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Full text of "Anthinea; d'Athènes à Florence"

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THE UNiVtu^it'V LIBRARY • 
iWJ'VERSITY OF CALSfORNlA, SAN MEGfl 
" ■ «1, JOLLA, CALII-ORNIA ' 

CHARLES MAURRAS 



Anthinéa 



D'ATHÈNES A FLORENCE 



Hoc se quis que modo fugit 
LUCRÈCE 



ERNEST FLAMMARION 
ÉDITEUR 

26, Rue Racine. Paris 

Vingt-cinquième mille 



LIBRAIRIE ANCIENNE HONORÉ CHAMPION 

EDOUARD CHAMPION 

5. Quai Malaquais, Paris 



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THE UNiVtkSIlY UBRARY 
UNIVERSITY OF CAUFORNIA, SAN Du 
LA JOLLA, CALIFORNIA 



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présentée to the 
UNIVERSITY LIBRARY 
UNIVERSITY OF CALIFORNIA 
SAN DIEGO 

by 



Andr^ Rosfelder 



Anthinéa 



DU MEME AUTEUR 



Chez le même éditeur : 

LES AMANTS DE VENISE (GeoFge Sand et Musset). Nouvelle 

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LES AMANTS DE VENISE (GeoFge Sand et Musset) Collection 

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ANTHiNÉA (d'Athènes à Florence). 
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LE VOYAGE d'aTHÈNES. 

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En collaboration avec Léon Daudet : 

« l'action FRANÇAISE » ET LE VATICAN (LcS pièceS d'un 

procès). 

NOTRE PROVENCE. 

En collaboration avec Raymond de La Tailhède : 

UN débat SUR LE ROMANTISME. 



CHARLES MAURRAS 



Anthinéa 



D'ATHENES A FLORENCE 



Hoe se quisque modo fugit. 

LUCRÈCE. 



LE VOYAGE D ATHENES. — UNE VILLE GRECQUE 
ET FRANÇAISE. — FIGURES DE CORSE. — LE 
MUSÉE DES PASSIONS HUMAINES DE FLORENCE. 
LE GÉNIE TOSCAN. — LE RETOUR ET LE FOYER. 
NOTES DE PROVENCE. 



NOUVELLE EDITION 



PARIS 
ERNEST FLAMMARION 

ÉDITEUR 

26, Rue Racine, 26 



LIBRilRIfi kmiMî HONORÉ CHiMnOî! 

EDOUARD CHAMPION 

5, Quai Malaquais, 5 



Tous droits de traduction, d'adaptatioD et de reproduction réservés 
pour tous les pa^^s. 



Il a été tiré de cet ouvrage : 

cent exemplaires sur papier vergé d'Arches^ 

numérotés de 4 à 400, 

quatre cents exemplaires sur vergé pur fil LafamOt 

numérotés de 404 à 500, 

et cinq cents exemplaires sur papier alfa 

constituant Védition originale. 



La présente réimpression, établie d'après le 
texte de la plus récente édition, a été revue et 
corrigée par l'auteur. 



?;CrE DES EDITEURS. 



A 

MONSIEUR GUSTAVE JANICOT 

C^IRECTEUR DE LA GAZETTE DE FRANCB 

QUI AYANT ENVOYÉ 

EN GRÈCE 

l'auteur de ce livre 

VIT 

ALLER ET VENIR 

LE VISAGE 

d'un HOMME HEUREUX 



Novembre 1901. 



NOTE DE LA CINQUIEME ÉDITION 
(1912) 



Le petit livre que l'on réimprime à peu près tel quel, 
an bout de dix ans, a paru en librairie vers la fin de 
1901, mais ses morceaux couraient les périodiques de- 
puis longtemps. 

Le voyage d'Athènes est de mars-a\Til-mai 1896 ; 
parmi les pages qui s'y rapportent, plusieurs n'ont 
paru qu'en 1897. 

Les courses en Toscane sont de fé^Tier 1897 et la tra- 
versée de la Corse de l'été suivant. 

La visite aux salles grecques du Musée de Londres est 
d'août 1898 ; l'essentiel du comm.entaire, intitulé de- 
puis « la Naissance de la Raison », a été écrit et publié 
au retour. 

Pour les impressions de Provence, les plus anciennes 
ont été notées bien avant 1890. D'autres sont posté- 
rieures d'une dizaine d'années. 

Tous ces pèlerinages à de très vieux pays se firent sur 
les pas d'une multitude de voyageurs, et voici que des 
pas nouveaux ont bientôt couru sur les nôtres. Les de- 
vanciers ont été mis à contribution pour notre passage ; 
ceux qui viennent ensuite se serviront de nous. Ainsi 
le veulent la nature, et la raison, et la justice ; l'inscrip- 
tion de ces dates, faite pour prévenir toute confusion, 
ne saurait avoir pour objet de revendiquer dans l'ordre 
de l'intelligence un droit de propriété qui n'existe pas. 

Les biens spirituels sont indivisibles et communs à 
l'esprit humain. Seraient-ils divisibles, il ne faut pas 
en faire plus de cas que des autres. « Notre Père », di- 
saient autrefois nos pêcheurs de Provence, a donnez- 
« noa^ du poissoîi assez pour en manger, en donner, 
« en vendre et nous en laisser dérober. » 



PREFACE 



J'ai fait le voyage d'Athènes au moment des Jeus 
Olympiques, et, les Jeux terminés, j'ai respiré, aussi 
longtemps que je l'ai pu, la violette divine entre 
l'Acropole, Eleusis, VlJymette et les champs de Co- 
lone. Ayant eu au Nouveau Phalère une conversation 
qui piqua ma curiosité, je passai peu après en Corse, 
reconnaître une petite ville fondée par des Grecs 
fugitifs et fidèle à son origine. Je visitai de plus au 
musée Britannique, sans me soucier de rien d'autre 
qui fût dans Londres, les neuf salles réservées aux 
monuments de l'art grec. Un séjour à Florence 
m'avait appris la ressemblance de la Grèce et de la 
Toscane en ce qu'elles ont de meilleur. 

Plus je les comparais l'une à l'autre, mieux je 
voyais en quoi elles se distinguent du reste. Quelque 
avancée que soit la maturité de sa pulpe, le fruit 
athénien et toscan conserve l'éclat de sa fleur. La per- 
fection n'épuise pas l'élan de la force. Le rythme est 
pur, pourtant la matière palpite, et Vœuvre d'ari 
respire comme le dernier des vivants. 



VIII PREFACE 

La parenté Hes caractères me fit souvenir aussitôt 
d'une étymologie qui a été proposée en Allemagne 
pour le nom de la ville et de la déesse athénienne. 
Athènes nous serait venue d'anthinea*, gui veut dire 
fleurie ; Athènes à Vorigine dirait en grec ce que dit 
Florence en latin. Congédions les philologues : les 
uns veulent qu'Athènes ait signifié la déesse qui n'a 
pas été en nourrice, étant née grande fille de la tête 
de Jupiter; les autres la dérivent d'un vocable alba- 
nais qui veut dire figuier. Ni vérité ni fable ne valent 
contre anthinea. Une tige mystique unit les deux 
chefs-d'œuvre de la Grèce et de la Toscane. Je ne 
saurais penser Florence sans souvenir d'Athènes, mo- 
derne et barbare sans doute, mais encore capable de 
soutenir un si beau nom. 

Une ANTHINEA**, flcur du monde, printemps des 
pensées et des arts, s'élargit nécessairement et nous 
désigne d'autres lieux qu'Athènes et que Florence. 
Elle me fit songer tout d'abord à écrire un traité de 
la conformité du Valois et du Parisis avec l'Attique 
la plus pure. Aucune terre n'est mieux prise dans 
l'enceinte ^'anthinea que la douce et nerveuse patrie 
d'un Jean Racine, d'un Voltaire, d'un La Fontaine. 

Le difficile était de faire sentir comme je le sens le 
rapport de ce territoire avec nos terrains brûlés du 
Midi. La gaucherie des mots me découragea et, 
remettant l'ouvrage à des temps de sagesse et de 
iorce supérieure, je me rejetai sur une étude de la 
Provence. Quelques lieux que je coure, c'est toujours 

* Voir la note I à la fin du livre. 

** Le xvire siècle aurait dit anthinée. Notre langue n'a pas 
retrouvé encore l'audace et le -pouvoir de l'assimilation. 



PRÉFACE IX 

à celui-là que je reviendrai ; c'est là que tout me 
ramènera mort ou vif. 

Platon a écrit de l'Atiiqiie : « Notre pays a éprouvé 
« ce qui arrive aux petites îles ; si on le compare dans 
a son état actuel à ce qu'il était autre-fois, on le trou- 
(( vcra semblable à un corps malade qui n'a conservé 
« que ses os et, tout ce qu'il renfermait 'de terre 
<{ molle et grasse ayant coulé autour du rivage, il ne 
« présente plus que l'apparence d'un corps décharné. 
(( Mais, quand il était dans son intégrité... etc. » 

Ce paysage d'un trait léger et presque aérien ré- 
pond parfaitement aux lignes que je trouve gravées 
sous ma paupière quand je ferme les yeux. Si Von 
en veut le nom précis, c'est toute la portion palustre 
et maritime de l'arrondissement d'Aix. L'indication 
servira de peu aux touristes. Il est aisé de faire cette 
course sans y rien voir ; la vraie beauté ne touche que 
les âmes qu'elle a choisies. 

Des intelligences peu avancées me feront le re- 
proche de soumettre la science du beau à la loi des 
lieux et des races. Mais leur censure me ménage la 
plus facile des répliques. Ce que je loue n'est point 
les Grecs, mais l'ouvrage des Grecs et je loue non 
d'ctre grec, mais d'être beau. Ce n'est point parce 
qu'elle est grecque que nous allons à la beauté, mais 
parce qu'elle est belle nous courons à la Grèce. Tout 
en courant, prenons garde de distinguer, en Grèce 
et hors de Grèce, que la flamme, moins pure, eut 
quelquefois un moindre éclat. D'ailleurs, choisir 
n'est pas exclure, ni préférer sacrifier. Un enthou- 
siasme critique est le frein de la complaisance ; une 



X PREFACE 

critique enthousiaste donne à la sagesse le frein 
dont elle a besoin, elle aussi. 

Autrefois on étudiait seulement la Grèce classique, 
celle qui porte le péplos. Ce péplos composait, il 
figurait tout l'hellénisme. Ce fut le premier stade. 
On le dépassa. Las du péplos, Renan écrivit la phrase 
fameuse : a L'ennui, oui, l'ennui... )> La Grèce du 
péplos passa pour ennuyeuse, du moins pour les 
esprits profondément gâtés entre lesquels Renan se 
rangeait avec modestie. Et ce fut le deuxième stade. 
Mais le troisième commença quand on s'aperçut que 
la Grèce a connu toute sorte de vêtements, de coif- 
fures, de manières, d'ordres, de goûts. On ne nous 
parla plus d'ennui, et la Grèce devint tout à fait amu- 
sante. Avant de trouver l'essentiel et même après 
l'avoir trouvé, les Grecs ont cueilli tout le reste, l'ar- 
tificieux, le bizarre et aussi bien le laid. Oui, le laid. 
Cependant de jeunes lecteurs commencent à bâiller. 
Quelques-uns se demandent même si rien valait le 
péplos du commencement. En effet, rien au monde 
n'est beau comme le beau. Aussitôt que le beau lui 
cause de l'ennui, un honnête homme s'examine et 
travaille à se corriger. 

Le quatrième stade du goût français peut 'donc 
s'ouvrir, qui ramènerait au premier et qui l'emporte- 
rait pourtant sur le premier comme une préférence 
réfléchie sur un bon instinct. Il est bien de sentir 
qu'une belle colonne dorique, c'est le beau parfait. 
Il est meilleur de le sentir et de savoir la raison de 
son sentiment. Le divin péplos restauré, l'esprit clas- 
sique rajeuni et recompris, quelle source de renais- 
sance ! L'art et même la vie des Grecs ne sont pas 



PREFACE XI 

d*immohiles objets ayant été une fois, puis ensevelis. 
Il faut les concevoir dans leur suite perpétuelle, à 
travers la mémoire et le culte du genre humain. 
Chacun s'arrête et puise à cette onde jeune et lim- 
pide, dont le murmure est divinement accordé à ce 
que l'homme universel a de plus profond. Parlant 
de Sophocle, Racine se borne pour toute louange à 
le mettre dans les imitateurs d'Homère. Que Racine 
a raison ! Gloire aux seuls homérides ! Ils ont surpris 
le grand secret qui n*est que d'être naturel en deve- 
nant parfait. Tout art est là, tant que les hommes 
seront hommes. 

L'esthétique est la science du sentiment. Si l'on 
passait sa vie à examiner ce qu'on sent, le naturel 
disparaîtrait. L'auteur se félicite, bien loin qu'il s'en 
excuse, d'avoir jeté en ce petit livre beaucoup de 
réflexions étrangères à l'esthétique. 

J'ai visité le peuple hellène moins 'd'une année 
avant ses malheurs militaires en Thessalie et en Epire. 
Il traversait un beau moment d'allégresse patrio- 
tique; j'en ai admiré la verve et la bonne foi. La 
suite m'a montré que ces vertus précieuses ne suf- 
fisent pas à un peuple. Mais la fausse confiance 
qu'elles inspirent est en outre un fléau public. L'Hé- 
tairia des pays grecs, cette brillante Association 
amicale, qui voulait le bien et qui fit le m,al, m'a con- 
seillé une partie de la crainte que je ressens à l'égard 
de nos bonnes Ligues démocrates et patriotes. Ani- 
mées d'intentions parfaites, elles menacent d'aggra- 
ver nos confusions. La politique du roi Georges 
donna la Crète à l'hellénisme ; mais la fièvre de ses 



Kll PREFACE 

sujets ne leur valut que désordre et déchirement. 
Ces résultats sont les grands juges de la politique. 

Mon ami Maurice Barrés s'est publiquement étonné 
"que j'eusse rapporté d'Attique une haine aussi vive 
de la démocratie. Si la France moderne ne m'avait 
persuadé de ce sentiment, je l'aurais reçu de 
l'Athènes antique. La brève destinée de ce que Von 
appelle la démocratie dans l'antiquité* m'a fait sentir 
que le propre de ce régime n'est que de consommer 
ce que les périodes d'aristocratie ont produit. La 
production, l'action demandait un ordre puissant. 
La consommation est moins exigeante : ni le tumulte, 
ni la routine ne l'entrave beaucoup. 

Des biens que les générations ont lentement pro- 
duits et capitalisés, toute démocratie fait un grand 
fen de joie. Mais une flamme est plus prompte à 
donner des cendres que le bois du bûcher ne l'avait 
été à mûrir... L'énormité de notre capital national 
ne doit pas engendrer de trompeuse sécurité. Etre 
nationaliste et vouloir la démocratie, c'est vouloir à 
la fois gaspiller la force française et l'économiser, 
ce qui est, je crois, l'impossible. 

Les notes de Florence furent écrites plusieurs mois 
avant le second éclat de l'affaire Dreyfus. On trou- 
vera à la fin du Génie Toscan quelques lignes que je 
ne récrirais plus aujourd'hui, mais je les réimprime 
pour qu'elles soient, s'il est possible, les humbles 
monuments d'une très haute vérité. Tout particulier 
est sujet à des accès de m,élancolie nihiliste comme 
celui auquel succomba ma pensée dans la nuit de 

• Voir la note ÎI i^ la fin du livre. 



PREFACE XIII 

San Miniato. Plus fréquemment encore, nous avons 
nos moments de distraction et d'incurie. Lequel de 
nous s'occuperait toujours de tous ? Le meilleur l'ou- 
bliera. Mais, pendant ces relâches, il sera donc livré, 
avec la cité tout entière, à la troupe des faiseurs et des 
parasites. Tout peuple constitué raisonnablement 
s'est défendu contre ce risque au moyen d'une classe 
particulière de magistrats déterminés par un pressant 
intérêt personnel à se former du service public un 
souci privé quotidien. 

De pareils magistrats ne peuvent être élus, tout 
magistrat élu étant plus attentif à plaire qu'à servir. 
L'élection écartée, il reste le sort. Mais, ce sort, ce 
hasard, s'il est amendé et canalisé, réduit à son 
moindre degré de risque, c'est le hasard de la nais- 
sance, c'est l'hérédité. L'antique institution et ma- 
gistrature royale fit la France. Elle V éleva au plus 
haut point de sa vigueur. Il est évident que la France 
y sera ramenée dès qu'elle sentira son insuffisance 
civique et le besoin d'y suppléer afin de vivre. 

Veut-elle vivre ? Ou cette France, qu'André Ché- 
nier, sous Louis XV J, voulait qu'on adorât comme 
une déesse immortelle n'est-elle plus que le total des 
Français aujourd'hui majeurs et électeurs ? Avant 
cent ans, ils auront succombé jusqu'au dernier. 
Veut-elle mourir avec eux ? 

Dépaysé, tous mes circuits me ramenaient ainsi à 
réfléchir sur mon pays ou sur moi-même. C'est de 
la sorte qu'on se fait et qu'on se retrouve sans cesse, 
car personne ne peut s'extirper du milieu de soi. 



XIV PRÉFACE 

Hoc se quisque modo fugit ; at quom, scilicet, ul fil, 
Effugere haud polis €st, ingratis haeret... 

Lucrèce, qui fait cette observation, y trouve une 
vive amertume et, toutes les fois que j'en repasse 
dans ses âpres vers les motifs, je partage le sentiment 
de sa pitié cruelle devant l'inanité de l'agitation. 
Cependant, son livre fermé, ce même sujet qui l'irrite 
ne me semble pas sans douceur. 

Qu'un voyage ne soit qu'un déplacement menson- 
ger ; que l'homme y traîne ses passions, ses idées, ses 
manies, toute sa personne captive; qu'on ne voie 
des choses nouvelles que ce qu'on en veut voir et 
qu'on possédait à l'avance ; qu'après mille lieues 
faites pour se délivrer de Paris, on se réveille en 
pleine discussion familière ; qu'on reconnaisse trait 
pour trait un pays oii l'on ne fait que de débarquer : 
ces petits rnalheurs très certains céderont aisément 
à la volonté souple qui en tirera ses plaisirs. Nous 
avons tant d'âmes distinctes t Une fuite sur les hori- 
zons de la terre ranime quelque face inaccoutumée 
de nous-mêmes, et voilà nos vrais mouvements ! 
Entre ces figures passées, quelques-unes proviennent 
de notre adolescence ou même plus loin, et celles- 
ci ruissellent du charme vigoureux que notre nou- 
veauté comm,uniquait aux décrépitudes du monde. Il 
y a quelque part un petit garçon de huit ans qui, 
lorsqu'il lui plaît de renaître, m'apporte dans ses 
yeux l'allégresse des primitifs. 

Je le revois, tel qu'il était sous les tilleuls et les 
lauriers-roses de sa Provence et penché sur le livre 
qu'il lisait du matin au soir. L'Odyssée était sa pas- 



PRÉFACE XV 

sion. Il en peuplait les jeux, le sommeil, en parlait 
sans cesse, ne sachant qu'admirer le plus du cou- 
rage, de la patience ou de l'art du héros. Ce grand 
calomnié d'Ulysse le fascinait par le nombre de ses 
talents, la diversité de sa vie, soit qu'il fût consolé 
par la nymphe marine ou sauvé des sirènes par la 
protection de Pallas... La grande dignité du langage 
homérique faisait son impression sur ce tendre cer- 
veau. Il en savait par cœur tous les endroits émou- 
vants et majestueux. Il se les déclamait en riant de 
plaisir : « Muse, contez-moi les aventures de cet 
« homme prudent... » 

Dessiné par Homère, son jeune univers se parait 
de divinités inégales, mais uniques de force, de 
caprice et de volupté. Ayant trouvé dans un album 
l'aimable figure des Grâces liées de guirlandes de 
fleurs, les fossettes de leurs nobles académies lui 
parurent le signe de sa religion. 

— Soit, disait-il un peu plus tard au catéchiste, 
mais pourquoi pas Phœbus-Âpollon ou Pallas ? 

En souvenir de cet enfant et de la compagnie dans 
laquelle il me faisait vivre, je n'ai pu me résoudre 
à dépouiller l'Olympe grec de son ancien masque 
latin. Sans doute j'aurais du écrire Zeus à la place 
de Jupiter, Poséidon au lieu de Neptune. Mais les 
graves Romains qui embrassèrent l'hellénisme comme 
le plus doux des devoirs envers la haute humanité 
ont fait cet amalgame des dieux de leur patrie avec 
les dieux dont ils appelaient la lumière. Ils ont voulu 
se mêler au corps de la Grèce. Nous avons ^eux à 
faire qu'à les en écarter. Tous les grands hommes 
de la France ont continué ce mélange. En le quittant. 



XVI PREFACE 

il faudrait que nous les quittions. Comme la poésie, 
comme l'amour, la tradition est faite d'une entente 
délicate d'accords subtils. Un rien la trouble. Pour 
un rien, vaut-il la peine de troubler notre tradition ? 
Une jolie fable de La Fontaine attribue à des 
hommes d'Attique mon hérésie. On les entend don- 
ner le nom de Cérès à leur Démêler : 

Gérés, commença-t-il, faisait voyage un jour, 
Avec ranguille et l'hirondelle... 
L'assemblée, à l'instant, 
Oria tout d'une voix : — Et Gérés, que fit-elle ? 

J'aime trop La Fontaine et les plaisirs qu'il répan- 
W, en même temps qu'Homère, sur ma petite en- 
fance pour lui chercher une querelle dont tout le 
fruit serait de me tirer de sa communion délicieuse. 
Accordons que sa nomenclature des dieux est enta- 
chée de fautes graves et soyons sages, gardons-la. 
Tenons serré le lien qui nous tient réunis avec les 
Pères de notre esprit et de notre goût. 

J'ai, par piété, inscrit leur nom sur la base ^'An- 
THLNEA. Qu'ils cn soient les héros fondateurs et 
conservateurs. 



Anthinéa 



LIVRE PREMIER 

LE VOYAGE D'ATHÈNES 



CHAPITRE PREMIER 
LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 



PREMIÈRE LETTRE 

Notre Mer. 

Ne me demandez pas de nouvelles athéniennes. 
J'écris au milieu de la mer, entre l'Italie et la Grèce. 
Les officiers de qui je voudrais savoir où nous 
sommes me promettent de me répondre exactement 
demain. Ce qui est certain, c'est que, hier, lundi, à 
pareille heure, c'est-à-dire à sept heures du soir, nous 
achevions de franchir le détroit de Messine. Les feux 
de Messine brillaient à notre main droite et, peu 
après, s'allumait sur la gauche l'illumination symé- 
trique de Pieggio. Il est probable que nous serons 
demain à Athènes. Le vent est fort, mais favorable. Il 
ne faut pas s'inquiéter du ciel qui est terriblement 



18 ANTHINÉA 

gris, ni de la danse du bateau à chaque effort de la 
machine. Tout cela, loin d'y nuire, sert, paraît-il, 
notre voyage. Il faudrait qu'un dieu ennemi \înt 
se mêler de nos affaires pour que cette lettre ne fût 
pas jetée à la boîte du Pirée, dans la soirée ou peut- 
être dans l'après-midi de demain. 

En attendant, la belle vie qu'on mène à bord ! 
Si, comme c'est mon cas, vous avez un ami d'esprit 
inquiet, de cœur docile, enûn qui soit doué pour la 
vie monastique, dont il soit détourné par l'incré- 
dulité, n'hésitez pas, je vous en prie : conseillez-lui 
la vie du bord. C'est un couvent laïque et flottant 
que le paquebot. Aisance, liberté, spiritualité, c'est 
toute la joie du couvent. Au milieu d'étrangers, en 
général peu sympathiques et à qui néanmoins ne se 
marchandent pas les témoignages de déférence, on 
est tout entier à soi-même. Non à ce moi un peu 
mesquin qui mène la vie quotidienne. Je pense au 
moi supérieur, presque affranchi de l'habitude, seule- 
ment soucieux de se développer dans les hautes voies 
de l'esprit. Le son d'une cloche règle l'heure des 
deux repas que l'on prend en commun sous la 
présidence et faut-il même dire la surveillance des 
ofliciers. Ce dernier bruit du monde qui consiste à 
choisir un menu, à s'acquitter du prix d'un repas, 
s'est évanoui. L'on est aux mains du commandant, 
du commissaire, du maître d'hôtel. Avec le prix du 
passage, on s'est remis en eux de tout soin temporel. 
On n'a qu'à faire son salut, c'est-à-dire, je l'imagine, 
à bien voir le paysage, en concevant à ce propos les 
plus belles idées. 

J'ai pour cellule la terrasse supérieure du bateau. 



LE VOYAGE d'aTHëNES (19 

qu'on appelle, je crois, en terme de marine, la 
seconde passerelle. Le commandant a bien voulu me 
la concéder. C'est un lieu interdit, pour l'ordinaire, 
aux passagers ; le personnel du paquebot y monte 
rarement pour la besogne du service. De celte soli- 
tude se découvre d'abord tout ce qui paraît sur la 
mer. On voit changer le temps, fumer la cheminée 
ou blanchir l'extrême voilure des vaisseaux éloignés. 
Ce que j'aime le mieux, c'est le cercle parfait de 
l'eau, 'lorsque le ciel est pur et la mer sans aucun 
rivage. 

Rien de moins monotone, cet azur ne cesse de 
varier. Avant-hier c'était un bleu dur, éclatant, 
presque comparable à l'azur profond d'une pierre 
bleue ; hier, en vue de la Sicile, tout s'était attendri, 
subtilisé, évaporé. L'eau semblait du nuage ; le nuage 
de la clarté, et, cette clarté même mourant de sa 
propre splendeur, les vagues et les côtes perdaient 
leur relief, semblaient peintes ou dessinées, mais en 
lignes de feu, et ces lignes, il est vrai, d'une sim- 
plicité et d'une élégance suprêmes. 

On dit qu'une mer sans rivage est un reflet de 
l'inani. Je comprends de moins en moins la com- 
paraison. En vérité, rien n'est plus fini que la mer*. 
La séparation d'un ciel pâle d'avec cette mer plus 
foncée donne au contraire la pensée de la plus ferme 
des figures. Ce beau disque d'azur est tout à fait géo- 
métrique. Il est vrai que deux artistes supérieurs, 

* La ligne d'horizon signifie, en bon grec, quelque chose 
comme « la définition ». Étrange sort d'un mot qui, dési- 
gnant d'abord une limite fort précise, a dégénéré jusqu'à 
équivaloir à l'indéfini. 



20 ANTHINÉA 

le soleil et le vent, ne s'arrêtent jamais d'en peindre 
ni d'en modeler la face étincelante ; ils donnent une 
vie divine à cette beauté si humaine. 

Passé les bouches de Bonifacio, nous avons pénétré 
dans le cœur du monde classique, patrimoine du 
genre humain. Ulysse est venu jusqu'ici, Ulysse, le 
prudent et fertile esprit de la Grèce, S 'étant échappé 
du Cyclope, il aborda dans les parages des îles 
Eoliennes, que des chaînes solides n'avaient pas en- 
core amarrées au fond de la mer. Elles étaient flot- 
tantes à la manière de Délos, Eole, cher aux dieux et 
maître des vents, y régnait. « Ce roi », disait Ulysse 
quand il racontait cet épisode d'un sens si fort, « a 
douze enfants, six garçons et six filles. Il a marié les 
frères avec les sœurs et ces jeunes gens passent leur 
vie auprès de leur père et de leur mère dans des 
festins continuels oii ils n'ont rien à désirer pour la 
bonne chère. Pendant le jour, le palais parfumé de 
parfums délicieux retentit des cris de joie, on y 
entend un bruit harmonieux, et, la nuit, les maris 
vont coucher près de leurs femmes sur des lits et sur 
des tapis magnifiques. )> Émus de pitié sur Ulysse, 
les heureux furent bienveillants. Ils le retinrent dans 
les fêtes et les plaisirs pendant un mois entier et, 
pour avancer son retour, lui livrèrent les vents de la 
mer enchaînés dans une outre de peau de bœuf. 

Mais lorsque, par son imprudence et le pauvre 
esprit de ses compagnons, Ulysse leur revint, fouetté 
de nouvelles tempêtes, éprouvé de nouveaux revers, 
Ëole n'eut que de l'horreur : « — Va-t'en », s'écria- 
t-il, du plus loin qu'il l'eût aperçu, « fuis au plus 



LE VOYAGE D 'ATHÈNES 21 

« vite de cette île, ô le plus méchant de tous les 
« mortels. Il ne m'est pas permis ni de recevoir ni 
({ d'abriter un homme que les dieux immortels ont 
(( déclaré leur ennemi. Va, fuis, puisque tu viens 
« dans mon palais, chargé de leur haine et de leur 
(( colère. » Ulysse, qui trouvait Éole inhumain, ne 
l'accusa pas d'injustice. Le plus sage et le plus 
patient des hommes savait qu'il convient de ne pas 
être trop malheureux. C'est une espèce de devoir. 
Qui se sent trahi par les dieux et rejeté de la fortune 
n'a qu'à disparaître du monde auquel il ne s'adapte 
plus. Sans doute Ulysse persista et le héros supérieur 
aux circonstances par la sagesse éleva son triomphe 
sur l'inimitié du destin. 

J'étais tout occupé de cette sagesse d'Homère 
quand parut l'archipel admirable des Lipari, qui 
sont le royaume d'Éole enfin fixé. D'abord, sur la 
droite, deux terres, Alicudi et Filicudi, ont émergé, 
l'une après l'autre, la dernière flanquée d'un îlot 
de rocher abrupt ; puis une troisième île, la plus 
belle de celles qui se montrent de ce côté, Salina, 
formée de deux mamelons si gracieusement accouplés 
que l'œil ne peut se détacher de la courbe souple qui 
joint les cimes. Un hameau, composé de quelques 
douzaines de petites maisons semées en un charmant 
désordre, descend de la double colline et semble 
glisser à la mer au milieu d'un bocage dont la ver- 
dure est sombre. 

Comme nous cinglons au sud-est dans la direction 
de Messine, Alicudi, Filicudi et Salina sont laissées 
sur la droite ; mais, à gauche, le Stromboli fumeux 
est apparu depuis longtemps ; sa notoriété lui vaut 



22 ANTHINÉA 

un grand succès parmi mes compagnons de route. 
On nous vante l'effet de sa fumée rouge et de sa 
flamme étincelante quand on navigue ici dans la 
nuit ; on ajoute que, par les jours clairs, sur un ciel 
bleu, cette fumée opaque fait une tache curieuse. 
«.Et je le crois, puisque je ne le vois pas. » Par 
malheur, il ne fait pas nuit, il fait même plein 
jour ; mais c'est un petit jour grisâtre, le panache du 
Stromboli ne semble qu'un nuage parmi ceux qui 
traînent au ciel. 

Pendant qu'on admire le Stromboli, je fais mes 
dévotions aux beautés méconnues de Panaria. Nous 
en rasons de près deux faces successives. Les flancs 
ouest et nord de cette petite île paraissent de loin 
fort sauvages et je crois qu'ils sont tels en réalité; 
on s'en convainc dès qu'on approche. Mais on 
observe en même temps que la forme de l'île est 
d'une grâce exquise. Je doute qu'il existe un rivage 
plus ingénieusement arrondi que les bords de Pa- 
naria. Enfin cette île est toute verte du côté du nord ; 
les pentes les plus rudes sont tendues de molle ver- 
dure, une sorte d'herbage plus touffu et plus vivace 
que le gazon, mais moins pâle que la bruyère, dont 
la fraîcheur doit plaire au toucher comme elle 
charme l'œil. Je n'ai pu me tenir d'y concevoir en 
cet avril tardif la bienvenue et comme le salut loin- 
tain du printemps de Naples. 

Grata vice Veris... 

Mais un brusque détour nous découvre le bord 
méridional de Panaria. Ici, le printemps semble 
dépassé. C'est l'été ou même l'automne. Des massifs 



LE VOYAGE D 'ATHÈNES 23 

d'arbres d'un gris pâle, des oliviers sans doute. Entre 
les oliviers, quelques maisons riantes. Le vaisseau 
qui s'éloigne d'elles semble fuir les images de la 
félicité. 

Une ondée de pluie tiède tombe tout à coup sur 
le pont : nous nous retournons vers la droite, où 
pointent Lipari, puis Vulcano, à la suite de la char- 
mante Salina, mais il est vrai, moins belles et sans 
élévation. 

La pluie cesse. Le vent fraîchit. Et ce n'est plus 
le vent froid et dur de Marseille ni du littoral de la 
Corse. A la lettre, c'est le Zéphyre. Tant de terres 
fleuries respirent près de nous, il en distribue le par- 
fum. L'air éclairci, de gros nuages couvrent pour- 
tant le paquebot et tiennent le centre du ciel, mais 
tout le bord circulaire de l'horizon céleste et marin 
semble fait d'une lame d'argent incandescent bai- 
gnée d'une brume dorée. Sur ce beau cercle se pro- 
filent, comme des formes sans matière, comme d'an- 
géliques substances, les coupes variées du Stromboli, 
de l'îlot de Baziluzzo qui touche Panaria, de Panaria 
elle-même, de Salina, de Lipari et de Vulcano, imbi- 
bées, dévorées d'une avide lumière : ses dégradations 
insensibles et infinies, ses vaporeuses poudres d'or 
levées de la mer dans le ciel, nous semblent élever 
les abîmes du monde à la dignité de l'Esprit. 

Je ne finirais point de conter le détail des magni- 
ficences d'hier. Aujourd'hui fut moins beau. Le cap 
Spartivento, au sud-est italien, n'a pas volé son 
nom. II a jeté sur nous le nuage et le vent. Mais cela 
devait être. Le vieil Homère, dont je ne me sépare 



24 • ANTHINÉA 

jamais et qui est mon prophète, mio duca, mîo 
dottore, m'a prévenu depuis longtemps de la malice 
de ces climats. Ulysse en souffrit avant nous. Aussi 
ce grand homme a-t-il appelé l'endroit « une mer si 
difficile et si dangereuse que les meilleurs et les plus 
forts navires, accompagnés du vent le plus favorable, 
ne la passent qu'avec beaucoup de danger. » Pour 
les Anciens, la mer Ionienne ne cédait en furie qu'à 
l'Adriatique elle-même. Je vois qu'ils ne se trom- 
paient guère. L'équipage m'assure que, pour le lieu 
et la saison, il fait délicieux. Pourtant le paquebot 
bondit comme un chevreau, sur l'onde. Je n'en suis 
que plus aise de me voir le cœur si dispos. Mais 
les trois quarts des passagers n'ont pas dîné. Les 
paysages pâlissent. La mer a la couleur du plomb. 
Le ciel est gris. Toutes les étoiles se cachent. Or, 
nous ne sommes peut-être pas à cinq heures de la 
presqu'île de Pélops. 

Beaucoup de choses s'accomplissent pendant la 
nuit. C'est encore une vieille et sage maxime que je 
tire d'Homère. Nous avons fait, pendant la nuit, le 
tour entier du Péloponèse. On en voit maintenant 
les dernières montagnes. Aux nuages a succédé une 
lumière claire et douce. Mes chers amis de France, si 
vous saviez combien tout cela nous est fraternel 1 



DEUXIEME LETTRB 



Premiers pas. 



îl faisait presque froid, il faisait un temps aigre, 
mêlé de pluie et de soleil, quand nous sommes entrés 
dans les eaux de l'Attique. Vers Eleusis, vers Egine, 
vers Salamine, les sévères collines en chapeau thes- 
salien étaient recouvertes de l'ombre de grosses 
nuées. Et le rocher de l'Acropole se dessinait à peine, 
tant le jour était faible dans cet après-midi d'avril. 
Mais l'accueil s'embellit dès que, vers l'orient, appa- 
rurent les anses de Munychie et de Phalère. 
D'ailleurs, ce caprice du temps ne peut être appelé 
une défaveur. Il était bon que l'Attique nous avertit 
dès son abord qu'elle n'avait rien de commun avec 
les vers de M. Leconte de Lisle ni avec le golfe de 
Naples. Ce n'est pas de la pierre peinte que l'At- 
tique ; c'est une personne vivante, nullement impas- 
sible ni marmoréenne. S'il brille au flanc du Penté- 
.ique des carrières de marbre que nous avions 
admirées de la haute mer, tantôt un blanc nuage et 



26 ANTnmÉA 

tantôt un nuage noir ou quelque blond coloris versé 
de l'azur animait ces blancheurs délicates et sensi- 
tives. 

Dans le Pirée, une surprise. C'est le visage ami du 
consul de France, M. Jules Arène. M. Jules Arène est 
le frère de l'auteur de Jean des Figues et de Domnine. 
Il a bien voulu nous attendre. Grâce à lui, un grand 
nombre de maux nous sont épargnés, tant à la douane 
qu'à l'hôtel. Avec une amitié et une brusquerie éga- 
lement remarquables, il rend simple et aisé le débar- 
quement. Oserai-je le dire ? Je comptais sur la venue 
de M. Arène, mon Homère m'en avait fait la pré- 
diction. Peu avant d'aborder, j'étais en train de lire, 
au second chant de l'Iliade, l'éloge de « l'aimable 
Arène ». Il est vrai que l'Arène homérique n'est 
qu'une ville. 

Sur le petit chemin de fer qui conduit à Athènes, 
au milieu des champs de blé nouveau plantés d'oli- 
viers, je n'eus pas la patience d'attendre la fin du 
voyage. Devant le temple de Thésée, qui est au pied 
de l'Acropole, je sautai du wagon et courus de tous 
les côtés*. 



* Je n'ai pas cru devoir Jaisser à cette place, dans une 
nouvelle édition, la suite des « Lettres des Jeux olympiques 5>, 
dont l'intérêt est inégal. On trouvera, à l'Appendic*, ces 
curiosités. 



CHAPITRE II 
ATHÈNES ANTIQUE 



Un poète français m'avait dit en riant, le jour de 
mon départ : 

— Vous allez à Athènes comme à un rendez-vous 
d'amour. 

Et cette i>lanche Athènes aperçue de la haute mer, 
« terre » murmurai-je comme la fille de Sophocle, 
(( terre comblée des plus grands éloges, à toi de les 
justifier ! » 

Nulle justification plus rapide. On m'avait annoncé 
une déception. Je n'ai rien senti de pareil. Dussé-je 
être montré au doigt de tous les modernes comme 
un écrivain dépour\ai d'imagination et pauvrement 
ébloui des choses réelles, j'écris cet aveu sans pudeur. 

Durant un mois, j'ai su ce que c'est que la grâce, 



28 ANTHINÉA 

j'ai su ce que c'est que la force et j'ai connu par 
un toucher sensuel et physique ce que c'est que 
l'essence claire de leur accord. Le jour se consumait 
avec avidité, je le voyais tomber avec une ardente 
tristesse. Il ne me semblait pas que j'eusse interrogé 
assez de places solennelles ni exercé suffisamment 
les puissances de curiosité et de réflexion. N'en croyez 
pas des notes de voyage écrites sur les lieux et expé- 
diées par la poste. Tout cela, c'était mon métier ; ma 
vie, nullement. Un certain vendredi que je ne saurais 
me rappeler sans éclats de rire, j'écrivais à Paris 
que je partirais dès le lendemain : 

— Je prends le bateau du Pirée pour Itéa, l'escale 
de Delphes. D'Itéa, je gravirai à dos de mulet vers 
les monuments d'Apollon, et quelque embarcation 
à vapeur ou à voile permettra de gagner Patras. Je 
verrai ensuite Olympie, puis Corinthe, et Argos, d'où 
je reviendrai dire adieu à Athènes... 

Tout était préparé pour la course en Phocide, et 
autour du Péloponèse. Mais, au dernier moment, le 
cœur me manqua et les charmes athéniens furent 
les plus forts. Je défis ma valise, ne pouvant me ré- 
soudre à quitter la face d'Athènes. J'avais trop à 
revoir, car le premier tour avait été vite fait. Il me 
plaisait de le refaire chaque jour. Je n'ai guère quitté 
la ville que pour les promenades dans la banlieue. 

Les semaines charmantes ! L'antiquité sévère et 
douce qui m'encourageait d'un sourire quittait pour 
moi, l'un après l'autre, ses secrets vêtements et si 
quelque ignorance, comme il advînt, tenait ma pen- 
sée suspendue ou que même quelque méprise écla- 
tât et me confondît, je n'en éprouvais nulle peine ; 



LE VOYAGE d'atHÈNES 29» 

mais, pareil aux premiers Florentins humanistes qui 
touchaient de leur front les volumes d'Homère qu'ils 
ne pouvaient pas déchiffrer, j'en étais consolé par 
un sentiment de la légèreté de mes fautes au prix ds 
ma certitude et de mes plaisirs. 



H 



Or, il n'était point rare que, parmi ces plaisirs, je 
fusse poursuivi par des esprits sombres et faux, tou- 
jours enclins à la querelle. 

L'un s'appliquait avec ingéniosité à faire luire des 
hypothèses judicieuses : 

— Si vous restiez un mois de plus, vous changeriez 
d'avis... 

— BÉ^TtcTs répondais-je, cœur excellent, il me 
sera toujours impossible de vivre ici un mois, un 
jour ou seulement une heure de plus que je n'y aurai 
vécu en effet. Comment faire l'expérience à laquelle 
vous m'engagez ? 

S'il insistait, je l'emmenais en quelque beau lieu 
que, depuis vingt mois de séjour, il n'avait pas en- 
core eu la tentation d'explorer. C'est ainsi que je 
lui fis connaître le Céramique. 

Un second s'évertuait à me démontrer qu'il n'y 
avait rien où je venais de voir quelque chose, presque 
rien où j'avais trouvé infiniment, et qu'enfin je ne 



LE VOYAGE d'atEÈNES SI 

m'amusais point là même où ma passion m'enfon- 
îait des heures entières. 

— On voit bien que vous êtes en vacances, me 
répétait non sans aigreur ce fonctionnaire. 

Et je n'osais lui répliquer que l'on voyait de reste 
qu'il était en fonction. 

Un voyageur de profession, fier d'avoir aperçu un 
grand nombre de pagodes et de mosquées : 

— Vous avez, disait-il, un esprit tout atrophié et 
une tête rétrécie par l'éducation classique. 

— Eh ! lui répliquais-je en moi-même, l'éducation 
romantique n 'aurait-elle point embrouillé et désor- 
ganisé ce que vous aviez de cervelle ? 

» Admettons que, de nous, ce soit moi qui fasse 
l'erreur. Mais l'erreur est précieuse, si elle me met 
en état de comprendre et de ressentir ce que l'histoire 
intellectuelle de l'univers nous présente de mémo- 
rable. Elle me procure une foule d'explications lucides 
de ce qui nous touche le plus. Au contraire, si l'on 
admet que vous ayez la vérité, que contient-elle de 
pratique, de nourricier et d'assimilable pour vous ? 
Un principe de curiosité infinie. La question par la 
question ! Mais pas de réponse ! 

)) Votre pensée n'est rien que du vagabondage. Tout 
lien avec la race de vos pères spirituels et la suite de 
vos civilisateurs est coupé misérablement. Ni par 
rapport à vous, ni par rapport aux vôtres, vous n'avez 
rien qui soit classé et, comme vous n'avez pu faire 
aucun classement par rapport à l'ordre éloigné et 
insaisissable du monde qu'il est particulier aux 
hommes d'ignorer, vous êtes une sorte de chaos am- 
bulant, embarrassé même pour me dire quoi vous 



32 ANTHINÉA 

aimez. N'ayant rien choisi, ne préférant rien, végétant 
dans une indifférente inertie, vous affectez une mobi- 
lité extrême : elle est, au fond, un simple mode de 
cette condition des cailloux que l'on roule, des 
bûches qu'on charrie, et de toutes les créatures dis- 
pensées ou délivrées de l'activité. C'est un bonheur 
peut-être. Qu'il soit du moins silencieux, et n'insulte 
pas à la vie ! » 

Mais fatigué soit d'une discussion superflue, soit 
de courses continuelles, il m'arrivait d'être assis dans 
un lieu désert et je sentais l'Attique accomplir en 
silence son ouvrage au dedans de m^oi. Je la priais 
d'agir, de me modifier, en m'abandonnant à ses 
soins. Tantôt à l'un des carrefours oîj se trouve 
quelque monument de la ville antique, tantôt dans 
l'ombre fraîche des corridors du grand musée, il me 
suffisait de poser n'importe oii le regard. Je laissais 
les petits éléments athéniens affluer et me pénétrer 
comme on ouvre l'accès de son âme, en un soir d'été, 
aux forces du ciel plein d'étoiles. Plus que toute mé- 
ditation, cette torpeur contemplative m'inspirait le 
sens et la divination de la ville : incrusté et comme 
pétrifié en elle, il me semblait que la vie des marbres 
sublimes me gagnait peu à peu. Les longues heures 
ainsi passées m'ont fait comprendre qu'on puisse 
aimer comme une créature de chair la matière du 
Pentélique et crier : la voilà, et sentir son cœur 
battre, partout où brille une parcelle de la belle 
pierre dorée. 

Telles étaient les pauses. L'âme y est contente de 
soi. Mais dans les exaltations qui suivaient, rien ne 



LE VOYAGE D 'ATHÈNES 33 

m'était pénible comme l'absence de tout esprit fami- 
lier capable d'en prendre sa part. Le mien était tendu 
jusqu'à la congestion et des sentiments en naissaient 
qui déterminaient une sorte d'érosion presque dou- 
loureuse et, s'il faut le dire, d'égarement. 



m 



L'Acropole. 

Dans un livre postérieur de plusieurs mois à mon 
voyage, M. de Vogué parle d'un visiteur de l'Acropole 
qu'on surprit un matin, à genoux, manifestement en 
prière et peut-être en larmes, devant l'une des souples 
Errhéphores qui soulèvent du front la tribune du 
vieux roi d'Athènes Erechtée. Les extases du pèlerin 
plongèrent ses amis dans un étonnement dont l'ex- 
pression m'a toujours paru sans mesure et que je ne 
puis m'expliquer. Quoique traitées en héroïnes, les 
six cariatides sont des femmes pleines de vie. L'A- 
thènes du IV® siècle ne les appela jamais que « les 
jeunes filles ». Pour être immortelle et sublime, leur 
grâce florissante n'en enferme pas moins la mé- 
moire et la cendre d'une antique idée de l'amour. Et 
tout cela peut bien émouvoir un homme sensible. 

Soit que la jeune athénienne lui rappelât la plu/ 
belle de ses amies ou le type de sa chimère, l'acte du 
personnage de M. de Vogué s'explique et se défend 



LE VOYAGE d' ATHÈNES 35 

par mille raisons naturelles. Je crains que nulle 
excuse ne soit trouvée en ma faveur quand on saura 
comment, sur la même Acropole, je commis bien 
d'autres excès. 



IV 



Je n'y montai pas tout de suite bien que j'y fusse 
accouru dès le premier soir. Les sentiments con- 
fus, qui, durant plusieurs jours interminables, me 
retinrent hors de l'enceinte, m'attiraient cepen- 
dant, errant et fiévreux, sous l'escarpement. Des pe- 
tites rues qui y mènent, je crois bien que j'ai battu 
les plus ignorées. Elles sont en pente assez rude, 
brisées de temps en temps par un escalier. On y 
trouve surtout des ateliers de tisserands. Devant les 
dévidoirs tendus d'une belle soie safranée, les 
femmes et les jeunes filles font des groupes assis au 
milieu de petites cours chichement ombragées. Je 
ne les regardais que pour me tirer d'inquiétude et 
je me replongeais dans la méditation de l'ombre lu- 
mineuse qui tenait ma vie suspendue. 

Vue de l'angle nord-est, la structure de l'Acropole 
donne une silhouette d'une force tragique : pour cor- 
respondre à cette arête orientale, il n'y a qu'une 
image, l'éperon d'une grande nef. Mais, du côté 
sud-ouest, l'effet est tout contraire. La roche dispa- 



LE VOYAGE D 'ATHÈNES 37 

raît sous un manteau léger, dont la traîne flotte et 
s'étale en manière de draperie. Ces molles terres 
descendantes font une ligne qui sinue avec grâce 
jusqu'à la mer, et sans doute elle se prolonge fort 
avant sous le pli des eaux. J'eus plus tard à observer 
du haut de l'Hymette que le pays d'Athènes traduit 
partout le même rythme de composition : vers la 
mer, rien d'abrupt, ou l'âpreté reçoit des tempéra- 
ments, mais, à l'intérieur, des coupures soudaines, 
des précipices droits et fiers, sévères beautés un peu 
tristes qui attestent la main dorique de Pallas, au 
lieu que, sur les plages, rient et respirent les travaux 
ioniens de Cypris. 

— Et, me disais-je, ces déesses qui se partagent 
la nature composent de même l'esprit. L'art attique 
est sorti d'une conjonction fortunée de la double 
influence. Il n'est point sec, Cypris y veille, mais 
il est nu, c'est la vodonté de Pallas. Sans éclater ni 
scintiller grossièrement, il brille d'un feu chaste 
pour les yeux qui sont dignes d'être blessés de lui. 

Un Latin disait des meilleurs écrivains de l' At- 
tique, tels que Thucydide et ceux de son temps : 
« Leur style était noble, sentencieux, plein dans sa 
précision et, par sa précision même, un peu obscur, n 
Cette précision rétablit leur mystère dans sa lumière. 
Nul œil profane ne les pénétrera aisément... 

N'être point un profane, entendre le mystère dfl 
conciliation que suppose une chose belle, sentir avec 
justesse le mot du vieux pacte conclu entre la sa- 
vante fille du ciel et la tendre enfant de l'écume, 
enfin se rendre compte que ce parfait accord ait été 
proprement la (Merveille du Monde et le point d'ac- 



38 ANTHINÉA 

compîissement du genre humain, c'est toute ia 
sagesse qu'ont révélée successivement à leurs hôtes 
la Grèce dans l'Europe, TAttique dans la Grèce, 
Athènes dans l'Attique et, pour Athènes, le rocher 
où s'élève ce qui subsiste de son cœur. 

L'heure de mon initiation arriva sans que ma 
volonté y prît aucune part. J'étais assis près de la 
route carrossière qui conduit à la grille de la porte 
Beulé. C'est une suite de raidillons comparables à 
celle du vieux Monaco. Elle est traversée de petits 
sentiers faisant raccourci et complantée de beaux 
agaves d'un bleu pâle. Comme j'avais les yeux en 
l'air, du côté où tendait toute ma pensée, une petite 
fille de neuf à dix ans passa devant moi. Je la voyais 
à peine. Elle attira mon attention en traînant les 
pieds sur le sable, puis s'arrêta en me faisant signe 
de mon chemin. Je ne l'avais pas demandé. Le doigt 
vers l'Acropole, elle me regardait en m'adressant un 
gentil sourire entendu. J'aurais baisé au front la 
jeune hiérophante ! Mais je me levai et suivis en 
aveugle sa direction. 



... Quand, au plus haut de l'escalier, je rouvris 
les yeux, la première colonne des Propylées se tenait 
debout devant moi : toute dorée, mais toute blanche, 
jeune corps enroulé d'une étoffe si transparente 
qu'on n'en saisit point la couleur, la chair vive y fai- 
sant elle-même de la lumière. 

Elle montait des solides dalles «de marbre, ferme 
sur sa racine élargie à la base. Dans toute la lon- 
gueur, comme des ruisseaux d'un feu sombre, les 
cannelures symétriques s'enfuyaient dans le libre élé- 
ment aérien où brillait un sommet misérable et 
meurtri. Il fallut peu de temps pour prendre con- 
naissance de la silhouette souffrante et souffrir avec 
elle, avec tout le sage univers, de tant fde coups bar- 
bares qui l'ont décapitée. Son svelte chapiteau et le 
fardeau que porta cette belle tête gisaient ensemble 
sur le sol et leurs débris, comme le seuil de quelque 
cimetière supérieur, manquèrent me tirer des larmes. 
Si j'avoue n'en avoir versé aucune, oserai-je écrire 
ce qui suivit? Pourquoi non, si j'osai le faire? 



40 ANTHINIÉA 

Sur cette colonne, aperçue la première du chœur 
des jeunes Propylées, j'entourai de mes bras l'es- 
pace, autant que je pus en tenir, et, inclinant la 
tête, non sans prudence à cause d'une troupe d'Amé- 
ricains qui se rapprochaient avec bruit, prenant 
même grand soin que l'on me crût en train de me- 
surer la circonférence, je la baisai de mes lèvres 
comme une amie. 

Ni le jeune homme que nous montre M. Melchior 
de Vogué, ni cet étranger fanfaron qui, s'étant in- 
troduit dans le temple de Cnide, passa la nuit en- 
tière avec la déesse de marbre et l'épousa complète- 
ment, comme le raconte Lucien, ni enfin le sculpteur 
qui aima la statue jusqu'à l'animer de son souffle, 
j'ai peine à croire que personne ait connu le même 
transport. Si le ciel en feu, si la roche dure que je 
foulais et le marbre que j'étreignais ne fournirent 
point de réponse à la vibration secrète de ce baiser, 
si je fus seul où je me crus mêlé à d'universelles 
ivresses, c'est un point qu'il est superflu de traiter, 
car le doute et la foi y deviennent insoutenables. Ce 
qui n'admet ni foi ni doute, étant certain, c'est l'état 
de folie lyrique où je roulai avec une complaisance 
infinie, sans cesser de tenir la belle substance em- 
brassée. 

Rien de tel ne m'avait été murmuré à l'oreille, de- 
puis le jour de ma jeunesse où l'enceinte dévastée 
du théâtre d'Arles m'avait fait éprouver la présence 
réelle et, au même moment, le deuil de la vie an- 
tique : deux légers styles corinthiens qui, pour ap- 
partenir à rage inférieur, me semblaient pourtant 
sans défaut, développaient dans ce désert, leur figure 



LE VOYAGE d'aTHÈNES 41 

jumelle d'une merveilleuse clarté. Je me contentai 
cependant de leur donner le nom de deux vierges 
choisies parmi les vierges de Sophocle et de jurer à 
toutes deux, mon Antigone et mon Ismène, une 
pieuse visite de chaque année. Quoique j'aie tenu le 
serment fait à leur grâce, je n'eus jamais envie de 
les entourer de mes bras. Qu'avait de plus que ces 
Arlésiennes si douces le fût tronqué des Propylées ? 

Je me demande plutôt ce qu'il n'avait point ou ce 
qui pouvait lui manquer avant sa blessure et du 
temps qu'il jouissait d'une forme intacte. N'était-il, 
à la lettre, ce que nous entendons aujourd'hui par 
un dieu ? Il signifiait un plaisir tout à fait exempt 
de douleur, un mouvement libre et un acte pur. 
Simple accident de la vie et de la nature, il les résu- 
mait et les expliquait toutes deux. De la vie et de la 
nature à qui leur destinée, le plus communément, a 
bien défendu d'être belles, le voici, me disais-je, qui 
élève comme un peuplier au milieu d'un herbage 
nain, le bonheur insolent qui lui a valu d'être beau. 
Il est la fleur de l'Etre. Il est le contraire de l'Etre. 
Il est le rare, il est l'unique, en même temps que le 
commun et l'universel. Il est de ce chaos dont les 
éléments se divisent, et sa génération atteste cepen- 
dant l'industrieuse main, le pouvoir unificateur de 
la claire raison de l'homme couronnée du plus 
tendre des sourires de la fortune. Dans le déraison- 
nable, le mouvant, l'incompréhensible, il pose clai- 
rement le rythme assuré d'une loi : de l'inimitié 
infinie, il tire un accord immortel. 

C'est pourquoi mon esprit goûtait avec une dou- 
ceur inexprimable ce que mes yeux charmés ne se 



42 ANTHINÉA 

lassaient point de connaître. Ainsi l'intelligence 
me débrouillait sans peine le monde troublé du 
plaisir. La volupté qui me pénétrait d'une onde puis- 
sante, je l'honorais presque autant que je l'éprou- 
vais, bien certain que jamais tressaillement plus 
juste ne se ferait dans mes entrailles. Un exercice 
ordinaire de la pensée montre souvent comme il est 
triste ou honteux d'être un homme sujet au mal et 
à la mort, mais j'éprouvais ici la noblesse de notre 
essence ; les plus hautes disciplines de la raison rap- 
prochaient de moi la beauté. 



VI 



Je ne regrette point d'être si mémorablement 
échappé de moi-même à ce premier \estibule de 
l'Acropole. La fièvre ainsi passée, je me sentis l'es- 
prit critique, disposé à jouir des chefs-d'œuvre sans 
y périr. 

Un autre choc me fut pourtant donné le même 
jour, lorsque, ayant achevé le tour de ma colonne, 
f aperçus au delà d'une colonnade nouvelle la masse 
sombre du Parthénon. 

Un long désert de pierres blanches, de marbres, 
de maigres buissons, courait devant le temple, par 
terrassements inégaux. Mais l'imagination dévorait 
cet espace. Le mur géant, labouré de vastes bles- 
sures, découvrait, ramassée, et concentrée en lui, 
une incalculable vigueur, comme un fauve puissant 
qui va bondir et s'imposer. En approchant mieux, 
on retrouve cette idée de libre élégance qui devait 
s'élever, à première vue, de l'édifice entier. L'effet 
de sa mutilation en aura mis à mi la force. Ce que 
nous démasquent ces ruines, c'est une énergie hé- 
roïque, dont on est tour à tour exalté et vaincu. 



VII 



La table du roc solitaire qui supporte le Parthé» 
non, l'Erechteion, et, frêle cabane de marbre, le 
temple de la Victoire, semble tout d'abord parsemée 
d'une infinité d'ossements polis et brillants au so- 
leil. On songe ensuite, tant la lumière est joyeuse, 
au vaste chantier d'un sculpteur. Mais c'est la pre- 
mière impression qui est la juste, tCes quartiers que 
l'on foule sont les membres du corps inanimé de 
l'ancienne Athènes. Tambour à tambour, tranche à 
tranche, au milieu des herbes flétries qui ne les ont 
pas recouverts, les styles couchés sur le sol font de 
véritables dépouilles et les mânes qui volent dans 
l'air au-dessus d'eux nous professent la mélancolie 
de tant de travaux. Seules de nobles mains, d'aristo- 
cratiques mains d'hommes libres, y avaient été em- 
ployées. La volonté de Périclès avait banni l'esclave 
de ces entreprises publiques. Les meilleurs ont ici 
imprimé le meilleur d'eux-mêmes. Ce n'a pas été 
éternel. 

jjn vain sentiment de piété défend leurs restes. Il 



LE VOYAGE d' ATHENES 45 

suffirait que cette piété faiblît, qu'une foi analogue 
à celle des iconoclastes nous fût prêchée coname on 
prêche en Russie la mutilation de soi-même et en 
Norvège la dislocation des sociétés, il suffirait qu'une 
série de grandes guerres ou d'autres fléaux, nous ren- 
dant attentifs à des soins plus impérieux, autorisât 
seulement quelque négligence : la terre avide, la mer 
profonde, la férocité des enfants, l'ignorance des 
hommes, le ciel pluvieux et torride, auraient vite fait 
de reprendre et de liquider ce trésor. 

Il €St vrai que le Parthénon, ayant vécu, n'a au- 
cun besoin de personne et c'est nous qui avons 
besoin du Parthénon pour développer notre vie. Ce 
qui en reste est souriant. Et l'on pourrait abattre en- 
core ou profaner, réduire le fronton ouest au même 
triste état que l'oriental, broyer ou renverser les 
dernières colonnes, décrocher les derniers vestiges de 
la frise : tant qu'il subsistera seulement de quoi 
inférer une conception de l'ensemble, l'âme de la 
.Vierge éponyme s'y fera sentir dans sa force. 

J'ai peine à comprendre qu'on ait méconnu cette 
force. Des écrivains de notre siècle qui ont visité 
Athènes, je n'en trouve pas un qui l'ait remarquée. 
Lamartine, sublime aveugle, arrêté là-bas, dans la 
plaine, s'éprit du temple de Jupiter Olympien parce 
que le péristyle en est élevé, riche et ainsi digne de 
Balbek ; malgré les adieux au « gothique » que le 
Parthénon lui inspire, il en emporta des idées de 
faiblesse et d'exiguïté. Renan a fait la même faute, 
et tout ce qu'il a dit et chanté de beau sur Athènes 
en devient assez irritant. Dans Saint-Paul, une jolie 
page sur l'âme grecque est empoisonnée de dédain. 



46 ANTHINÉA 

il revient à plaisir sur le caractère aimable et fin, 
mais, ajoute-t-il, sans portée comme sans grandeur, 
de l'atticisme : petits plaisirs, petite poésie et pe- 
tites gens. Lorsque Joseph de Maistre, faisant une 
revue grondeuse des dons intellectuels de la Grèce, 
néglige en passant d'y mentionner Aristote, le lec- 
teur entend bien que son auteur s'amuse ; il 
s'amuse donc de ce jeu. L'on aimerait trouver chez 
Renan le même sourire. Mais on voit bien qu'ici 
Renan est loin de plaisanter. Où Maistre raille, Re- 
nan marque un sérieux extrême. Ainsi, je ne le puis 
écrire sans tristesse, apparaît une des larges plaies 
que le romantisme, l'Allemagne et son christianisme 
avaient ouvertes dans cette délicate pensée. 

Ceux qui ont écrit VOrganon, bâti ce Parthénon, 
inventé l'ordre des sciences et conduit tous les arts 
au degré de la perfection, ces petites gens de la 
Grèce ne m'ont pas permis de lire jusqu'à la fin la 
fameuse Prière d'Ernest Renan, que j'avais emportée 
un jour sur l'Acropole. — Ce rythme, me disaient 
leurs ombres, ce rythme chanteur est de nous. Bien 
que d'une cadence outrée, retiens-le si tu veux et 
rappelle-toi de chasser les paroles qu'il accompagne : 
non qu'elles soient toutes mauvaises, mais les meil- 
leures sont corrompues par le voisinage... 

Et en effet. On ne dit pas : a II y a un lieu où la 
perfection existe, il n'y en a pas deux, c'est celui- 
là » pour objecter un peu plus loin au génie de ce 
lieu unique « qu'il y a de la poésie dans le Strymon 
glacé et dans l'ivresse du Thrace ». Que pouvons-nous 
avoir affaire d'une chansonnette gothique dans le 
lieu de la perfection ? On ne redit pas devant une 



LE VOYAGE d' ATHÈNES 47 

déesse, à quatre reprises, « toi seule » (seule jeune, 
seule pure, seule sainte et seule forte), pour lui 
souhaiter, en adieu, une tête plus « large » avec les 
moyens d'embrasser « divers genres de beauté ». Ou 
les mots sont de simples souffles et ne présentent 
aucun sens, ou l'on ne peut écrire : « Quand je vis 
l'Acropole, j'eus la révélation du divin », si l'on doit 
conclure, à propos des a plâtras » de Byzance, qu'ils 
produisent également, à leur mode, un « effet divin ». 
Renan ajoute : « Si ta cella devait être assez large 
pour contenir une foule, elle croulerait aussi. » Assu- 
rément ! Mais quel est ce besoin d'y loger une foule ? 
Et pourquoi la loger dans un bel édifice dont le 
rapport avec la multitude consistait à en être vénéré 
du dehors ? 

Devant la face orientale du Parthénon, au point où 
la théorie des Panathénées devait aboutir après avoir 
développé tous ses anneaux, se voient les ruines d'un 
bâtiment circulaire que Rome avait eu l'impudence 
de se dédier en ce lieu. Jetés au ras du sol, d'un coup 
de justice divine, les décombres du temple de la 
Déesse Rome étaient le siège favori d'où j'aimais à 
me pénétrer des vigueurs, des fiertés et de la destinée 
éternelle du Parthénon. De quelque côté qu'on l'ob- 
serve, ce modèle architectonique sort de la terre d'un 
mouvement impérieux et définitif ; là même où les 
gens du métier signalent une imperfection, elle n'at- 
ténue point, j'ose dire qu'elle -souligne le caractère de 
la force et de la fermeté. 

Je ne sais à quoi peuvent servir ici le mot de 
petitesse et celui d'étroitesse. Encore un coup, nous 
ne sommes pas devant une église, mais devant un 

3 



48 ANTHINÉA 

autel et un tabernacle ; il sert de musée, de trésor ou 
de magasin, non d'abri aux fidèles. Ceux-ci se con- 
tentent de l'entourer. Seules doivent y pénétrer de? 
personnes choisies. Dans ce reposoir en plein air, 
séjour des dieux mais non oratoire des hommes, 
sorte de construction qui, par le fini du détail et les 
justes mesures de son élévation, procédait quelque 
peu de la statuaire, on saisit comment l'art athénien, 
l'art grec tout entier, développe sa plénitude. Il 
comble les promesses de son goût et de son génie. 

Il eût pu faire un autre effort. Le Grec n'était pas 
incapable de bâtir un immense hangar de marbre 
et de donner ainsi ce que les amateurs modernes 
appellent une sensation de grandiose. On entrevoit 
à Eleusis ce qu'il a fait, par une 'succession d'agran- 
dissements, en vue de recevoir des milliers de pèle- 
rins. Un tremblement de terre a rasé le temple-colosse 
d'Eleusis. Mais je crois que l'âge eût suffi. Un bâti- 
ment qui doit servir à de nombreux et pressants 
usages n'a pas besoin d'être une construction achevée 
ni inébranlable. L'immédiatement utile n'a qu'une 
heure, car l'utile change sans cesse et c'est à quoi 
ont été pipés nos Romains. Leurs constructions 
d'utilité économique peuvent subsister, il est rare 
qu'elles rendent de grands services. Ces aqueducs où 
l'eau a cessé de couler, ces grandes voies imprati- 
cables donnent un sentiment de puissance, mais 
illusoire et presque ridicule. Voici une puissance, et 
elle ne peut plus ! une utilité, inutile ! Que vaut la 
chose dont le prix est de servir, du moment qu'elle 
ne sert plus ? 

Avec un sens exquis des rapports et des conve- 



LE VOYAGE D 'ATHENES 49 

naivces, c'est pour leurs monuments religieux, les 
mieux soustraits aux vicissitudes mortelles, que les 
Grecs réservèrent le privilège d'une solidité à toute 
épreuve. Ainsi en décida leur sagesse à son meilleur 
temps. 



VIII 



Les Collection». 

Le matin, je faisais mes dévotions sur l'Acropole. 
L'après-midi venu, s'il m'arrivait de remonter, c'était 
pour visiter les deux musées qu'on a taillés dans un 
pli de la roche ; le plus souvent, je restais dans la 
ville basse et finissais ma journée rue de Patissia, 
au musée national qui abrite tant de trésors. Trop 
courtes visites : chaque nuit le sommeil me ramenait, 
de mes divers logis d'Athènes, au pied des Hygies, 
des Hermès, des Victoires et des Pallas, que j'avais 
aTlorés de jour. 

Notre musée du Louvre, surtout dans la section de 
sculpture antique, offre au premier regard l'image 
horrible d'un fouillis. Non que l'ordre y fasse défaut. 
Seulement la clef de cet ordre n'est pas mise en la 
main de tous. Au contraire, dans chacun des musées 
d'Athènes, l'enfant ou l'ignorant n'a qu'à regarder 
devant soi, non seulement pour se réjouir, mais pour 
classer, et raisonner ses impressions. Ordre hypothé- 
tique sans doute, attributions tout inductives, mais 



LE VOYAGE d' ATHÈNES 51 

nécessaires. Une promenade tient lieu de grandes 
lectures. On y voit toute vive l'histoire de l'art du 
sculpteur chez les anciens Grecs. 

L'honneur de ce bel ordre appartient à M. Cav\a- 
dias, éphore général des antiquités du royaume hellé- 
nique. M. Salomon Reinach l'en a loué avec une 
grande chaleur. On murmure à Paris que le compli- 
menteur ne louait que lui-même. M. Reinach aurait 
été le conseiller et même l'assistant et l'inspirateur 
de M. Cavvadias. Pensez ce que vous voudrez de c^î 
bruit. Moi j'y prêtai peu d'attention. Pourquoi un 
Athénien de bonne race n'aurait-il pas daté ses anti- 
quités nationales sans avoir pour second ou pour 
maître un israélite ? 

Au seuil du musée de Patissia est le dépôt des anti- 
quités mycéniennes. Là revit l'âme mecklembourgeoise 
de l'explorateur Schliemann : âme naïve et forte, qui 
sur la terre et sous la terre, pour sa tombe et pour sa 
maison, employa l'appareil et le style des mycéniens. 
Mon sentiment, s'il faut le dire, fut d'abord que 
j'entrais dans une annexe du musée du Trocadéro. 
A chaque page de mes notes, je trouve dénoncé et 
presque flétri avec une extrême abondance ce que je 
nommai doucement les sauvageries de Mycènes. 
Cette fureur avait pour cause le contraste qui éclatait 
entre des curiosités pures et les beautés de premier 
ordre au milieu desquelles je ne cessais d'errer. 

C'était oubher l'émotion presque religieuse qu'ins- 
pire un passé très lointain. Plusieurs de ces ouvrages 
dont la grossièreté ne me donnait que du dégoût 
nous sont prouvés antérieurs aux convulsions d'un 
îlot volcanique dont la date est connue ; ils remontent 



52 AIVTHINÉA 

ainsi authentiquement à deux mille ans avant notre 
ère... De plus ces découvertes sont très nouvelles. 
La science est ancienne. Elle est un peu blasée sur ses 
triomphes d'autrefois. Pour moi, qui ne Tétais sur 
rien, ma curiosité toute fraîche bondissait à tous 
les objets. Aucun moulage, aucune gravure ne 
m'avaient permis de prévoir la subite impression que 
me communiquaient, vivant devant moi dans leur 
marbre, une Victoire renouant sa sandale, les Tau- 
reaux de la frise, ou la tribune d'Erechtée. L'inépui- 
sable trésor de mon ignorance me procurait les 
moyens de les admirer avec le sentiment de la sur- 
prise extrême. Le Masque 'd'Agamemnon, comme 
Schliemann appelle son feuillet de métal battu, ne 
me paraissait ni plus neuf ni plus récemment mis 
au jour que des chefs-d'œuvre catalogués depuis long- 
temps. C'est de l'heure de mon débarquement au 
Pirée et de ma première visite que ceci ou cela 
datait également. Quel motif de préférer le moins 
beau ou le laid et de perdre mon temps chez les 
inférieurs ? 

Autre chose m'indisposait encore, c'est l'abus fait 
du nom d'Homère par les historiens de l'art de 
Mycènes. Leurs comparaisons soutenues entre l'art 
homérique et l'art mycénien sont insupportables. 
Sans doute V Iliade et l'Odyssée fournissent plus d'une 
réminiscence évidente de la civilisation que les 
Achéens fugitifs apportèrent, lors de l'invasion do- 
rienne, dans la Grèce des îles et la Grèce d'Asie. 
Quoique postérieur, et de beaucoup, à ces transla- 
tions historiques, l'âge d'Homère avait gardé les 
débris de l'art achéen, et sans doute aussi le poète 



LE VOYAGE d' ATHÈNES 53 

savait-il par la tradition ce qu'avaient été autrefois 
Mycènes la dorée, la douce Argos, et les autres cités 
de l'Achaïe en fleur. Les poèmes d'Homère peuvent 
donc renseigner sur les temps mycéniens et, comme 
dans le livre de M. Helbig*, les antiquités de Mycènes 
peuvent nous éclaircir quelques-unes des difficultés 
homériques. Ajoutons, s'il le faut, que le premier 
noyau des sujets d'Homère se place au moment de 
la grande prospérité mycénienne. Toutes ces vues, 
plus ou moins incertaines, portent sur les matériaux 
dont le poète s'est servi. Mais elles ne fournissent pas 
la moindre clarté sur l'art et sur la poésie. 

L'art d'Homère veut qu'on l'étudié en lui-même. 
Il importe peu que les sujets de ses descriptions res- 
semblent aux objets déterrés ici ou là-bas. Il ne 
s'agit point de savoir comment s'adaptait le timon 
au char, ni les courroies au brodequin, mais bien 
de quelle sorte, dans les récits d'Homère, se cons- 
titue le plan homérique, comment s'y fait jour un 
beau sentiment et quelle est donc, en soi, la beauté 
unique d'Homère. C'est seulement à regarder ces 
derniers points qu'on s'aperçoit qu'il faut vénérer, 
dans ces vieux poèmes, le premier titre du genre 
humain à l'humanité. 

Les personnes entichées de l'esprit évolutionniste 
et d'une espèce de mystagogie que l'on n'a pas en- 
core nommée, sont prises d'une véritable angoisse 
de l'âme à l'idée d'un Homère restauré et glorifié. 
(( Homère barbare » est sacré*. Elles cherchent com- 
ment une époque aussi arriérée dans l'art industriel 

* L'Épopée homérique. Paris, Didot. 

* M. Anatole France fut le premier à rire de ce dogme. 



54 ANTHINÉA 

a bien pu nous donner un modèle d'art poétique, car 
il leur semble que le monde va toujours à pas régu- 
liers comme un gros de soldats prussiens. Les indus- 
tries, les arts plastiques, la poésie et l'éloquence 
doivent, à les entendre, s'avancer simultanément et 
sur un même parallèle, faute de quoi l'on nie tout 
avancement partiel. La plus légère application aux 
réalités de l'histoire fera sentir la grande vanité du 
système. Il n'y a que ces progressistes et les sots 
pour croire au développement synchronique de l'art. 
Comparez le pinceau brillant, mais toujours con- 
traint, du vieux Giotto, aux libres paroles de Dante, 
dont il est le contemporain : vous sentirez peut-être 
comment Homère a pu paraître parmi des ouvriers 
ignorants, des céramistes grossiers et des statuaires 
trop simpliflcateurs. 

Ce doux Homère incorporé de force à la barbarie 
mycénienne ne fournissait pas le dernier de mes 
griefs contre les salles de Schliemann. Le soir même 
de mon arrivée en Attique, le grand théâtre d'Athènes 
avait annoncé une représentation d'Antigone jouée 
par des étudiants et des institutrices sous la conduite 
du savant professeur Mitriotis. C'est là qu'eut lieu 
mon premier différend avec Mycènes. Dès le rideau, 
la sensation en fut violente : cette scène où l'original 
de Sophocle allait retentir montrait au fond de son 
décor, devant le portique royal, toute une colonnade 
de l'ordre détesté... Au lieu de ce style dorique, 
noble, fort, dont la base, conformément à la nature 
et à la raison, fournit un support spacieux, on mettait 
sous mes yeux des accouplements de colonnes plus 
resserrées au stylobale qu'à l'échiné, suivant une 



LE VOYAGE D 'ATHENES 55 

mode d'Egypte ou d'Assyrie qui fut imitée à My- 
cènes : l'inverse parfait du dorique, puisque la pointe 
en semble enfoncée dans le sol. Que l'histoire du 
théâtre ou que le milieu légendaire de la fable thé- 
baine justifiât cette ordonnance, je me gardai, comme 
d'une insulte à Sophocle, d'en faire le moindre 
examen ; mais je me retirai en maudissant l'archéo- 
logie, et Schliemann, et Mycènes, l'invention de 
bases plus étroites que les sommets, et le manque de 
goût familier aux cuistres, mais au surplus persuadé 
que la représentation n'aurait jamais lieu ou que la 
pièce n'irait point jusqu'à la scène, aucun vers du 
poète de la logique naturelle ne pouvant se résoudre 
à sonner sous des colonnades insérées sens dessus 
dessous I 



ÎX 



L'époque mycénienne comprend trois siècles à tout 
îe moins. Mais, en y rapportant les objets découverts 
parmi les cendres de Théra, il faut admettre un laps 
de près de huit cents ans durant lesquels les arts plas- 
tiques purent croître et décroître, fleurir, mûrir et 
décliner à plus d'une reprise. Non seulement, les 
Achéens originels durent procéder, comme toutes les 
races, par tâtonnements, par retours, s'instruisant à 
l'expérience et parfois oubliant ce qu'ils en appre- 
naient ; mais de plus, n'étant pas formés en corps 
de nation et, malgré la voie de la mer, leurs commu- 
nications étant difficiles, le degré d'expérience et 
d'habileté dut varier aussi, des campagnes de l'Ionie 
à celle du Péloponèse et aux roches volcaniques de 
l'Archipel. 

Cependant ces Grecs nouveau-nés, ces Grecs bar- 
bares ou sauvages, pleins de réminiscence asiatique 
et égyptienne, ces Grecs qui sont parfois dénués de 
figure grecque ne prêtent pas toujours à sourire ; 
tous leurs travaux ne m'ont pas fait songer aux anti- 
quités du Guatemala. Leurs monstres, leurs poupées, 



■ LE VOYAGE d' ATHÈNES 57 

leurs bonshommes de terre crue dont quelques-uns 
rappellent, au premier abord, des œuvres d'art qu'on 
peut admirer dans nos foires, il les faut regarder de 
près.- Un détail de la ligne, un trait de l'imagination, 
une particularité du travail étonnent et retiennent 
par la révélation de l'exquis. On reconnaît alors le 
pouce ingénieux, l'ongle habile du peuple qui sera 
quelque jour le meilleur ouvrier de la terre ; on 
s'explique déjà qu'il doive devenir le plus intelligent 
et le plus subtil raisonneur, et c'est à peine si l'on 
ose poser le vieux problème : les ouvriers mycéniens 
furent-ils des Grecs ? 

La chasse au lion incrustée sur un poignard du 
quatrième tombeau ouvert à Mycènes est d'un mou- 
vement admirable ; la tête du taureau étoile d'argent 
et d'or, trouvée au même endroit par Schliemann, 
est presque belle ; on ne peut en nier le grand carac- 
tère. Et, si les masques sont hideux, regardez les 
taureaux sauvages et les taureaux domptés qui dé- 
corent les vases de Vaphio. Pour la justesse, pour un 
air de grâce et de naissante liberté, pour le rayon de 
vie animani la forme robuste, de telles œuvres souf- 
frent aisément la comparaison avec tous les meilleurs 
essais que tenta bien plus tard, au commencement 
du VI® siècle, l'école d'Êgine. Si les vases de Vaphio 
sont de la fin de l'ère mycénienne, on incline à 
penser que sans l'invasion des Doriens, la belle sai- 
son de l'art grec se serait produite trois ou quatre 
siècles plus tôt. 

M. Maxime Collignon* ne croit pas que cette 

* Hist. de la Sculpture Grecque, a vol. chez Didot. 



(58 ANTHINÉA 

invasion ait tué brusquement la civilisation de My- 
cènes ; elle en aurait plutôt ralenti, appauvri et enfin 
tari la sève natale. Les indigènes émigrèrent ; ils 
coururent les îles, se fixèrent çà et là dans l'Asie 
mineure, dont ils colonisèrent différents points où la 
race grecque n'était pas encore installée. Bien des 
acquisitions se perdirent dans ce voyage. Il fallut 
construire des villes, commencer de nouvelles mœurs, 
faire face à des besoins qu'on ne connaissait pas. 
D'autre part, dans la Grèce propre, les Doriens, en 
véritables barbares venus du Nord, durent praidre le 
temps de se polir sous un ciel plus clair et plus doux 
au commerce des autochtones. Cela tint quelquei 
siècles jusqu'à la naissance d'Homère. 



Passons vite. Ces âges n'intéressent que l'his- 
torien. Ce que nous cherchons dans la Grèce, c'est 
ce qui lui donne son rang sur le monde antique et 
moderne, ce par quoi elle se distingue de tout le 
reste, ce qui fait qu'elle est elle et non la barbarie. 
C'est l'âge de la grécité proprement dite, de l'hellé- 
nisme pur qui dura deux ou trois cents ans environ 
pour la statuaire. On en reconnaît le début au 
VI® siècle, lorsque en Attique et dans les îles, l'art se 
transforme, s'assouplit et se délivre des rigides mo- 
dèles venus d'Orient. Appuyés sur la tradition tou- 
jours embellie et accrue, fiers de leur force, les 
artistes recherchent alors dans la nature des modèles 
à surpasser. La période, si elle fut exquise, fut courte ; 
mais tout homme est forcé d'y lever les yeux quand il 
se soucie de son ordre intellectuel. 

Épuisée de guerres intérieures, la Grèce éteint sa 
flamme quand l'Asie d'Alexandre communique à ses 
conquérants, non le type d'un nouvel art, mais d'un 
état d'inquiétude, de fièvre et de mollesse qu'entre- 



60 ANTHINEA 

tinrent les religions de l'Orient. Adonis et Mithra 
décomposèrent les premiers le monde ancien. Qu'on 
ne croie pas que les artistes grecs aient hellénisé ces 
conceptions ennemies; ils n'y réussirent jamais. 
Mais ils furent certainement barbarisés par elles. 

Alors, cette lumière de l'imagination et de la 
pensée qui ne dessèche ni la passion ni la verve, mais 
commande à l'une et à l'autre en leur imprimant une 
immortelle vivacité, ce caractère de raison et de puis- 
sance qui est le propre de la Grèce disparaissent ou 
s'atténuent dans les oeuvres des Grecs, et, ces œuvres 
n'étant plus grecqpies qu'à demi, on peut les négliger 
comme on le fait des copies comparées à l'original. 



XI 



Autant que ces copies tardives, les premières 
ébauches s'effacent devant les chefs-d'œuvre. Mais, 
le fait de vivre à Athènes m'avait rendu aussi injuste 
pour les sculpteurs d'Egine que je l'avais été pour 
les potiers et les forgerons mycéniens. 

On a trouvé en 1886 dans les substructions de 
l'Acropole quatorze statues d'un beau marbre, bril- 
lant et colorié. Elles furent placées debout dans une 
salle du musée supérieur. J'avais coutume de franchir 
presque en courant la salle des quatorze prêtresses 
de Minerve. Leurs yeux bridés, comme dans les vi- 
sages mongoliques, leurs narines, leur front bizarre, 
enfin cet étrange sourire, nommé éginétique sans 
doute parce que les statuaires d'Egine furent les pre- 
miers à l'effacer de leurs œuvres*, ce sourire uni- 

* On a voulu voir bien des choses dans le sourire éginé- 
tique. Voici ce que j'ai lu de plus satisfaisant sur l'art des 
Eginètes : « Un contraste constant et très frappant résulte de 
l'imbécillité des têtes et de la beauté des corps. Les membres, 
quoiqu'un peu maigres et anguleux, sont d'un grand style et 
d'un beau caractère ; les têtes, traitées de façon toute or- 



62 ANTHINÉA 

forme et indéfini, sur des joues reluisantes comme 
l'ivoire me causaient une espèce de chagrin qui me 
faisait fuir. N'écrivis-je dix fois le brouillon d'une 
lettre à l'éphore général des antiquités sur le tort que 
faisaient selon moi à tant de chefs-d'œuvre les idoles 
d'une Athènes encore impolie ! 

Les quatorze prêtresses me courrouçaient par leur 
toilette. Il m'était impossible d'y reprendre ni la fine 
élégance, ni cette habileté souveraine dont l'ouvrier 
en avait désigné le plus léger pli. Le vêtement tourne 
et palpite avec une lente mollesse et, dans les che- 
velures, la perfection minutieuse du travail semble 
le disputer à la complication et à la subtile richesse 
des coiffures bien copiées. 

— Mais quoi ! m'écriais-je, toujours courant, 
l'Athènes des Pisistratides, cette Athènes qui vit une 
première édition critique d'Homère, fut donc une 
ville sans goût ? Les dames y allaient, chargées d'or- 
nements ridicules ? Elles n'entendaient rien au pré- 
cepte de Fénelon, qui veut de chastes draperies, 
appliquées sur des formes pures, comme il semble 
qu'on en ait vu à l'époque de Phidias ? Combien 
tout ce luxe est fâcheux ! 

J'égalais ce faux luxe à celui d'un débris mycé- 
nien sur lequel on peut distinguer que les épouses 
déplorables des morts que Schliemann déterra, por- 
taient, quinze grands siècles avant Notre-Seigneur, 
trois rangs de volants à leur jupe. 

chaîqae, sont uniformément revêtues d'an sourire idiot... • 
Sans dire de quel lieu ces justes paroles sont prises, surloul 
sans en nommer l'auteur, elles me semblent bien répondre 
aux Imaginations... — Note de igia. 



LE VOYAGE D 'ATHENES 63 

Puis, considérant l'œil bridé des quatorze prê- 
tresses du premier Partliénon : 

— Hélas ! disais-je, qui m'ôtera de là ces Chi- 
noises I 

A plus forte raison, considérais-je sans faveur, tant 
sur l'Acropole qu'au musée national, ces pierres litur- 
giques à peine dégrossies qu'on est convenu d'appe- 
ler des xoana. Le véritable xoanon, sorte d'idole 
primitive, fut taillé dans le bois, comme l'étymologie 
en témoigne. Nos xoana de pierre ne ressemblent 
point mal à la silhouette de quelque lourde contre- 
basse. Elles étaient informes. Peu à peu, si l'on veut 
accepter les idées qui sont encore reçues à cet égard, 
après mille hésitations de l'ouvrier, une tête apparut 
dans le corps ; les bras, les jambes se marquèrent, 
sans trop se séparer ni s'éloigner du tronc. Un 
équarrissage grossier acheva l'apparence humaine. 
M. Homolle a trouvé à Naxos l'une de ces ébauches. 
Plus tard et, peut-être sur des modèles égyptiens, ces 
figures rigides esquissèrent un mouvement ; dès lors, 
malgré l'enfance extrême ou l'absence de l'art, on 
les prit pour de mystérieux animaux dont le popu- 
laire fit grand cas. Quand le crétois Dédale eut rap- 
porté d'Ég}^pte ces premières formes en marche, le 
Grec, encore naïf, déjà malicieux, inventa de les 
attacher le soir, dans la crainte qu'elles ne prissent 
la fuite pendant la nuit. Ainsi du moins parlent les 
théoriciens de l'histoire des arts en Grèce. S'ils ne se 
trompent pas, il faut que l'invasion dorienne ait 
plongé les gens du pays dans l'état de stupidité. 

Ce jeune peuple grec n'avait cependant point 
perdu, dans cette nuit profonde, ses qualités d'obser- 



64 ANTHINÉA 

vation. Il ajouta au mouvement des figures égyp- 
tiennes la science du modelé. Il fit bomber et se 
creuser comme la paroi d'un beau vase, comme la 
quille d'un vaisseau, la fleur de la poitrine humaine 
touchée d'un ciseau complaisant. Lorsqu'il eut rem- 
placé la pierre par le marbre, ce qu'il réussit de 
meilleur et le plus vite, fut peut-être cette poitrine. 
Je me souviens d'une figure d'homme, un Apollon 
qui est au musée de la rue de Patissia : l'objet est 
presque affreux, dans son ensemble, épaules trop 
carrées, bras anguleux, visage à l'état d'ébauche 
fumeuse ; mais, de la naissance du cou, une série de 
plans légers, exécutés avec une attention, un art, un 
goût charmants, avec une précision voisine de la 
science, fait couler le regard jusqu'à la naissance des 
seins. L'ouvrage n'est pas beau. Mais c'est un pré- 
curseur, un divin messager de la beauté, qui est pro- 
chaine. 



XII 



Ainsi les salles archaïques du musée de Patissia, 
me développaient clairement, trop clairement peut- 
être pour que l'histoire véritable y eût son compte, 
les transitions du type amorphe jusqu'au type déter- 
miné et pur : mais, je vous prie, dans le musée de 
l'Acropole, quelle transition imaginer seulement 
entre la salle VI et la salle VII ? 

On rencontre dans la première ces quatorze dames 
mongoles chargées d'ornements inutiles, couvertes 
de cadenettes et de bijoux, qu'il me plairait de 
prendre pour les poupées persanes ou médiques, char- 
gées des rôles d'Atossa et de ses compagnes dans le 
po"eme d'Eschyle. Or, la salle suivante s'illumine 
d'une des merveilles de l'atticisme. 

Quel est le rapport nécessaire de ceci à cela ? On 
me dit bien qu'à l'élégance des poupées primitives 
s'est ajouté le grave accent des oeuvres que façon- 
naient, à la même époque, Argos et Sicyone ; mais, 
outre que la combinaison n'est pas sûre, que les 
intermédiaires invoqués prêtent au doute, le fait 



66 ÀNTHINÉA 

même d'une combinaison pareille est à lui seul bien 
merveilleux. Oui, le miracle est là; l'explication 
offerte, si on l'admet, n'explique rien. Je suis 
presque tenté de voir ici ce que l'on nomme, chez 
mes amis les philosophes, un commencement absolu. 
Dès ce bel ouvrage de marbre, tête d'éphèbe pensif et 
même un peu sombre, l'homme ouvrit un cycle nou- 
veau. Je serais tenté de dire qu'il a créé. 

Comment vous décrire ceci ? En copiant mon cata- 
logue ? (( 689. Tête archaïque de jeune homme dé- 
« couverte en 1887, à l'est du musée, à la place où 
« est bâti le petit musée. Elle se classe parmi les 
({ meilleures têtes archaïques d'hommes conservées 
« jusqu'à nous, et ressemble par la disposition de 
n la chevelure à la statue du Musée national, n° 45, 
(( connue sous le nom d'Apollon sur l'omphaîos ». 
Ainsi s'exprime M. Cavvadias. M. Maxime Coîlignon 
analyse davantage. Il relève au grain de ce marbre 
les traces d'une couleur restée fraîche, jaune d'ocre 
dans les cheveux, rouge aux lèvres, jaune encore au 
globe des yeux, brun au bord des paupières. Mais 
tout cela est secondaire. Le même auteur décrit avec 
soin la coiffure qui est étrange pour une tête virile, 
îl nous apprend qu'elle se nommait crobylos. Je 
préfère à ce renseignement, d'ailleurs profitable, la 
suite du discours de M. Coîlignon : 

« Quant au type du visage, quel progrès n'accuse- 
u t-il pas sur celui des têtes précédentes ! Plus de 
(t sourire conventionnel, plus de saillie exagérée des 
« yeux. Les traits réguliers et purs, le nez droit, la 
« bouche sévère avec la lèvre inférieure un peu sail- 
« lante composent un visage juvénile dont le charme 



LE VOYAGE d'aTHÈxNES 67 

« grave nous repose de l'éternel sourire des figures 
« archaïques. )) 

Cela est très bien dit. Cela me donne envie de 
revoir ce visage gracieux et fort. Mais il est incroyable 
à quel point la mémoire, fidèle gardienne des senti- 
ments et des pensées, est quelquefois rebelle à nous 
rendre précisément le trait d'un visage, même adoré. 
J'ai heureusement devant moi la photographie du 
chef-d'œuvre donnée par un Athénien. On en par- 
donnera l'humble aveu, rien ne vaut une bonne pho- 
tographie pour rendre au juste l'impression des origi- 
naux de marbre. Présentée au rayon du jour, la 
feuille diaphane en devient toute lumineuse et l'on 
voit y filtrer, sous le trait ferme des figures, cette 
clarté blanche et brillante qui anime le doux paros. 

Même effet, ce soir oh j'écris à la lumière de ma 
lampe. Le jeune homme songeur, qui dut naître bien 
des années avant que parût Phidias, ce contemporain 
de la fin du vi^ siècle ou des premières années du v* 
ressuscite au pâle rayon. Il s'éveille, nous entendrons 
quelles pensées doivent rouler dans cette forme. Elles 
seront énergiques et éloquentes. Cet éphèbe n'est 
point un amant occupé de nourrir son chagrin, ni un 
politique mûrissant son projet, ni même un sophiste, 
un rhéteur ou un philosophe mathématique. On 
songe à V Erasme d'Holbein, avec la pureté, la no- 
blesse, la sainteté, qu'on ne trouve pas dans V Erasme. 
En même temps que s'infléchit ce beau front sous 
la courbe et sous le poids sacré du plus magnifique 
cerveau, l'oreille, presque aussi écartée que celle d'un 
faune, se tend ; le nez respire; l'œil pointe ; l'air du 
visage et l'inflexion de la tête entière semblent sonder, 



68 ANTHINÉA 

mesurer, calculer et évaluer, d'un juste et précis 
instrument ; enfin les lèvres, qui en disent le plus 
long, ces lèvres étant extrêmement rapprochées, la 
supérieure en retrait, et l'inférieure avancée tout au 
contraire, les lèvres goûtent et savourent. N'en dou- 
tons plus, nous assistons à un effort de sensibilité et 
d'intelligence critiques. Un politique ou un athlète 
qui préparent quelque mouvement effectif, un sage 
argumentant, un amoureux supputant les risques de 
son malheur montreraient moins de calme, un re- 
cueillement moins parfait. L'objet du sentiment mon- 
tré ici passe nos communs intérêts. Ou je me trompe 
fort, ou le sérieux éphèbe se sent supérieur. Il juge 
la terre et le ciel. 

De là vient peut-être la curiosité qu'il me donne. 
Mais il retient par d'autres caractères 'moins incer- 
tains. Ce chef-d'œuvre de l'archaïsme athénien a de 
merveilleux analogues dans l'histoire de l'art. Outre 
certaines têtes florentines du temps de Giotto, celles- 
là même dont notre imagination remplit sans le vou- 
loir les cantiques de Dante, il rappelle plus d'une 
tête du moyen âge français. Quand je l'examinai pour 
la première fois, j'ai soudain tressailli de la joie 
inquiète qui devait me venir, le soir du même jour, 
lorsque les vénérables murailles franques de Daphni, 
filles des ducs d'Athènes, se montrèrent tout à coup 
au-dessus des arbres. Je crus voir ma patrie au fond 
d'une terre étrangère. 

Nulle communication historique n'existe cependant 
entre telles têtes gothiques et l 'éphèbe de l'Acropole. 
Un grand souci de la nature, un exercice séculaire 
aux délicatesses de l'art, par là une forte maîtrise, 



LE VOYAGE D 'ATHÈNES 69 

eniiîi cette commune gravité de l'esprit devaient suf- 
fire à engendrer une analogie si parfaite entre les 
deux arts. Et plus on s'en rend compte, mieux on en 
est touché. Mais il entre dans cette émotion un regret. 
On se demande quelle iniquité de la fortune a permis 
à cet archaïsme attique de mûrir et d'atteindre au 
juste degré par la naissance et l'influence du plus 
sublime esprit humain, au lieu que ce maître désiré, 
nécessaire, ce Phidias indispensable, fut refusé cruel- 
lement à notre archaïsme français. 



XIII 



Et voilà le plus grave des chagrins de l'Histoire ; 
elle institue une comparaison jalouse, elle glisse mille 
regrets. Cependant Phidias n'a pas été perdu pour 
nous, puisque sa tradition a fmi par nous revenir. On 
ne gardait de lui qu'un nom ou des traces incertaines 
et inconscientes, quand la lumière de la Renaissance 
brilla d'abord en Italie. Seule, une âme ignorante, 
amie de la brutalité, se plaindra de la Renaissance. 
Cependant, les fouilles nouvelles, opérées dans la 
Grèce propre ont mieux marqué la vraie force de 
Phidias. Elle était défigurée par l'académisme, à 
force d'en être polie ; une fausse interprétation du 
génie classique avait représenté comme durci et raidi 
par la mort ce qui est au contraire une fleur de vie 
essentielle, ne tirant son auguste apparence immobile 
que de la perfection, de l'abondance et de la vigueur 
de son mouvement. Phidias et les siens ont poursuivi 
les traits purs et fixes de l'homme à travers les aspects 
les plus chancelants de la vie. 

Tant de découvertes abondent, depuis cent ans. 



LE VOYAGE d' ATHENES 71 

dans toutes les parties du monde qui fut aux hellènes, 
qu'il est devenu difficile d'admettre sans explication 
ce qu'enseigna l'ancienne philosophie de l'art sur 
l'essence du génie grec et sur la figure du beau ; 
mais, à la réflexion, on trouve plus absurde encore de 
borner, comme le voudraient quelques modernes, 
l'examen des chefs-d'œuvre de l'époque ou de l'école 
de Phidias à un commentaire historique. Indépen- 
damment de leur immense influence, il faut bien leur 
reconnaître un autre mérite qu'aux chefs-d'œuvre des 
autres milieux et des autres temps. Le soin même que 
l'on a pris (Taine dans sa Philosophie de Vart, 
M. Boutmy dans sa Philosophie de l'architecture en 
Grèce) de courber ces ouvrages aux règles du com- 
mun n'a servi qu'à faire sentir qu'ils ne s'y courbent 
point et pour quelle raison. 

J'ai relu comme tout le monde l'ouvrage de 
M. Boutmy, publié avec une intéressante préface sous 
ce titre nouveau, le Parthénon et le génie grec. C'est 
un beau livre, si lucide qu'il est impossible de le 
lire une fois sans en distinguer le vice fondamental. 
M. Boutmy s'efforce avec ingéniosité de rattacher 
l'œuvre des architectes et des sculpteurs du Parthé- 
non au genre d'imagination, au tour d'esprit, au 
goût d'hommes d'un certain groupe, vivant à un 
certain moment dans un certain endroit. Il est vrai 
qu'il y réussit. Ce qu'il affirme est juste. Par sa 
structure comme par son ornement, dans son archi- 
tecture comme dans sa décoration, le Parthénon est 
chose essentiellement athénienne. M. Boutmy, sur cet 
article, aura gain de cause. Il a raison. Oii il se 
trompe, c'est quand il tend à nier (lisons bien ses 



72 AxNTHLNÉA 

dernières pages) que cet édifice athénien soit aussi 
l'expression parfaite d'une pensée humaine supé- 
rieure aux variations de l'histoire et de la nature. Il se 
trompe, et il a rassemblé les matériaux les plus 
propres à faire éclater son erreur ; il s'est lui-même 
réfuté au chapitre admirable où définissant l'athé- 
nien, il établit que, justement, le signe distinctif de 
l'homme d'Athènes était de posséder, à un degré de 
force unique, ce par quoi les hommes sont hommes, 
la raison. 

({ Ce peuple d'hommes d'élite », comme Lamar- 
tine nomma les Athéniens, eut ceci de particulier : 
il prit plaisir à imaginer les relations stables, perma- 
nentes, essentielles. L'esprit philosophique, la promp- 
titude à concevoir l'Universel pénétrait tous ses arts, 
principalement la sculpture, la poésie, l'architecture 
€t l'éloquence. Dès qu'il cédait à ce penchant, il se 
mettait en communion perpétuelle avec le genre 
humain. A la bonne époque classique, le caractère 
dominant de tout l'art grec, c'est seulement l'intel- 
lectualité ou l'humanité. Les merveilles qui ont mûri 
sur l'Acropole sont par là devenues propriété, modèle 
et aliment communs ; le classique, l'attique est plus 
universel à proportion qu'il est plus sévèrement athé- 
nien, athénien d'une époque et d'un goût mieux 
purgés de toute influence étrangère. Au bel instant 
où elle n'a été qu'elle-même, l'Attique fut le genre 
humain. 



XIV 



Ces réflexions suffisent à justifier le principe des 
humanistes de la Renaissance dont elles excusent 
jusqu'aux abus et aux erreurs. Elles fournissent le 
moyen de refaire une hiérarchie dans les arts selon 
le degré d'humanité des ouvrages que l'on compare. 
Ce degré, reste à le sentir. Reste à avoir bon goût. 
Il n'est pas impossible, si l'on en a quelque semence, 
de le perfectionner. Il suffît de se mettre en présence 
des belles choses en les laissant venir à soi. 

Aucune action n'est plus réelle. On se sent mo- 
delé par la beauté vivante, comme repris et retouché 
par le regard d'une amie délicate et fîère. Hors de 
cette nature exquise, de cette sainte tradition, tout 
est faible, chétif et secrètement vicié. Je tourne à la 
hâte les pages des notes que j'ai prises dans les 
petites salles fraîches de ce musée de l'Acropole oij 
i'on a placé les restes de la frise du Parthénon. Ce 
sont des pages qui me regardent au fond de l'âme. 

Vers les plus beaux de ces fragments, les trois 
Divinités assises, ou les Jeunes gens aux taureaui'\ 



74 ANTHINEA 

combien de vœux et de prières 1 mais, en retour» 
tombant jusqu'à moi de si haut, quelle confirmation, 
quel conseil de volonté, de force et de vie ! La Victoire 
sans tête, sans ailes, et qui vole plutôt qu'elle ne 
court tout en renouant sa sandale, cette jeune déesse 
emporte sur les ondes de son vêtement déployé les 
plus grandes leçons de style, c'est-à-dire de mesure 
et d'enthousiasme. Le cœur ne sait que préférer de 
la vitesse impétueuse ou de la grâce naturelle, magni- 
fiquement accordées. 



XV 



A l'Acropole, il n'y a guère que des ouvrages 
archaïques ou semi-archaïques, et des chefs-d'œuvre 
purs. Rue de Patissia, le musée central, extrêmement 
varié, permet au visiteur des comparaisons instruc- 
tives. Après le laid des mycéniens et des primitifs, 
on peut voir le laid des auteurs de la décadence. 

Je ne les voyais presque pas ; tous mes après-midi 
coulaient de. préférence devant cette oeuvre d'une 
pieuse volupté, le bas-relief de Cérès, de Proserpine 
et de Triptolème trouvé à Eleusis, ou devant les 
fragments rapportés d'Epidaure, deux torses d'Escu- 
lape assiSy d'un aspect si majestueux que mon igno- 
rance prit d'abord ce fils d'Apollon pour l'auguste 
enfant de Saturne. Je visitais aussi la Néréide équestre 
et cette Amazone tronquée de la tête et de tous les 
membres, qui enlève un cheval mutilé : puissance de 
l'allure et finesse des formes enivrent à jamais le 
regard. 

Je traînais avec une complaisance presque éter- 
nelle dans la petite abside où de pauvres têtes, bri- 



76 ANTHINÉA 

sées, hachées et martelées laissent, sous un angle, 
entrevoir la majesté d'un dieu ou le rire d'une déesse. 
La svelte Hermès d'Andros, le bas-relief de Mantinée, 
qui supportait un ouvrage de Praxitèle et qui lui- 
même reste, ne serait-ce que pour la draperie des 
Trois muses, une délicieuse merveille, le joli groupe 
(exécuté d'après Céphisodote) de Plutus riant à sa 
mère, la douce Paix, mille choses parfaites me te- 
naient ainsi prisonnier. 

Je traversais les salles de l'art hellénistique, alexan- 
drin ou gréco-romain pour courir aux stèles funèbres 
qui prolongeaient mes rêveries du Céramique ; à la 
collection infinie des lampes, des vases, des lécythes ; 
à ces Tanagrines charmantes qui serviraient à faire 
entendre, si on l'oubliait, ce qu'il peut tenir de gran- 
deur en un petit poème. De toute façon, les galeries 
de sculpture postérieure à l'atticisme ne me servaient 
que de vestibule. 

Cependant, un jour, une envie me pressa de voir 
en détail comment se corrompirent, chez un peuple 
si bien doué, le génie et l'intelligence des arts, et 
ma pensée osa fixer ce qu'elle avait fui jusque-là. 
Je vis paraître presque sans transition, après les 
nobles caractères qui m'étaient devenus chers, les 
hideuses têtes syriennes du type de Lucius Vérus, 
puis les chefs lourds et massifs du rustre latin... Une 
sorte d'athlète, d'un travail curieux et violent, ten- 
dait sa musculature prétentieuse ; des éphèbes aux 
bras arrondis, des Âphrodites tremblotantes et 
flexibles comme des joncs ; des vérités trop ressem- 
blantes ou des faussetés trop menteuses ; un air de 
dissolution et de contrainte tout à la fois. Ëpicure et 



LE VOYAGE d'aTHÈNES 77 

Zenon confrontés et quelquefois entrechoqués dans 
le même marbre ; de ci de là, quelques efforts heu- 
reux, qui me remettaient en mémoire que le premier 
déclin de la statuaire hellénique fut sublime après 
tout, puisque notre Vénus du Louvre y a brillé, dit- 
on... Et toujours je ne sais quel air inachevé, ou 
d'achèvement trop sensible, l'absence ou l'incertitude 
des traditions et l'oubli de la liberté ! Mais les qua- 
lités les plus rares, jetées à profusion et comme au 
pillage. 

« Il y a dans Vart un point de perfection comme 
« de bonté et de maturité dans la nature... » 

Le beau fruit grec en déhiscence me confessait 
encore le mystère de son destin. II me faisait com- 
prendre la signification du point mystérieux, maxi- 
mum de vigueur et de densité, qui domine et qui 
enveloppe le reste ; ce qui semble au-dessus, ce qui 
semble au delà n'est étendu ni accru que de vide pur. 
L'énorme et le géant ne sont aimés que de la foule : 
leur boursouflure se dégonfle et, en se dégonflant, 
publie que les grandeurs sont tenues en abrégé dans 
la perfection. Celle-ci sera l'élément auquel se rap- 
porter. C'est sur lui qu'il faut régler tout. 

Seul, un buste au milieu de cette galerie lugubre 
manqua de me faire sourire. Il représentait un pauvre 
homme d'empereur, le vieil Hadrien, épanoui dans 
son atticisme d'école. Je le jugeai fort à sa place, et 
le saluai en rêvant. Hélas ! tout compte fait, le nryonde 
romain s'acquitta mal auprès de la Grèce. A quoi 
pensaient-ils donc, ces administrateurs modèles, qui 
ne sauvèrent pas leur éducatrice des pièges que lui 
ouvraient son intelligence et son ouverture d'esprit 7 



78 ANTHINÉA 

Ce furent de mauvais tuteurs. Non seulement ils ne 
surent point la guérir des lèpres sémites, mais, tout 
le mal qu'Alexandrie n'avait pu faire au monde 
grec, Rome, on peut le dire, le fit. Il est vrai que 
Piome, à son tour, périt du même mal, en entraînant 
son lot d'hellénisme et d'humanité*. 



* Les précédentes éditions portaient à cette place nn cha- 
pitre XVI qui commençait par les mots : « Je tronscrirai 
mon impression finale... » et qui tenait une soixantaine de 
lignes. Je l'ai supprimé. 

Il m'a paru satisfaisant pour la pensée d'un certain nombre 
d'amis catholiques vivants ou morts et pour mon témoignage 
de profonde reconnaissance de sacrifier ce chapitre en mé- 
moire de la grande âme du pape Pie X. 



CHAPITRE lîl 

LA NAISSANCE DE LA RAISON 
Notes du Musée britannique. 



AHez à Oîympie, afin de voir I© 
travail de Phidias, et que chacun 
de vous considère comme un 
malheur de mourir dans l'igno- 
rance de ces merveilles 

Epictèls. 
Au docteur Maurraa. 



Des sept merveilles du monde antique, quatre ont 
péri ou n'ont laissé que des débris informes ; une, 
la grande Pyramide, résiste aux moyens de trans- 
fert : mais les deux autres sont 3 Londres ; les Anglais 
n'ont pas manqué de les confisquer. Toutes les deux 
se trouvent au musée Britannique : une galerie enve- 
loppe ce qui reste du Mausolée, les statues de l'incon- 
solable Artémise et de son époux, une des colossales 
roues de pierre qui tenaient au char de Mausole, des 



80 ANTHINÉA 

chevaux, des lions et les piliers énormes qui suppor- 
taient le faîte du monument ; une autre salle nous 
conserve des débris importants du temple de la 
grande Diane des Ephésiens, massives colonnes dori- 
ques sur piédestaux à double étage couverts de 
sculptures de grandeur naturelle, ici d'un archaïsme 
à peu près voisin du barbare, et, plus bas, presque 
athéniennes par la pureté, la noblesse, l'aisance et la 
vive énergie. 

Ces Bretons ravisseurs ont donc couru dans tous 
les sens la patrie de notre art ; ils en ont fauché et 
pris le plus beau. Dès le seuil, j'ai dû reconnaître 
dans la foule de ces captifs et de ces captives un 
compatriote enchaîné. Je veux parler du jeune 
athlète qui tient à l'entrée du « first greco-roman 
saloon » et qui porte le numéro 600. C'est un jeune 
homme de marbre, nu, de corps ferme et robuste, 
qui passe pour une réplique (en ce cas excellente), de 
l'athlète de Polyclète : il a été découvert en Provence, 
près de Vaison, dans le département de Vaucluse. 
Quel dieu méchant, ou quel concours de destinées 
fâcheuses ont conduit jusque-là, sous le ciel gris, 
dans l'air humide, cet éphèbe de notre sang? 

Mais son malheur me touche à peine. Il est ici des 
infortunes plus touchantes et de plus illustres dou- 
leurs. Une Aphrodite de la collection Tornley rap- 
pelle, par la disposition de son vêtement, le renfle- 
ment suave des hanches et de la nuque, l'inclinaison 
de sa petite tête et la chevelure doucement ondulée, 
îa noble milienne du Louvre. Un discobole lui fait 
face, assez proche parent de celui de Myron... Dans 
la salle qui suit, quelques antiquités plus curieuses 



LE VOYAGE D 'ATHÈNES 81 

que belles seraient propres à nous consoler, en nous 
offrant une occasion nouvelle de railler le penchant 
des Anglais pour le bizarre si, au même lieu, d'autres 
pièces ne montraient un piquant et charmant alliage 
de l'étrange et d'un beau très pur. J'ai longtemps 
contemplé, mais moins en curieux qu'en amant, cette 
jeune gréco-romaine à la chevelure ingénieusement 
travaillée, aux joues pleines et grasses, au cou volup- 
tueux, à la gorge ronde et profonde sous une tunique 
découverte et demi-rompue ; son beau buste jaillit 
d'un calice de fleurs dont les pétales se renversent 
avant de le couvrir et de l'envelopper. 

Art sensuel et dégénéré, je m'en doute bien, et qui 
ferait penser à nos pires inventions modernes, mais 
délicat, mais fin, et noble encore par ses souvenirs. 



11 



Pour les salles suivantes, toute critique du goût 
anglais devient chimérique. Notre petite salle grecque 
du Louvre contient quelques morceaux exquis dont 
nos voisins ont cru devoir acquérir les moulages. 
Nous avons la Vénus, nous avons la Victoire. Mais 
ici, les morceaux de maître, les pièces de premier 
intérêt font loi. Dans la salle archaïque, en parti- 
culier, si ennemi que l'on puisse être de l'archaïsme 
grec ou pseudo-grec, on ne peut être indifférent aux 
vestiges recollés du Monument des harpyes. 

Il forme un hloc carré revêtu sur ses quatre faces 
de bas-reliefs. Les figures féminines qui y sont ins- 
crites, rappellent, avec moins de fini dans la main- 
d'ceuvre, moins de splendeur dans la matière, les 
prêtresses de marbre du premier Parthénon : fixe 
sourire éginétique, yeux longuement fendus en forme 
d'amande, bridés à la mongole, cheveux tressés avec 
minutie et tombant en flot hiératique sur le cou et 
sur les épaules, enfin colliers, bijoux, vains orne- 
ments de toute sorte... Mais l'action est originale : 



LE VOYAGE D 'ATHÈNES 83 

des théories suppliantes se sont mises en marche vers 
les Divinités infernales. Assises tout droit sur leurs 
trônes, ces dernières jettent les yeux sur les offrandes 
apportées. Ce sont des fruits, des fleurs. J'ai distin- 
gué des roses, des pavots, des grenades. Ce sont encore 
des animaux domestiques, par exemple des coqs, l'oi- 
seau cher à Hécate, ou même des casques de guerre 
et d'autres objets usuels. 

Quelle puî être l'intention des sculpteurs, je 
l'ignore ; s'ils ont voulu montrer des démarches 
propitiatoires, il ne semble pas qu'elles aient eu un 
grand succès près des déesses de l'Êrèbe. En deux 
bas-reliefs sur quatre, des fi^ires sinistres emportent 
les mortelles palpitantes et désolées. Je ne sais si ces 
monstres sont des harpies ou des sirènes. Le tronc 
en forme d'outre est surmonté d'une figure de femme 
et pourvu d'une paire d'ailes. Ils s'emparent de leurs 
victimes en éclatant d'un rire qui découvre toutes 
leurs dents. 

On reconnaît à \mgt détails de ce singulier monu- 
ment, d'un sens si profond et si vague, l'imagination 
de la Vie et de la Mort telle que devait la communi- 
quer un jour à l'Europe et au reste du genre humain 
le mystique génie de Sem. 

De la salle archaïque on peut entrer directement 
dans le dépôt des figures et figurines que lord Elgin 
a fait descendre des murailles du Parthénon. Mais il 
vaut mieux faire un détour pour traverser le vestibule 
où le nerveux et svelte Apollon de la collection 
Choiseul-Gouffier fait face à la plus belle Cérès qui 
soit au monde. Cette Cérès, on peut l'appeler Dé- 
méter, car elle est bien la mère grecque des semences, 



84 AiNTHINÉA 

des moissons, la force natale des champs ; mais 
j'éprouve un plaisir particulier à la prier, selon ma 
coutume, en latin : sa chaste gravité, son attitude 
simple, l'austère forme de la coiffure, ce pan de 
voile ramené au-dessus de sa belle tête, me rappelle 
les traits des saintes matrones latines. Je lui chante 
tout bas les vers de Melœnîs : 

Elles vivaient ainsi, les mères d'Etrurie, 
Celles du Latium et du pays sabin... 

Un autre détour à travers les antiquités assyriennes 
permet de voir, soit la Chambre dite des Néréides 
(Victoires assez belles, palpitant sur les piédestaux), 
soit la salle de Phigalée, qui montre encastrés dans 
son mur d'admirables bas-reliefs funéraires, avec les 
moulages des deux meilleures pièces de cet ordre 
qui soient gardées dans les divers musées athéniens* 



III 



?\Iais, pendant cette pronnenade à travers les lieux 
secondaires du musée Britannique, l'aile du désir 
emportait à l'essentiel... 

La salle Elgin est une galerie fort longue, point 
trop mal éclairée et du reste pourvue de globes élec- 
triques puissants ; mais le visiteur n'y peut pas 
reculer à sa fantaisie, selon les exigences des belles 
choses qu'il contemple. Ce peuple opulent n'a point 
fait à ses brigandages un palais qui fût digne d'eux. 
Non seulement ils dépérissent par la faute de l'air 
ou perdent leur valeur par la qualité malheureuse 
de la lumière, mais l'espace même leur manque. Le 
mal, il est vrai, est petit. Pour qui passe en ce lieu, 
tous les mots perdent de leur force, et il arrive ce 
que Gœthe considérait comme l'effet propre de la 
beauté : 

(( Qui la contemple ne peut être effleuré d'aucun 
« mal et se sent en harmonie avec lui-même et avec 
« r Univers. » 

Personne n'ignore que lord Elgin, ambassadeur 



86 ANTHINÉA 

de l'Angleterre auprès de la Sublime Porte, obtint 
en 1801 un firman qui l'autorisait à faire d'Athènes 
sa proie. Pendant deux ans entiers, la pillerie fut 
déchaînée. Le Parthénon, déjà meurtri par une 
bombe vénitienne lancée en 11687 par un capitaine 
allemand de l'escadre de Morosini, perdit alors 
le principal de sa décoration. Les marbres des fron- 
tons, la frise intacte, les métopes furent descellés ou 
même arrachés, puis embarqués pour Londres. 

Lord Elgin osa davantage. Des six cariatides qui 
ornent l'exquise tribune d'Erechtée, il fît détacher, 
enchaîner et conduire à son bord la plus belle. Rien 
ne saurait dire l'effet de la pieuse figure exilée. Le 
corps pur et vierge raidi sous la corbeille est frustré 
aujourd'hui de l'entablement qui l'explique. Séparée 
de la sphère de son monde architectonique, elle 
semble encore en souffrir et la qualité même de l'art 
qu'elle fait admirer ajoute à l'émouvante qualité de 
son deuil et à la tragédie de son isolement. Faut-il 
que je prononce le mot d 'inharmonie ? Irréprochable, 
il ne lui manque qu'une beauté et qu'un honneur, 
mais, de tout son être, elle y tend. Elle veut recou- 
vrer le fardeau qui convenait à sa douce tête et re- 
conquérir sa patrie. Lord Byron, qui la comprenait, 
traita fort durement son compatriote Elgin et tous les 
Anglais. On ne l'a jamais écouté. En ces derniers 
jours seulement, l'Angleterre a généreusement fourni 
à la Grèce un moulage qu'il me souvient d'avoir mi 
sans admiration. 

Les prises d 'Elgin ont souvent quelque chose de 
cruellement inutile. Passe pour la jeune fille de la 
Tribune ! Mais que lui servit d'arracher cette cor- 



LE VOYAGE d' ATHÈNES 87 

niche ? A quoi bon détacher ces fragments d'archi- 
trave ? Tous débris dont je ne nie pas la valeur 
propre, qui valaient surtout à leur place dans l'édi- 
fice. Il fallait enlever celui-ci pierre à pierre, ou lui 
laisser les éléments qui ne peuvent s'en séparer. 

Ne calomnions pas lord Elgin : peut-être nourrit-il 
en effet le dessein de transférer l'Acropole sur quel- 
que butte londonienne. Des colonnes entières ont 
changé de lieu par ses soins. 



IV 



Tout autour de la salle Elgin est posée sous un 
verre la frise des Panathénées. 

Elle n'est pas complète. Si le brillant morceau que 
nous avons au Louvre est tout à fait minime, les 
musées d'Athènes ont plus de bonheur que le nôtre. 
Il n'est pas vrai du tout que les fragments restés 
en Grèce soient insignifiants. Par une faute heureuse, 
lord Elgin a laissé là-bas plus d'un trésor : je citerai 
les trois figures de l'assemblée des dieux et les jeunes 
gens enveloppés de manteaux qui accompagnent les 
taureaux du sacrifice. Les conservateurs du musée 
Britannique ont remplacé les groupes qui leur man- 
quaient par des contrefaçons en stuc, intercalées dans 
la série des originaux. Cela est commiode pour l'étude 
technique, en même temps qu'horrible à l'œil. 

La suite de ces oeuvres athéniennes exposées h 
Londres m'est apparue par un jour clair, où le soleil 
donnait des rayons assez vifs. Sous les verres jaloux 
qui dénaturaient ce brillant solide, fin et pur qui 
révèle le marbre attique, îa théorie des dieux, des 



LE VOYAGE d'aTHÈNES 89 

vieillards, des jeunes filles, des jeunes hommes cara- 
colant sur de fiers chevaux, ne s'est donc pas trop 
dérobée. Quelquefois le fini du trait et le velouté de 
la forme, ce qui fait comme le printemps d'une 
œuvre de sculpture, est resté tout à fait sensible. Où 
le contour s'efface un peu, où les lignes usées et 
écornées perdent leur nette certitude, comme à l'en- 
droit où le grand prêtre plie le voile de la déesse, tant 
àe noblesse reste attaché, malgré tout, au mouve- 
ment de la silhouette devenue vague, que l'enthou- 
siasme n'arrête pas. 

Le choix est difficile. Un instant ma préférence crut 
se fixer sur les épisodes de la pieuse cavalcade, variés 
jusqu'à l'infini, mais dont chaque motif est simple. 
Là, un éphèbe gonfle un beau buste sans tête, d'un 
mouvement presque fiévreux, que modère une grâce 
fine. Mais quelques pas plus loin, un cavalier d'à 
peu près le même âge, sur un beau cheval bondissant, 
que ses voisins serrent de près, se retourne contre 
eux, le bras levé, le poil au vent, les lèvres et les 
narines gonflées et frémissantes, juvénile expression 
de l'orgueil menaçant. Qui ne voudrait graver au plus 
profond de sa mémoire un geste pareil ? Et qui ne 
voudrait vivre ce beau geste éternellement ?... Mais 
on erre, tout partagé, de l'une à l'autre de ces 
figures parfaites. On découvre bientôt la troisième 
qui les égale, et l'on ne sait à laquelle s'abandonner. 
Heureux quand les belles rivales n'appartiennent 
à des groupes trop éloignés ! Il me souvient d'une 
minute où j'aurais fait le vœu de me disperser aux 
quatre coins de la salle Elgin. A l'un, en effet, sou- 
riaient les deux cavaliers que j'ai dits, mais, au coin 



90 ANTHINÉA 

opposé, les vieillards thallophores m'imposaient par 
leur majesté ; enfin, ici une prêtresse, là un gracieux 
adolescent, plus loin un dieu assis m'appelaient de 
charmes divers. 

Après bien des démarches, je leur pus échapper 
à tous et m'enfermer dans la considération des fron- 
tons. Deux ou trois métopes sublimes encastrées dan» 
le mur m'appelaient aussi vainement. 



Le milieu de la salle Elgin est occupé par deus 
séries parallèles de tables hautes et longues. Là sont 
posés comme des corps mutilés à l'amphithéâtre les 
membres fracassés qui appartinrent aux deux façades 
du Parthénon. 

Le fronton qui surmonte la façade du couchant est 
resté presque tout entier en place : cet harmonieux 
triangle de marbre a même conservé quelque déco- 
ration ; deux torses d'homme et de femme, l'un age- 
nouillé et l'autre accroupi, y font un groupe aussi 
simple que magniflque. Les Londoniens ont eu soin 
de représenter ce couple dans leur collection par 
un moulage assez expressif. 

Un très beau corps d'homme ou de dieu, à demi- 
allongé et qu'ils ont en original, est le butin le plus 
considérable de ce côté-là ; encore cet Ilissus, comme 
on l'appelle, n'a-t-il ni tête, ni jambes, ni bras. Le 
reste, s'il n'est point informe, était trop fragmen- 
taire pour m'arrêter longtemps, bien qu'il éveillât 
la pensée de Phidias ou de ses collaborateurs. Si je 



92 ANTHINÉA 

connais que ces morceaux appartiennent à la Dispute 
de Minerve et de Neptune, c'est à Pausanias, à 
Maxime Collignon, à M. Lucien Magne et à tout le 
cortège des historiens et des critiques que je dois ce 
précieux éclaircissement. 



VI 



Pour le fronton oriental, on a beaucoup perdu : la 
scène principale et centrale, une Naissance de Mi- 
nerve, n'est connue que par des témoignages assez 
anciens. Au xvii® siècle, avant même la bombe de 
Morosini, un Jupiter, une Minerve et, au bas mot, 
dix mètres de statues divines et héroïques avaient 
disparu. L'on ne possède plus que les figures d'angle, 
couchées ou assises aux extrémités du fronton, et 
presque toutes c€s dernières, en un double groupe 
ascendant et descendant, s'alignent à la salle Elgin. 
Sans qu'il soit nécessaire d'imaginer grand'chose, 
nous les revoyons tout naturellement à leur place sur 
la façade antérieure, d'où elles publiaient l'usage et 
le caractère du Parthénon. 

Opposé à l'Hymette, au soleil levant, à la mer, 
c'était l'autel extérieur au pied duquel venait chan- 
ter ses hymnes et porter ses prières la jeunesse athé- 
nienne formée en théorie à chaque retour du 
printemps. De nécessité, il faut bien que Phidias ait 



94 ANTHINÉA 

ramassé dans cet espace l'idée maîtresse d'une dédi- 
cace à la Vierge. J'hésite à peine à reconnaître l'in- 
fluence de son génie religieux et, au beau sens du 
mot, mystique, dans quelques-unes des pensées qui 
me sont venues, pauvre homme moderne, devant les 
débris de son art. 



VII 



Le triangle qui détermine le fronton règne du nord 
au sud. A l'extrémité méridionale, sur ma gauche, 
deux têtes de chevaux, d'un faire ardent et pur, bien 
enivrés de leur force et de leur vitesse, prennent 
leur élan pour s'élever de la mer, figurée par un trait 
de marbre à peine ondulé : derrière eux, émerge le 
front de Phébus, meneur du céleste attelage. C'est le 
Jour qui paraît. Il importe de dire qu'au bout opposé 
du fronton, et sur ma droite extrême, la scène inverse 
se produit : la tête lasse d'un cheval tombe, préci- 
pitée ; elle pend sur les eaux, et, un peu en arrière, 
un torse féminin (dont on n'a au musée qu'une re- 
production) paraît s'incliner sur les rênes. Elle est 
prise à mi-corps au léger feston de la mer. C'est sans 
doute Phœbé, lumière de la Nuit ; le char exténué de 
l'ombre est chassé du Jour renaissant. 

Revenons à la gauche. Ëtendu à demi sur un rocher 
couvert d'une peau de lion, un puissant personnage, 
corps magnifique presque entier, faisant face à la 
mer, considère le rayon qui sort de l'écume. On 

5 



96 ANTHINÉA 

dirait que, pour le saluer, il se lève, entr 'ouvre ses 
beaux membres encore liés de sommeil. Son geste est 
celui du plaisir et de l'étonnement. Est-ce un dieu ? 
un béros ? un homme. Je l'appellerai l'Homme, il 
nourrit sa pensée du plus beau spectacle que la vie 
physique puisse fournir. 

Auprès de lui, m^oins rapprochée de ces merveilles, 
plus voisine du centre du fronton, une jeune femme 
est assise. On lui donne habituellement le nom de 
Coré, Proserpine chez nos latins. Placée un peu en 
arrière, sur un trône tendu d'étoffes et semé de clous 
qui furent peut-être dorés comme dans l'Odyssée, 
car nous savons Phidias grand lecteur d'Homère, 
cette femme s'épanouit comme une grande fieur 
d'été. En longs vêtements bien drapés, son corps pal- 
pite et goûte cette journée nouvelle ; attentive, immo- 
bile, elle s'abandonne, ainsi que son voisin, au plai- 
sir de la renaissance. Mais elle n'est pas seule. Une 
compagne un peu plus grande et non moins belle, 
sur l'épaule de qui elle s'appuie languissamment, va 
modifier son attitude et son caractère, peut-être lui 
changer sa vie. 

Ce nouveau type féminin, que l'on nous donne 
pour Cérès ou Déméter, est agité d'un frisson de 
hâte curieuse. Le bras gauche est levé. Un genou se 
fléchit, une jambe est tendue, et toute l'attitude tire 
sa raison manifeste, non plus du soleil qu'on admire 
sur la gauche, mais des scènes perdues pour nous 
qui se voyaient dans la partie médiane du fronton. 
Qui vient d'attirer l'attention en ce sens ? C'est une 
messagère, et que j'accepte bien volontiers pour Iris, 
tant son mouvement est ailé ; le haut du corps tourné 



LE VOYAGE d'aTHÈNES 97 

vers la scène centrale, niais lancé vers le groupe des 
deux femmes assises et vers l'homme qui s'éveille 
près du soleil, cette Iris, aussi admirable d'élan et 
de vitesse que l'attelage apollonien, semble apporter 
à tous une grande nouvelle. Le cri est annoncé par 
l'allure du corps et le flottement de la robe ; comme 
à peu près tous les témoins de cette sculpture philo- 
sophique, le corps, si vivant, d'Iris est sans tête. 

Que peut donc annoncer cette messagère, cette 
« Ange )), dans les bas-côtés du fronton ? Et quelle est 
sa grande nouvelle ? On se doute qu'Iris court dé- 
clarer partout la nativité de Minerve. Elle raconte aux 
hommes et aux femmes, aux héros et aux héroïnes, 
aux déesses et aux dieux que la lumière du soleil va 
pâlir en comparaison de la flamme qui vient de 
naître. C'est la lumière de la sagesse et de la raison. 
C'est le pur esprit éternel. 

— Un second soleil nous est né, leur dit Iris, et 
elle se retourne vers le bel astre... 

Je trouve significatif que cet astre du monde an- 
tique soit perdu pour nous ; il ne reste pas miette, 
on l'a vu tout à l'heure, de la Minerve du fronton. 
et je crois que c'est fort bien fait. 



VÏII 



Franchissons les dix mètres du milieu qui demeu 
rent vides. Le premier personnage est une Victoire, 
merveilleusement animée, remplissant sur la droite 
un rôle équivalent à celui d'Iris sur la gauche. 

Elle crie du côté où la lune se couche ce que l'Iris 
publie du côté du soleil levant. C'est la Victoire 
annonciatrice. Elle est fort belle et glorieuse. Mais 
les personnes qui l 'écoutent la surpassent infiniment 
pour le caractère et pour la beauté. Ce sont les trois 
figures que l'on est convenu de nommer les Parques. 
Il ne peut me déplaire de voir dans ces grandes 
statues assises ou couchées une figure en trois per- 
sonnes de la Mort. Car la Mort elle-même doit être 
avertie que le monde s'est enfin senti et connu sous 
la forme d'éternité, dans ses rapports invariables, 
dans ses lois qui ne branlent point. 

Chacun des mouvements de ces Parques forme 
un chef-d'œuvre dans le sein même du chef-d'œuvre. 
La première, tout à fait libre, quitte déjà le sol ; son 
corps est soulevé de force intérieure, tout l'être sus- 



LE VOYAGE d' ATHENES 99 

pendu au discours de la messagère, ordonné, disposé 
et comme modelé par la nouvelle qu'elle entend. Sa 
sœur, plus lente en apparence. C'est qu'elle est re- 
tenue. Sur ses genoux, entre ses bras, languit le corps 
couché de la troisième Parque à laquelle elle vient 
de redire l'événement. Fine et tendre dans ce geste 
de sœur aînée, je la prendrai pour l'Amitié supé- 
rieure, que les Grecs ont connue et décrite parfai- 
tement. 

Tandis que la première cède au feu violent qui 
l'emporte : — a Ma sœur », dit la seconde à celle qui 
est étendue, « il est temps, levons-nous », et la 
troisième de ces Immortelles, au beau sein molle- 
ment gonflé, soupire et répond : — « Si ce pouvait 
être ! » Espérance mêlée de doute, elle montre par 
toute sa personne vivante le combat de sa lassitude 
avec son ardeur. 

C'est l'ardeur qui doit vaincre. On voit le sang 
revivre et les nerfs épars se rejoindre, un frisson 
réunir et composer les plis de la tunique fine et du 
large manteau de laine. La ceinture a glissé. La robe 
laisse à découvert une gorge naissante, l'épaule 
ronde, ferme, forte, si pleine de saveur, de finesse 
et de gloire qu'on n'en peut rêver de plus belle. Au 
plus pur de ces nobles formes découvertes, une âme 
exiquise s'épanouit. J'admettrai que les autres person- 
nages de ce fronton soient des dieux ou soient des 
déesses. Ceci est une femme, chargée de figurer le 
grand cas de notre destin, qui n'est peut-être que la 
Mort. Puisque Pallas est née, puisque, au moment 
où point le Jour, où se précipite la Nuit, l'Univers 
se conçoit dans son pur et son essentiel, la Mort 



100 ANTHINÉA 

accède et participe à ce mouvement accompli. La 
voilà devenue l'élément nécessaire de la vie de l'es- 
prit, qui ne peut rien penser sans l'arrêter, le définir 
et ainsi le glacer. L'infernale Phœbé, priée jadis du 
nom d'Hécate, se couche sur les ombres, ayant 
consommé son labeur. 

L'éternité intellectuelle commenc^^. 



IX 



Méditation. 

Si de longues stations, des rêveries plus longues, et 
surtout la langueur et la plénitude voluptueuse du 
beau corps étendu de la dernière Parque ne m'ont 
pas fait perdre l'esprit, on voit que les Athéniens du 
IV* siècle d'avant notre ère avaient peut-être dédié à 
la déesse poliade une manière de noël rationaliste et 
païen. Fille de la plus haute puissance élémentaire, 
Pallas d'Athènes se fait homme toutes les fois que 
l'homme fait usage de la raison. 

Sans se piquer d'allégorie, Athènes avait un sens 
trop délicat pour se méprendre sur un épisode central 
de sa religion politique. Elle se reconnaissait dans 
cette déesse et patronne, image vive de ses forces 
élevées à leur type héroïque et abstrait. Je ne 
sais si les hommes d'aujourd'hui saisiraient cette 
opération très fine de l'esprit religieux. Ce n'était 
pas un simple culte rendu par la ville d'Athènes au 
moi athénien. L'adoration un peu brutale des Ro- 
mains pour la déesse Rome eut peut-être ce caractère 



102 ANTHINÉA 

d'égoïsme : hommes d'État par-dessus tout, ils met- 
taient sur l'autel leur œuvre envisagée comme volonté 
créatrice et comme objet créé. Athènes ne s'adorait 
point sans la mâle pudeur et l'humilité que prescrit 
une intelligence profonde, 

La piété d'Athènes apportait le tempérament natu- 
rel à cet orgueil humain, qui est la dernière folie. 
Morale, religion ou politique, ce qui ne fonde que sur 
la volonté des mortels n'est guère plus certain que 
ce que l'on construit sur leurs bons sentiments. La 
piété des Attiques a été plus parfaite, parce qu'elle 
repose sur un fondement moins fragile : elle prend 
conscience des auxiliaires secrets qui, en nombre 
infini, fertilisent notre labeur ; elle conçoit que la' 
part de notre mérite, dans nos victoires les plus 
belles, est presque nulle, que tout, en dernière ana- 
lyse, dépend d'une faveur anonyme des circonstances 
et, si l'on aime mieux, d'une grâce mystérieuse. Ainsi 
les Athéniens, quand ils priaient Pallas, invoquaient 
le meilleur d'eux-mêmes et en même temps ils 
invoquaient autre chose qu'eux. La déesse à laquelle 
ils faisaient abandon, honneur et hommage d'Athènes 
était bien leur propre sagesse, mais fécondée et cou- 
ronnée des approbations du destin. 

Qu'un tel peuple, le plus sensible, le plus léger, le 
plus inquiet, le plus vivant, le plus misérable de tous 
les peuples, ait été justement celui qui vit naître 
Pallas et opéra l'antique découverte de la Raison, 
cela est naturel, mais n'en est pas moins admirable. 
On comprend comme, à force d'éprouver toute vie et 
toute passion, les Athéniens ont dû en chercher la 
mesure autre part que dans la vie et dans la passion. 



LE VOYAGE d' ATHÈNES 103 

Le sentiment agitait toute leur conduite, et c'est la 
raison qu'ils mirent sur leur autel. L'événement est 
le plus grand de l'histoire du monde. 

Son heure doit être fixée sans doute bien avant 
l'apparition d'Homère dans les colonies athéniennes, 
avant même que ces colonies fussent sorties de la 
ville-mère, avant que le vieil Erechthée eût reçu le 
plant d'olivier. D'alors date le changement. L'esprit 
de la Grèce naquit en même temps que sa déesse. 
Tout ce qui s'agitait dans l'homme acquit une 
humaine valeur. Par exemple un savant cessa d'ima- 
giner que le savoir consiste en un amas de connais- 
sances ; il chercha l'ordre qui les fixe et qui leur 
donne tout leur prix ; où le roi Salomon faisait des 
catalogues et des nomenclatures, les prédécesseurs 
d'Aristote essayaient cette liaison, cette suite aux- 
quelles on affecta le nom sacré de Théories. Le même 
renouvellement se produisit en art ; on sentit qn'il ne 
suffit pas de copier des formes, ni de les agrandir, 
ni de les abréger, et que le plaisir véritable naît d'un 
rapport de convenance et d'harmonie. La même règle 
fut étendue à la philosophie de la vie. On vit que le 
bonheur ne tient pas à la foule des objets étrangers 
dont la commune cupidité s'embarrasse, ni à l'avare 
sécheresse d'une âme qui se retranche et veut s'isoler. 
S'il importe que l'âme soit maîtresse chez elle, il 
faut aussi qu'elle sache trouver son bien et le cueillir 
en s'y élevant d'un heureux effort. Ni relâchement, 
ni rudesse, aucune vertu sans plaisir, ni aucun plaisir 
sans vertu, voilà le conseil athénien. Il n'en est pas 
qu'on ait dénaturé davantage, le genre humain n'en 
a pas reçu de plus pénétrant. 



104 ANTHINÉA 

L'influence de la raison athénienne créa et peut 
sans doute recréer l'ordre de la civilisation véritable 
partout où l'on voudra comprendre que la quantité 
des choses produites et la force des activités produc- 
trices s'accroîtraient jusqu'à l'infini sans rien nous 
procurer qui fût vraiment nouveau pour nous. L'âme 
chagrine et mécontente qui fit de l'homme l'inventif 
et industrieux animal qui change la face du monde, 
cette âme de désir, cette âme de labeur ne sera jamais 
satisfaite par un nombre quelconque d'oeuvres ou 
de travaux, tout nombre pouvant être accru : c'est 
la qualité et la perfection de son oeu\Te, qui lui don- 
nera, le repos, car toute perfection se limite aux points 
précis qui la définissent et s'évanouit au delà. Le 
propre de cette sagesse est de mettre d'accord 
l'homme avec la nature, sans tarir la nature et sans 
accabler l'homme. Elle nous enseigne à chercher hors 
de nous les équivalents d'un rapport qui est en nous, 
mais qui n'est pas notre simple chimère. Elle excite, 
mais elle arrête ; elle stimule, mais elle tient en 
suspens. Source d'exaltation et d'inhibition succes- 
sive, elle trace aux endroits où l'homme aborde l'uni- 
vers ces figures fermes et souples qui sont mères com- 
munes de la beauté et du bonheur. 

Tout le progrès de notre espèce ne consisterait qu'4 
transmettre et à développer ce bien sans prix, une 
fois que les parties détruites en auraient été recou- 
vrées. La mémorable impulsion donnée par Athènes 
ne s'est communiquée jusqu'à nous qu'assez faible- 
ment. Elle s'est beaucoup altérée. Il ne nous reste 
pas grand'chose de la haute et délicate sagesse pra- 
tique qui maîtrisa et qui consola un Ulysse à travers 



LE VOYAGE d'aTUÈNES 105 

ses épreuves en l'empêchant de croire stupidement 
que les voluptés sont sans borne ou qu'on ne puisse 
composer avec les dieux. Le rythme exquis d'un 
Phidias anime bien quelques poètes, mais ils sont 
clairsemés, dans l'histoire moderne ; et, encore que 
notre France, favorisée d'un Racine et d'un La Fon- 
taine, en ait la meilleure part, les survivants sont 
peu en comparaison de ce qui a péri. Seul, à travers 
la méconnaissance et l'insulte, Aristote, « l'incompa- 
rable Aristote », comme dit Comte, est continué di- 
gnement ; barbares de goût et de mœurs, nos 
modernes tiennent du moins à l'enchaînement du 
savoir, mais on s'occupe beaucoup plus d'en accroître 
la somme que de l'ordonner et de la distribuer à 
propos. 

— Jusques à quand serons-nous dupes 'du nombre 
et de ce qu'il a de plus vil ? Reverrons-nous la grâce 
et les mesures demi-divines de la Raison ? Je me le 
demandais comme je quittais à grands pas le rude 
bâtiment du musée Britannique où la force barbare 
mène des triomphes si vains. 



LIVRE II 

UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 

A Adrien Frissant. 



— Tyndarides, 
Lumière continuelle sur la mer. 

La Talbède. 



— Ma patrie, ma patrie ? répétait, au Nouveau 
Phalère, mon hôte. Eh bien I devinez-la... 

L'aimable homme, correspondant politique, litté- 
raire et scientifique de plus grandes feuilles fran- 
çaises, me montrait depuis quelques jours les aspects 
d'Athènes ancienne et nouvelle avec le zèle du patrio- 
tisme, de la piété et de l'amour. Il parlait le français 
plus purement encore que ses concitoyens ; il y 
mettait beaucoup moins d'accent que nos Marseillais. 
Je le soupçonnais d'appartenir à quelque famille de 
banquiers phocéens fixés dans le nord de la France, 
ou du moins d'avoir fait ses études à Paris. 



108 ANTHINÉA 

— Point du tout, me dit-il. Vous seriez quitte à 
trop bon compte. Je ne suis pas Français de la 
m^anière qu'il vous semble. Marseille n'est pas mon 
berceau ni celui des miens, et je n'y ai guère vécu. 
Je suis de race grecque. Je n'ai pas un globule de 
sang qui ne soit grec. Et, bien que personne ne soit 
plus Grec que moi, je dépends du consul de France. 

— Mais, dis-je, les effets de la naturalisation va- 
rient beaucoup d'État à État. 

Mon compagnon interrompit : 

— Distinguez-moi bien d'un Métèque : ni mes 
pères ni moi n'eûmes de formalité à remplir pour 
devenir Français. Nous sommes Français naturels, 
exactement comme vous l'êtes, sans avoir rien 
fait pour cela : par la position du lieu de notre 
naissance, par le droit ou par le hasard de la nature, 
le sol où sont nés les vôtres, comme les miens, étant, 
de fortune, français. 

La voix chaude et chantante, mais exempte de 
raucité, il agitait le balancier de son origine : 

— Grec et Français, Français et Grec : comment 
cela m'est-il possible ?... Ah ! monsieur le félibre, 
ah ! monsieur le nationaliste 1 ah ! monsieur le socio- 
logue, vous voilà du fll à retordre... 

Et l'œil au clair, l'index hoché rythmiquement 
depuis l'extrême droite jusqu'à la gauche extrême 
m'enfermaient dans le cercle de la question. 

Je l'assurai que j'y perdrais mon latin et mon peu 
de grec, s'il ne me mettait sur la voie. 

— Ma patrie, dit-il, se découvre au couchant de 
l'Attique, sur la route marine de la fabuleuse Hespé- 
rie. Elle appartient aux lointains royaumes de l'Occi- 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 109 

dent, et le char du soleil y descend à peu près une 
heure plus tard qu'à Athènes. 

— L'heure française, dis-je. 

— L'heure française. 

II ricanait, tout enflé de son avantage. 

— Observez, reprit-il, comme je suis honnête. Je 
vous ai épargné le tiers de la difficulté, ne m'étant 
prévalu devant vous que de deux patries. A vous dire 
vrai, j'en ai trois. 

Fabuleux citoyen de trop de patries ignorées ! Sans 
doute que je fis trop sensiblement éclater mon admi- 
ration pour cette espèce de trigamie politique. 

— Trois patries, mon hôte, et lesquelles ! Trois 
belles patries à la fois, telle est ma part, la légitime, 
sans compter tout ce qu'il me divertira d'usurper ! 

Et, dédaigneux jusqu'à l'imprudence : 

— Vous me savez né de la France et de la Grèce ; 
apprenez que je suis, en outre, de la giboyeuse Cyrnos. 

J'étais trop fait à la manière ultra-grecque du 
promeneur pour ne point traduire aussitôt Cyrnos 
par notre Corse. Mais ce nom prononcé livrait 
le sphinx à ma merci. J'approchai de mon hôte le 
bout de ma canne albanaise pour figurer le glaive 
court de l'enfant de Laïus : 

— sphinx, lui dis-je, vous faut-il transpercer 
comme vos mystères ? 

Et voyant qu'il gardait quelque doute sur la dé- 
faite, le coup de grâce fut asséné : 

— XAIPE, enfant de la française, de l'hellène et 
corse Cargèse. 

— Vous saviez le nom de Cargèse î 

Il n'y a que VO Mantovano du Purgatoire pour 



110 ANTniNÉA 

donner une idée de son cri. Le goguenard poseur 
d'énigmes s'était évanoui, il restait un fils de Cargèse 
et ses démonstrations d'allégresse civique. Je crus 
qu'elles m 'étoufferaient ; il m'accablait de demandes 
et me priait de lui pardonner ces transports. 



II 



Tant de lieues le tenait séparé de sa ville, et depuis 
si longtemps ! Lui-même était si loin de supposer que 
j'eusse entendu parler d'elle ! Le commun des Fran- 
çais fait si volontiers ses délices de la crasse igno- 
rance des plus illustres éléments de la géographie î 

Les questions recommencèrent d'un ton plus sage. 

— Avais-je donc vu sa patrie ? Étais-je passé à 
Cargèse avant de venir à Athènes ? Ou, quand notre 
vaisseau avait longé la belle Cyrnos, quelque compa- 
gnon de voyage m'avait-il indiqué une tache bril- 
lante au nord du golfe de Sagone en prononçant 
le nom que tous les Cargésiens ont gravé au fond 
de leur cœur ? 

Il fallut avouer que je n'avais point visité ni de 
loin salué Cargèse. J'eusse même ignoré son nom 
charmant, faiîte de m'être arrêté en Corse ; seule- 
ment, bien heureusement, un de mes amis de Pro- 
vence, qui avait tenu garnison à Ajaccio, ayant dit 
ce nom devant moi, l'avait entouré de détails que je 
n'avais pu oublier. 



UNE VILLE GRECQUE ET FRAxNÇAISE 111 



m 



Je répétais ce que je savais. 

Le militaire dont je repassais les souvenirs avait 
vu Cargèse un jour d'élection. Ces jours sont ter- 
ribles en Corse, l'électeur étant dépourvu de scepti- 
cisme. Il traite la chose publique comme les affaires 
d'amour ou les querelles de famille qui lui brûlent 
le sang. Du reste, ses plus vifs intérêts sont en jeu, les 
plus personnels et les plus secrets. Il ne peut voter 
sans tumulte. A défaut du chant de la poudre, les 
cris de mort sont de rigueur. Le seul refuge de 
l'étranger est à la campagne. Mais mon ami roulait 
depuis des heures dans la campagne d'Ajaccio sans 
trouver nulle part un coin où mettre pied à terre. La 
voiture, attelée de robustes petits coureurs, dépassait 
l'extrême banlieue. Cette fois, des conflits aigus 
avaient envenimé les anciennes blessures, des pas- 
sions nouvelles étaient dans l'air. Le moindre pâté de 
masures enfermait la guerre et ses cris. Tout coude 
des chemins promettait un combat singulier à défaut 
de quelque rencontre de clans. Mon ami, qu'une 
indisposition éloignait du service actif, regrettait cette 
turbulence sous la vigne et sous l'olivier. 

— Hé, quoi, disait-il, ce beau ciel, cette généreuse 
nature refuseront la place des rêves d'un soir ? 

Il prit le parti de se perdre tout à fait dans la soli- 



112 ANTHINÉA 

tude. Les chevaux excités le traînèrent par monts el 
par vaux, entre les plus doux paysages et les plus vio- 
lentes populations, l'espace de cinquante kilomètres 
exactement. Au cinquante et unième, la scène chan- 
gea tout d'un coup. 

De nouveaux visages parurent. On devait approcher 
d'un hourg considérable, s'il fallait en juger par le 
nombre et l'architecture des toits qui se montraient 
au-dessus de la côte, entre les sinueuses guirlandes 
de cactus rouges et violets ; mais l'apparence de cette 
petite ville charmait enfin par le calme et la discré- 
tion. La paix rustique n'y était guère troublée que des 
bruissements naturels ou, en prêtant l'oreille, par 
l'humaine musique des conversations tenues à demi- 
voix par des citoyens policés. Plus de bande vocifé- 
rante, ni de chants haineux. La voiture parvint sur 
une place oblongiie et s'arrêta sur le flanc d'un bu- 
reau de poste. Des cultivateurs, assez proprement 
vêtus, se promenaient par groupes. Deux prêtres devi- 
saient, ils ne disputaient point. Différents par îe 
costume et le reste de leur aspect, l'un, à très grande 
barbe, portait une sorte de toque avec un ample 
habit qu'il drapait à l'orientale ; l'autre, en collet 
romain, conservait l'uniforme de nos clergés occiden- 
taux. 

Accoudés sur une muraille, des vieillards et des 
jeunes gens, ceux-ci pétulants sans furie, paraissaient 
débattre avec fermeté quelque point qu'ils avaient 
défini avec précision. Chez les uns et les autres per- 
çait de la réserve, aiguisée même d'ironie. L'idée du 
bien commun, l'exacte connaissance du représentant 
à nommer, le souvenir des anciennes expériences et 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 113 

du prix qu'elles avaient coûté se peignaient tour à tour 
sur chaque visage. Au lieu de la rudesse et de la 
simplicité observées jusque-là par tout le pays, mille 
nuances transparentes annonçaient un fonds délicat. 
Le voyageur se crut transporté sur le continent, 
dans un sage repli de la montagne provençale et, 
comme dans les tragédies, il demanda : 

— Où suis-je ? 

Quelqu'un lui répondit qu'il était à Cargèse, ville 
corse par l'emplacement, mais construite et peuplée 
par les arrière-petits-fils d'émigrants laconiens qui, 
venus de Colokythie deux siècles en deçà, étaient 
restés fidèles au génie de leur sang : 

— Enclavés chez les Corses, devenus Français avec 
eux, nous n'avons aliéné qu'une petite part de l'héri- 
tage de nos ancêtres. Personne à Cargèse n'approuve 
un éclat de voix superflu ni le geste sans proportion. 
On s'applique à traiter de tout raisonnablement. 

Ainsi parla le Cargésien à son visiteur provençal ; ex 
mon ami, en contant ce séjour en Corse, me transmit 
les paroles qu'il avait recueillies et gardées, pour la 
forme antique de leur infiexion. Je les répétai mot 
pour mot à ce sphinx du Nouveau Phalère, dont 
j'étais l'hôte. Celui-ci ne me cacha point son plaisir, 
lorsque j'eus ajouté que mon ami passa à Cargèse une 
bonne nuit, animée de songes paisibles. 

Il me, récompensa par des renseignements sur les 
fondateurs de Cargèse et me donna le goût d'aller 
voir sa mère-patrie. 



114 ANTHÎNÉA 



ly 



L'un des étés suivants, passant par Ajaccio, je 
voulus satisfaire cette curiosité. 

Il €st des courses plus faciles. L'aller et le retour 
veulent quatorze heures de diligence. Je les affrontai 
et fis bien. Aux régals dont je me flattais, la route en 
ajouta que je n'avais guère attendus. 

Tacheté de verte broussaille et de petits bois, 
fourré de lentisques, de myrtes et d'arbousiers, 
hérissé de roches à pic, le paysage corse est fou- 
gueux. Il a le mouvement et la vie d'une terre 
neuve, le pittoresque tourmenté de la manière roman- 
tique. Mais à mesure que nous nous rapprochions 
de Cargèse, il semblait s'adoucir. Sans perdre de 
vigueur féconde, il gagnait quelque chose de la 
grâce et de la majesté de nos vieux pays. Je crus voir 
naître sous mes yeux cet élément de grâce fine relevée 
d'un grand air historique. 

L'œil prévenu a probablement le pouvoir d'altérer 
î'apparence d'une contrée et la structure même de 
ses plaines et de ses montagnes. Il voit ce qu'il 
souhaite ou ce qu'il redoute de voir. Sous le bénéfice 
de ces remarques, je ne puis m'empêcher d'admirer 
les souvenirs que m'imposa tout d'un coup le chemin 
de Cargèse. Ils me semblent trop nets pour n'avoir été 
qu'illusion. 

La route est pratiquée sur une dentelle de caps. 



JNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 115 

Celui qui porte la tour ruineuse de Capigliola venait 
d'être doublé et, bien que je n'y eusse jamais mis le 
pied de mes jours, le paysage nouveau qui s'épanouit 
en ce lieu devint aussitôt familier. Il me parlait si 
bien que j'en pouvais nommer avec exactitude tous 
les cantons ; mais c'était, il est vrai, de noms bien 
inconnus de mes compagnons de banquettes, tous 
marins, boutiquiers et cultivateurs d'alentour. Cha- 
cun de ces lieux corses recevait un nom grec, pour 
sa parfaite identité ou du moins pour sa ressem- 
blance inexprimable avec le coin d'Attique dont il 
ressuscitait la forme et la couleur. 

Je croyais redescendre le segment de la Voie Sacrée 
qui commence où débouche le vallon du Mystique sur 
les eaux du golfe d'Athènes. Je ne sentais plus que 
dix stades entre la ville de Périclès et mes yeux. C'est 
Athènes que je quittais, non Ajaccio. Les hauteurs 
septentrionales, que le cocher barbare s'obstinait 
à nommer Lozzi, peignaient l'Acrocorinthe et, plus 
bas, de blanches maisons sur une plage figuraient, 
point par point, Mégare et Lefsina, qui est l'Eleusis 
d'autrefois. Oui, je regagnais Eleusis ! Une fièvre 
pieuse recommençait de battre à mes poignets et à 
mes tempes. Et, comme alors, la masse abrupte, nue 
et sévère du Parnès fermait l'horizon au levant. 
Si, dans la mer occidentale, mes yeux cherchaient en 
vain de lear mouvement machinal un îlot ressem- 
blant à la crête de Salamine, tous les autres détails 
de la route corse me faisaient négliger ce vide bril- 
lant de la mer. Comme près d'Eleusis, s'élevait le 
parfum, mêlé de violette et de sel, qui monte des 
marais salants. Même teinte rouge des terres. Même 



116 



ANTHINEA 



direction des chemins. La composition générale du 
pays était aussi la même : seulement, çà et là, 
quelques eucalyptus essayaient de me dérouter. 

Leurs troncs échevelés qui laissent reluire par places 
un aubier rose pâle devinrent bientôt plus pressés. 
Entre îa colonnade, un petit fleuve se montra. Il s'ap- 
pelle Liamone et, selon l'usage commun des fleuves 
corses, s'égoutte dans la mer plutôt qu'il ne s'y jette. 
Une longue nappe sans déversoir s'est donc formée de 
part et d'autre de l'embouchure. Quoique l'air parût 
immobile, la pente des eaux presque nulle, l'étang 
était tout sillonné de petites rides et leur frisson se 
continuait à la cime des bouquets de joncs émer- 
geants. Une pareille vue reforma tous mes souvenirs 
un instant désunis par les eucalyptus, et elle leur 
donnait un nouvel accent. Suivant le grand chemin, 
entre le marais du Liamone, que tourmente la fièvre, 
et les clairs et salubres flots, il m'était impossible 
de ne pas évoquer sur ma gauche la mei d'Athènes et, 
à droite surtout, les menues flaques frissonnantes 
déterminées par le Céphise Éleusinien. Comme le che- 
min de Cargèse, la Voie Sacrée se trouve prise, en 
avant d'ÊIeusis, entre les marais et la mer. Elle tra- 
verse le Céphise sur un petit pont de pierre analogue 
à celui qu'on a jeté sur le Liamone ; les antiques 
rhetoi bouillonnent à peu près de même manière que 
cette onde maigre et furieuse, mystérieusement cris- 
pée et rebroussée, comme d'une aile oblique qui 
courrait sans fm sous les eaux. 

Au delà de Sagone, une longue fleur d'asphodèle, 
dressée sur un talus sauvage, mit le comble à mon 
illusion. Je vis plus tard que l'asphodèle est fort 



UiNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 117 

commune en Corse, autant que dans notre Provence. 
Mais, pour celle-ci, la première aperçue «ntre les buis- 
sons, je faillis crier de plaisir. Flétrie et durcie par 
l'été qui l'avait réduite à la grêle forme d'un can- 
délabre à demi privé de ses branches, sa vue ne laissa 
point d'évoquer avec une vivacité extrême les beaux 
soirs de printemps où, du flanc de l'Hymette, je 
regardais le souple et élyséen arbrisseau, seul vête- 
ment de la colline, plier avec langueur au jeu d'une 
brise amollie. 

Le conducteur, montrant du fouet un confus amas 
de rocailles brisées au penchant d'un coteau, jeta 
une indication : 

— Paomia. 

Je saluai des ruines de la sœur aînée de Cargèse, le 
premier des abris que se fussent donnés en Corse les 
Grecs émigrants. 

En 1676, lorsque les sept cents fugitifs de Colo- 
kythie, formant cent dix familles, vinrent demander 
aux Génois un territoire à cultiver, le Sénat de la 
République leur adjugea la campagne de Paomie. 
Ils y bâtirent un gros bourg qui prospéra, mais périt 
brusquement. 

Les colons se tenaient pour les obligés du Sénat. 
Lorsque, au siècle suivant, Paoli souleva la Corse, 
ils se rangèrent du parti continental. Et, du droit 
de la guerre, le parti de l'indépendance les traita 
en Génois. Les paolistes assiégèrent, prirent, brû- 
lèrent Paomie, dont les malheureux habitants, re- 
foulés sous Ajaccio, se retrouvèrent sans foyer. On les 
établit comme on put dans les faubourgs de la grande 
ville : une chapelle, dite aujourd'hui chapelle des 



118 ANTHINÉA 

Grecs, et que Ton voit sur la route des Sanguinaires, 
leur permit de garder la liturgie de leur tradition. 

Beaucoup plus tard (ce fut dix ans après la vente 
de la' Corse à la France), M. de Marbeuf, qui tenait 
l'île pour le roi, céda aux anciens habitants de Paomie 
le territoire de Cargèse. Là se fit leur nouvel État. 

Ou j'ai le sens bien faux, ou ces deux conso- 
nances de Cargèse et de Paomie sont tout à fait 
grecques. Quand je les entendis pour la première 
fois, je me demandai si les exilés laconiens n'avaient 
pas, en mémoire de leur patrie antique, renouvelé 
la nomenclature des lieux : ainsi Troie revécut avec 
un petit Xante et un Simoïs mensonger, au fond de 
TÊpire sauvage. Rien de pareil ici. Une providence 
a tout fait. Cargèse était Cargèse, Paomie, Paomie, 
bien avant l'arrivée des nouveaux colons : soit que 
les côtes de Cyrnos eussent été nommées par d'an- 
tiques navigateurs de quelque tribu hellène, soit aussi 
que Byzance eût porté son influence jusqu'à ces 
bords, soit enfin qu'un parfait aménagement, une 
convenance très pure de climats, de terrains et d'ap- 
pellations aient naturellement convoqué et comme 
aspiré les hommes les mieux faits pour vivre et 
mourir en ce lieu. 



A.U dernier des caps de la route, je me suis re- 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE li£* 

tourné devant le chemin parcouru. Le golfe de Sagone 
développait la suite de ses anses bleuâtres de ses 
promontoires dorés. Le cirque baigné de lumière, où 
des hameaux, tels que le frais et riche Calcatoggio, 
brillent sur des massifs de cyprès et de châtaigniers, 
se trouve en outre illuminé d'une sorte de phare fixe : 
à la pointe d'une montagne, miroir luisant dans la 
flamme dure du ciel, la maison des Pozzo di Borgo 
commande la terre et la mer. 

Elle disparaît derrière un rocher, les autres spec- 
tacles s'évanouissent, et nous plongeons dans un clair 
vallon verdoyant. Là, le ciste, le myrte, l'asphodèle, 
le lentisque ne sont plus seuls, vingt essences frui- 
tières sortent de cette herbe vivace. Notre route 
remonte entre les vergers et les vignes, d'oiî s'élèvent, 
de côté et d'autre, quelques chapelles de sépultures 
privées. Enfin les grands parterres de cactus pourpres 
et violets que m'avait décrits mon ami courent au 
rebord du plateau comme de larges nœuds de dra- 
gons enlacés. Et les toits de Cargèse surmontent les 
rouges cactus. 

Depuis cette crête vermeille, les maisons de la 
ville descendent jusqu'au flot endormi d'une petite 
anse. Elles arrivent jusque-là par une suite de gradins 
demi-circulaires, taillés dans une roche exposée au 
midi. En un endroit, la mer ne confine point à la 
ville : elle en est séparée par le cimetière, plantation 
exiguë de petites croix et de dalles, qui brille douce- 
ment, avec une expression de mélancolie lumineuse 
propre à ces pays de soleil, enseignant mieux que 
tout la légèreté de la vie. Un cimetière ainsi posé 
6î découvert semble appeler, du pied des murailles 

6 



120 ANTHTNÉA 

vivantes, tout ce dont les cœurs mortels ne se soucient 
plus. 

Dans le même bas-fond, près du cimetière, dégorge 
le ravin qui partage la ville du haut en bas : une 
fontaine, située très exactement à mi-côte, entretient 
une abondante végétation. De jeunes Cargésiennes 
étaient groupées en cet endroit comme j'arrivais. Je 
renvoyai l'étude du pays ou de la cité pour en mieux 
voir les habitantes. 

Les unes emplissaient des brocs, et les autres trem- 
paient des toiles. Et d'autres s'en venaient de l'extré- 
mité d'un sentier mollement infléchi, les pieds nus, la 
cruche d'argile en équilibre au-dessus du front. Je 
venais de trouver en Corse plusieurs occasions d'ad- 
mirer ce dernier mouvement, le plus beau qui soit, 
car il met en valeur les qualités d'un jeune corps, 
non seulement dans sa forme, mais dans sa grâce. 
La poitrine se gonfle et se modèle comme un vase, 
elle s'ouvre comme une fleur. Le cou se pose, les 
reins se tendent nerveusement : devenue plus grave 
et plus souple, mesurée avec une inappréciable sa- 
gesse, la marche est déroulée dans l'esprit comme 
une musique. La colonne vivante se déplace, glisse, se 
meut sans se rompre en saccades brusques ni souf- 
frir d'aucune brisure. Elle épouse la forme nuancée 
de la terre, se compose avec tous les moindres 
reliefs et ressemble ainsi à la tige d'un bel arbris- 
seau délivré, se mouvant sur le sol sans l'abandonner 
d'une ligne. Une inflnie multitude de demi-pauses 
Tend les heurts insensibles ou l'on n'a conscience 
que de leur succession, harmonie continue qui 
laisse sa courbe dans l'air. Quelles pentes prennent 



Ui\E VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 121 

alors les vêtements les plus grossiers ! Je suis per- 
suadé que les plis divins de l'Antique n'auraient 
jamais été possibles sans la coutume de poser 
l'amphore sur la tête et de cheminer les pieds nus. 

Mais je cherche à saisir en quoi les Cargésiennes 
se distinguent, dans cet appareil, du reste des Corses. 
Et c'est peut-être à l'extrême délicatesse d'un mérite 
commun. Ailleurs, quoique fort beau, le type de- 
meure un peu rude. Ici, il se couronne de finesse et 
de dignité. Je conserve dans ma mémoire, comme des 
images précieuses, quelques bustes d'une fierté digne 
du marbre, et des profils d'épaules et de hanches 
infiniment purs. 

Je ne dirai rien du visage, ni des filles de la fon- 
taine, ni de celles que je rencontrai par la suite, 
toutes considérées avec tant de minutie et d'effron- 
terie que j'en reste encore confus : aucune ne montra 
le profil d'Héghéso ou le masque des Errhéphores. 
J'ai recherché en vain de telles beautés à Cargèse. En 
revanche, ces fronts rustiques m'ont semblé presque 
tous merveilleusement expressifs. Les émois de l'es- 
prit s'y traduisent avec une grande richesse de 
nuances et de ton. Deux sentiments n'y paraissent 
point : la placidité, la stupeur. Toujours, partout 
coulait la vie de l'intelligence sensible : un air annon- 
ciateur et divinateur, la flamme, ce combat d'ombre 
subite et de lumière, ces va-et-vient de la pâleur et 
de la rougeur, et, sur des traits parfois informes, un 
rayon de grâce touchante animé jusqu'à la passion. 
Les mêm.es charmants caractères m'avaient étonné 
et séduit chez les dames d'Athènes. Quoique origi- 
naires de Morée et non de l'Attique, les filles de Car. 



122 ANTHINÉA 

gèse se révélaient les Athéniennes de l'Occident, mais 
€n cotte de bure, sous le haie et dans les travaux. 

Ces petites paysannes, aux yeux d'un bistre clair ou 
d'un gris inquiet, semblaient dignes de tout com- 
prendre. Une beauté spirituelle ne saurait mieux se 
peindre que par la force des évidences qu'elle répand. 
On n'imagine pas qu'elle puisse mentir. Dès mes 
premiers pas dans Cargèse, je supposai que la culture, 
ajoutée à ce naturel, donnait des esprits féminins 
d'une distinction rare. Occupé de savoir s'il en était 
ainsi, je cherchai à m'en rendre compte. L'applica- 
tion ne fut pas longue. Il y a dans Cargèse une mai- 
son oii tout converge, puisque, au reste, c'est de là 
que tout est sorti. Introduit presque par surprise 
sous ce toit oiî l'hospitalité reste princière, de jeunes 
esprits féminins justifièrent tout ce que j'avais dû 
présumer. La Grecque de Cyrnos a développé son 
type supérieur, et cette jeune Glle au visage éloquent 
est douée d'une parole plus éloquente. Réfléchie avec 
enjouement, ingénieuse, prompte, elle ne craint pas 
le docte jeu de la sophistique et s'y montre vive et 
gracieuse... 

L'entretien, roulant sur les choses de Grèce, venait 
de s'arrêter au plus grec, mais au plus subtil et au 
plus enchevêtré de tous les mystères, celui de la 
double procession du Paraclet : vénérable nuée qui, 
en son temps, brouillait le patriarche Photius avec 
le pape Nicolas, et Byzance avec Rome même. Comme 
j'osais prétendre que ces profondeurs étaient sombres, 
elles me furent illuminées aussitôt. Avec la lampe de 
Psyché et le verbe de Diotime, la jeune Cargésienne 
fut mon guide à travers cette abstruse théologie, 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 123 

ramenée à la transparence du cristal : mieux que 
î 'ingénieux professeur Bergeret quand il expliquait 
les poètes, cette dame allia la netteté française à la 
grecque subtilité.. 



Vî 



La population de Cargèse a cependant perdu l'ho- 
mogénéité primitive. Beaucoup de Corses autochtones 
sont entrés dans le fond de la population. Ces Cargé- 
siens nouveaux, dont les pères ne sont pas venus de 
Colokythie, composent à présent près de la moitié 
de la ville. On a bâti pour eux une église de notre 
rite, avec clocher quadrangulaire installé du côté de 
î 'évangile et en arrière de l'autel. Cette église occupe 
une esplanade assez belle. Elle regarde le couchant. 

Mais précisément au même niveau, de l'autre côté 
du ravin et de la fontaine, une égale esplanade porte 
l'église grecque, dont la petite cloche sonne sur le 
fronton. Le soleil qui se lève derrière l'église latine, 
vient frapper la blanche façade de la grecque, qui 
reçoit tout son orient : il fait le tour du ciel, dans 
son vaste hémicycle au-dessus de la mer et, descendu 
le soir au chevet de l'église grecque, son extrême 
rayon allume le porche latin. Ainsi soir et matin, 
tour à tour enflammés d'une naturelle lumière, se 
saluent les visages des deux bâtiments religieux. Salut 
permis et canonique, puisque les paroisses ne se sont 



124 ANTHINÉA 

jamais distinguées que sur des points de rite, d'éti- 
quette et de discipline. 

Les Grecs de Cargèse sont uniates. Depuis plus de 
deux siècles, ils ont cessé d'appartenir à la commu- 
nion orthodoxe et ne dépendent plus du Patriarche 
Œcuménique, mais du Pontife Universel. Qu'ils aient 
laissé de très bon cœur le Phanar pour Saint-Pierre, 
ce serait peut-être trop dire. Mais, formé d'hommes 
sages, le Sénat génois avait imposé aux émigrants 
de 1676 la condition de reconnaître le primat du 
Saint-Siège aGn d'épargner à leur patrie d'adoption 
les querelles de juridiction religieuse : les pauvres 
gens, n'ayant pas le choix, acceptèrent le pis-aller 
pontifical. Ce point réglé, on leur donna une pente 
large et facile sur les autres détails du schisme. Il 
ne fut question, paraît-il, ni du Filioque, ni du dogme 
du Purgatoire. Rome leur choisit un pappa, et tout 
fut dit. Ils se romanisèrent sans difficulté apparente. 
Cependant on m'assure que l'antique esprit schisma- 
tique n'a jamais cessé de couver dans quelques 
familles, et plus d'un vieillard de Cargèse apprit de 
ses anciens, pour la transmettre à ses neveux, une 
grimace de dédain à l'égard du pape de Rome. 

Quoique rattaché au diocèse d'Ajaccio, le pappa de 
Cargèse fait les fonctions d'évêque. Ses pouvoirs sont 
très amples. Il règle, à lui seul, les quatre carêmes. 
Il décide souverainement de tous les points de disci- 
pline qui intéressent son troupeau. Mon ami ne 
m'avait point menti : c'est un homme magnifique- 
ment habillé, de ces larges draperies à l'orientale 
dont quelques ordres religieux conservent seuls le 
souvenir au milieu de nous, la barbe épanouie, la 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 125 

chevelure à boucles longues et flottantes. Les prêtres 
de notre rite font une assez triste figure, avec leur 
joue rasée, la douillette étriquée, la chasuble façon 
tailleur. Ne les comparons pas au majestueux héritier 
du manteau et de la barbe philosophiques. Mais le 
pappa et le curé n'en font pas moins très bon ménage. 
Qu'une messe latine vienne à manquer, les dévotes 
du rite ne craignent plus d'aller prendre la grecque, 
ou même réciproquement. 

L'église des Latins n'ayant rien de particulier à me 
montrer, je franchis le ravin et courus jusqu'à sa 
voisine. Elle n'a qu'une simple nef, tout à fait nue. 
le sanctuaire protégé, selon l'usage, par l'iconostase 
aux trois portes tendues de rideaux de laine. De loin, 
les peintures de la cloison mystique me surprirent 
par l'éclat, tout ensemble trop pâle et trop neuf, de 
leurs ors ; la mollesse du coloris, la correcte pro- 
preté de tout ce dessin annonçaient un byzantinisme 
suivi à contre-coeur. Tout s'expliqua lorsque j'appris 
que ces objets étaient de fabrique romaine, précieux 
dons de la Propagande. 

Un large et confortable confessionnal, d'un bois 
très clair et bien sculpté, borde le seuil. Il est sur- 
monté de l'inscription METAJVOEITE, c'est-à-dire, je 
pense : « Examinez-vous », ou : « Repentez-vous ». 
En avançant, on trouve, à gauche, un autel dédié à 
saint Spiridon, personnage considérable en Orient. 
La liste des jeunes personnes de sa confrérie, rédigée 
en belles minuscules classiques, est suspendue à cet 
autel. Face à saint Spiridon, sur l'autel de la Vierge, 
paraît ce sujet de scandale, une statue I II n'y a pas 
de plus grave dérogation aurx modes de l'Église 



126 ÀNTHINÉA 

grecque. Les arrière-petits-neveux de Phidias, s'ils 
n'ont jamais cessé d'admettre des images dessinées 
ou peintes, ont banni de leurs temples, comme ido- 
lâtre, toute idée de statue, qu'elle fût de bois ou de 
pierre. Ce vestige honteux d'une prescription sauvage 
nous explique suffisamment la méchante sculpture 
des Hellènes modernes : avec des exemples divins, 
sous une lumière délicate, habile à modeler les plans 
des moindres reliefs, eux-mêmes intelligents, spiri- 
tuels, adroits, ont dû laisser à des praticiens italiens 
jusqu'à l'art de pétrir les contrefaçons acceptables 
de Myrine et de Tanagra ! 

Cette Vierge, d'un type latin, n'a rien de commun 
avec l'austère Toute-Sainte, la grave et immobile pré- 
sidente des incarnations éternelles. C'est ici Lourdes, 
la Salette, Saint-Sulpice. L'autel est donc fleuri abon- 
damment de papier peint, garni de cierges et de 
lampes. Il a son auréole de petits ex-voto. Comme 
partout, une congrégation de jeunes filles prie et 
chante sous le vocable. Les noms des congréganistes 
pendent aussi au mur, mais la liste en est rédigée en 
lettres latines et semble rendre témoignage du carac- 
tère distinctif de cet autel. En la lisant, je remarquai 
le très grand nombre de noms patronymiques corses 
qui s'y trouvaient mêlés aux grecs. 

Supposant que des Corses avaient été hellénisés par 
des Cargésiennes, je voulus savoir s'il était survenu 
beaucoup d'unions mixtes. 

— S'il y en a, me dit quelqu'un, ces unions ne 
fournissent pas l'explication que vous cherchez. 

)) Nous avons établi pour ces unions mixtes un 
système de contre-sens : il est de règle que la femme 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 127 

suive le rite du mari. Vous devinez que, si elle change 
de rite, elle ne peut changer d'idiome ; la première 
langue qu'elle parlera aux enfants et qu'ils appelle- 
ront leur langue maternelle sera pour ceux du rite 
latin la langue grecque, pour ceux du rite grec le 
patois corse des Latins ; les enfants tenus pour Grecs 
à l 'état-civil recevront de mères latines une tradition 
de Latin, les enfants tenus pour Latins seront, en 
réalité, grâce à leurs mères, de petits Grecs !... Voilà 
notre régime des mariages mixtes. Ne serait-il pas 
plus sage que l'homme se pliât au rite de la femme ? 
C'est la mère qui est la véritable éducatrice. Avec le 
langage et avec le lait, elle verse fldèlement, dès le 
berceau, les chansons, les proverbes, les contes, les 
jeux, c'est-à-dire, tout le premier patrimoine de 
chaque sang. Elle devrait transmettre également son 
rite, et l'usage contraire explique trop de quelle façon 
s'envolent nos biens. 

Le traditionniste pencha la tête en homme affligé. 

— Mais, objectai-je, ce système, tout absurde que 
nous le jugeons, devrait garder intacts les noms de 
vos familles. Et voie' un tableau qui atteste de grands 
mélanges. D'où viennent-ils ? 

— Des deux causes, la première est assez ancienne. 
Nous avons subi l'influence de l'italien, dans le temps 
où nous habitions encore la Morée. Les Vénitiens 
furent les maîtres du Péloponèse avant les Turcs ; ils 
y régnèrent plus longtemps et peut-être plus despoti-- 
quement que les Turcs. Nous nous trouvâmes ensuite 
en contact perpétuel avec les Génois, puis les Corses. 
Ces suzerains, ces voisins devaient nécessairement 
déteindre sur nous. Les fautes d'orthographe ou de 



128 ANTHINÉA 

langue commises par leurs scribes qui transcrivaient 
nos registres officiels ont estropié bien des noms ou 
les ont chargés d'une désinence italienne. Quand ils 
abordèrent chez les Génois, nos aïeux suivaient un 
prince de leur pays, descendant de l'empereur 
Etienne Comnène, de son vrai nom Georges Stepha- 
nopoulo, qui se traduit : le fils d'Etienne ; mais les 
grimoires de Venise avaient déjà altéré l'aspect de 
ce nom. Gênes et la Corse même n'ont connu que le 
prince Stephanopoli, autrement dit le prince Ville-de- 
la-Couronne. Image agréable peut-être, consonance 
euphonique, mais vide de sens ; elle siérait mieux à 
la poupe d'un vaisseau qu'à la race des anciens Por- 
phyrogénètes. 

» L'autre cause de l'altération latine des noms sera, 
quoique récente, trouvée presque incroyable. 

« Voici vingt ans, un certain nombre de Cargé- 
siens des deux rites étaient partis pour l'Algérie. Ils 
colonisèrent un canton de la province de Constantine. 
La majorité étant grecque, on leur assigna pour com- 
mun pasteur un prêtre du rite grec. Il fît des mariages 
entre Latines et Latins, baptisa des enfants latins, 
les instruisit : ceux-ci s'accoutumèrent au cérémo- 
nial. Ils firent la communion sous les deux espèces. 
Ils suivirent la messe sans voir l'officiant. Ceux qui 
revinrent à Cargèse, où l'on revient toujours, 
n'avaient aucune idée des usages de Rome. Et, le rite 
grec leur plaisait ; ils passèrent donc au pappa, en 
dépit de toutes les réclamations du curé... 

Juste ou non, peut-être mythique, cette dernière 
anecdote me fit plaisir. Elle rappelle au moins que 
toute race persistante, que tout peuple vivace est 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 129 

prosélytiqiie. Ses caractères se répandent par adop- 
tion autant que par génération. Qui dit Hellène dit 
par là même helléniseur. C'était "vrai du temps 
d'Ulysse et du temps d'Alexandre ; du temps de 
Marc-Aurèle et de Lascaris, c'était encore \rai ; un 
petit fait de l'humble chronique de Cargèse montre 
que cette vérité n'a sans doute pas encore Oni de 
vivre. 



VII 



Le Cargésien hospitalier qui me faisait les hon- 
neurs de l'église franchit, à la porte latérale de 
gauche, le degré de l'iconostase et dans le sanctuaire, 
au-dessus de l'autel, indiqua des tableaux fort vieux, 
à demi-effacés et extrêmement enfumés. Leurs fonds 
d'or éteint, occupés et comme troublés de rigides 
formes noirâtres, laissaient toutefois distinguer le 
vague souvenir des peintures premières. Je reconnus 
sous cette rouille un ermite dans son désert, un 
docteur, le coude brisé à angle droit et montrant la 
route du ciel, des prophètes, fronts chauves ou em- 
broussaillés jusqu'aux yeux, avec de grandes barbes 
qui descendaient sur la poitrine. 

— Ce sont, me dit mon guide, trois icônes empor- 
tées par nos pères de Laconie. 

,.. Dans la mobilité de certaines fortunes, des 



130 ANTHINÉA 

moeurs sont immobiles et soutiennent, sans se briser, 
l'assaut du temps : les saints patrons qui accompa- 
gnaient sur la mer leurs pauvres dévots moréates 
différaient-ils beaucoup des petits dieux politiques et 
domestiques embarqués sur la noire nef des naviga- 
teurs ioniens ? Xoana de Diane ou d'Hercule, icônes 
de saint Jean ou de saint Spiridon, les mêmes par- 
fums d'huile et de cire vierge brûlaient, aussi long- 
temps que durât la navigation, devant l'effigie tuté-» 
laire. Le rivage touché et la colonie établie enfin, les 
simulacres, quels qu'ils fussent, prenaient place, 
selon l'ordre et selon le rite, au-dessus du même 
foyer. Ni Enée, ni Protis, ni le sophiste Pythéas ne se 
montrèrent plus pieux, ni moins, ni autrement pieux 
que le moderne et chrétien Georges Stephanopoli de 
Comnène. Pour achever la ressemblance avec leurs 
antiques aînées, les saintes icônes de Cargèse subirent 
la même suite d'adversités que les grands pénates 
d'Iule. Après la mer, la guerre. En sortant des vais- 
seaux, ils trouvèrent quelque répit ; mais une nuit 
soudaine, en grande hâte, ils furent décloués, chargés 
à dos d'homme, car il fallait fuir Paomie assiégée et 
déjà fumante. Toujours respectueux des divinités po- 
liades, nos Grecs réussirent à s'enfuir avec elles et h 
les mettre en sûreté. Des retraites creusées dans le 
ventre d'une muraille gardèrent longtemps le dépôt. 
On l'en fit sortir à la paix. Maintenant, ces peintures 
suspendues au fond d'une église toute neuve forment 
le titre de noblesse du pays. 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 131 



VIII 



Il n'y a rien au monde de plus touchant que îe 
tableau d'une antique race qui se maintient. Cette 
variété de générations qui se suivent, porteuses de 
corbeilles et porteuses de lampes, sur la longue frise 
du Temps, et s'y transmettant pêle-mêle le nécessaire 
et le superflu de leurs biens, trésor constant des 
goûts, des idées et des coutumes héréditaires, donne 
au voyageur philosophe le double sentiment de l'anti- 
quité de la vie et du grand courage des hommes. 

En vain observons-nous que ces survivances sont 
naturelles et que des êtres consanguins s'engendrant 
les uns près des autres dans des conditions qui les 
resserraient trouvèrent dans la fidélité à leurs ori- 
gines tout à la fois la volupté et le salut : l'intelli- 
gence des causes conservatrices accroît, loin de l'atté- 
nuer, notre admiration instinctive, l'objet que 
protégea ce concert de forces unies en demeure véné- 
rable et comme sacré. 

Il est de forts navires qui ont vu la moitié du 
monde et néanmoins rentrent au port : quelque 
simples que soient les principes hydrostatiques, les 
arts du constructeur et du navigateur, nous ne 
sommes pas maîtres de ne point calculer la puissance 
des océans, l'immensité et la solitude des traversées, 
avec la vigueur des souffles qui les tourmentent c\ 
toute cette masse des autres fortunes contraires que 



132 ANTHINÉA 

les nefs héroïques ont surmontées. Or, les risques de 
perte sur l'étendue de la planète sont en bien petit 
nombre, comparés à ceux que coururent, sur une 
longueur de deux siècles, cette poignée de pauvres 
gens attentifs à leur frêle cargaison historique. 



ÎX 



Cette énergie préservatrice, cet esprit fidèle et sau- 
veur, que deviennent-ils aujourd'hui ? Voilà ce que 
j'ai essayé de rechercher. 

Il est clair que la langue particulière de Cargèse, 
petit dialecte hellénique importé de Laconie, perd 
du terrain. Pour mieux dire, elle l'a perdu. Les 
Cargésiens du xviif siècle avaient appris notre lan- 
gage avec une facilité qui est manifestement un des 
signes de cette race. Ils le parlaient beaucoup mieux 
que le patois corse, dont ils se servaient au besoin. 
Mais, en incorporant de nouveaux moyens d'expres- 
sion, ils gardaient le premier et le plus naturel. Ce 
« trilinguisme » dut leur rendre des services et tout 
au moins tenir singulièrement en éveil la souplesse 
originelle de leur esprit. Je pense qu'il faut déplorer 
la perte du grec comme un véritable appauvrisse- 
ment, tant pour Cargèse et pour la Corse que pour 
notre France elle-même. Il est des singularités mo- 
rales et linguistiques qui, juxtaposées à notre tradition 
nationale, l'affaiblissent en la contrariant ; celle-ci 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 133 

l'accroissait, puisqu'elle tendait à fortifier les élé- 
ments helléno-latins qui nous civilisent. 

Le désastre a eu lieu. M. Metaxas, qui est réputé 
dans tous les pays grecs un patriote et un phil- 
hellène indomptable, a dû fermer l'école qu'il entre- 
tenait à Cargèse. Mais le grec persiste à l'église et 
dans une foule de locutions familières ou de dictons 
proverbiaux. Il y a des contes grecs, un peu jargonnés 
et qui se transmettent, plus ou moins bien inter- 
prétés. Les chansons grecques se maintiennent égale- 
ment, pour accompagner certaines danses de Laconie. 
Partout où l'essence, le pouvoir, le timbre vivace des 
mots se trouvent liés à quelque chose de solide et de 
résistant, ces mots ont subsisté dans leur premier 
aspect. 

J'en dirai autant de certaines coutumes publiques 
et privées. Si à Pâques l'on ne vient plus, au moment 
où le prêtre proclame Vaspamos, se donner le baiser 
de paix, le repas des morts, ou synchoria, s'est per- 
pétué. Un poète corse, M. Dimarati Servô, qui a 
pleuré dans ses vers la désuétude du premier rite, a 
exposé comment s'observe encore le second. 

... Les plus proches parents de celui que l'on pleure 
Se rassemblent le soir dans la triste demeure. 
Chacun, détail touchant, au funèbre festin 
Vient apporter sa part de vivres et de vin. 

D'abord le plus âgé, celui que l'on vénère, 
Pour l'absent regretté murmure une prière, 
Et l'on s'assied ; mais tous éplorés et muets. 
Étouffent leurs sanglots et délaissent les mêla. 



134 ÀNTHTNÉA 

Le repas douloureux rapidement s'achève, 
Tout le inonde est debout ; l'aïeul aussi se lève. 
Et pour le cher défunt, ô moment solennel, 
Demande à Dieu la paix, le repos éternel. 

Une chose enfin ne semble guère périssable : c'est 
le rude ferment d'activité et d'intelligence pratiqfue 
que ces nouveaux venus ont ajouté au sang paresseux 
des campagnes corses. 

On connaît que les indigènes de la Corse ont le 
goût prononcé de la fainéantise. Il faut les trans- 
planter dans l'administration continentale pour les 
résoudre au mouvement. Ils y deviennent, à la vérité, 
des sujets d'élite. Mais là-bas, sur leur sol, quelques 
plants de châtaigniers pouvant suffire à leur frugalité, 
et ce bon arbre ne voulant ni arrosage, ni labour, ni 
taille, ni engrais, quand les marrons pendent de 
l'extrémité de ses branches, on ne se donne même 
pas la peine de les recueillir : encore qu'ils soient 
de grands gueux, nos gentilshommes corses trouvent 
dur et pénible d'avoir à se baisser. Ils en laissent 
le soin aux mercenaires qu'ils font venir d'Italie. 

Tels étaient les hommes de Corse, tels furent les 
premiers indigènes qui se fixèrent chez les fondateurs 
de Cargèse. Ils ne valaient ni plus ni moins que 
leurs compatriotes, ou peut-être, si l'on écoute là 
chronique, furent-ils un peu au-dessous de la 
moyenne ; le flegme corse se compliquait chez eux de 
3 'esprit de maraude et de vagabondage qui les avait 
chassés du hameau natal. Mais le contact des labo- 
rieux Cargésiens eut vite fait de transformer et de 
fixer ces nouveaux venus. Les Cargésiennes recher- 



UNE VILLE GRECQUE ET FRANÇAISE 135 

chées en mariage s'en mêlèrent peut-être : ils chan- 
gèrent de vie, prirent la charrue et la bêche, commen- 
cèrent des défrichements, s'employèrent au jardinage, 
s'enquirent même de nouvelles industries... Depuis 
que l'élan fut donné, la transformation a été si 
complète qu'il ne subsiste aucune différence sensible 
entre les deux races ; l'active a secoué l'inerte, la 
sédentaire a enraciné la nomade. Sans distinction de 
sang ni de rite, nos Cargésiens expédient tous les 
jours d'amples auges de figues de Barbarie dans la 
montagne et des paniers de légumes à Ajaccio. 

Devenus ambitieux et même cupides, ils se 
plaignent de ne pouvoir adresser leurs denrées à nos 
ports de Provence. Ce qu'ont été à Cargèse les Laco- 
niens, les Cargésiens de la race mixte le seront vrai- 
semblablement pour l'île entière ; c'est par l'un ou 
l'autre d'entre eux que pourra commencer la mise 
en valeur de la Corse. Les jardins de Cargèse, qu'ils 
soient de Grecs ou de Latins, passent pour les mieux 
tenus du département. 

Sur le pont du bateau qui nous ramenait à Mar- 
seille, ks yeux se trouvaient plus occupés que la 
réflexion tant que nous demeurâmes dans la rade 
d'Ajaccio. L'on se détache malaisément de la fière 
enceinte de ces montagnes, couronnée des flammes 
du soir. A la pointe des Sanguinaires et devant la 
mer libre, commença seulement une méditation de 
tous les plaisirs du voyage : Cargèse alors, remise à 
son rang, redevint la plus haute fleur de mes sou- 
venirs. Elle riait dans ma pensée, et, tout d'un coup, 
en me retournant vers les côtes qui se développaient 



lob ANTHINEA 

à mesure que nous fuyions, je la vis paraître elle- 
même sur l'avant-dernière ligne des caps qui sont 
visibles au nord-est. La petite ville, quoique lointaine, 
était distincte, pareille à un petit amas de cubes 
blancs posés au creux d'une table de roche fine. 
Transparent comme l'ongle, brillant comme le feu, 
le rocher azuré qui porte Cargèse dessinait par des 
jeux d'ombres et de lumières sa concavité naturelle. 
Mais, tandis que le navire nous éloignait et que 
descendait le soleil, le bord de cette vasque se rem- 
brunissait peu à peu. Les adieux du couchant n'attei- 
gnirent enfin que les pointes en dentelle de la 
montagne qui, baignées d'éther rose ou vivement im- 
bibées de safran léger, nous figuraient des cônes de 
nacre incandescente ou de blondes aiguilles taillées 
dans le cristal et l'or. 

L'ombre enveloppait les bas lieux ; rien n'y répon- 
dait plus à la magique illumination des sommets, 
si ce n'est, à mi-côte, dans les violets et les bleus 
qui se durcissaient, la petite lueur blanchâtre des 
habitations de Cargèse. Bientôt même, lorsque la mer 
fut devenue un champ de ténèbres, et comme les 
montagnes disparaissaient l'une après l'autre, tout 
soleil s'étant effacé de leurs horizons successifs, seul, 
par on ne sait quel caprice de l'atmosphère ou quelle 
préférence des clartés diffuses dans l'air, le faible 
éclat de cette petite cité bienveillante ne finissait pas 
de mourir, mais, survivant au reste, il nous accom- 
pagna jusqu'aux plus brillantes étoiles. 

Et, cette fois encore, pour la dernière fois, je me 
trouvai rejoint par la mémoire inévitable de la même 
heure ou d'une heure toute pareille, goûtée quatorze 



UNE \TLLE GRECQUE ET FRANÇAISE 137 

mois plus tôt en pays grec. Les extrêmes clartés flot- 
tantes dans l'air de l'Attique s'étaient réfugiées de la 
même manière, avec le même accent, sur les marbres 
de l'Acropole. Notre navire s'éloignait trop rapide- 
ment du Pirée. Sous la nuit menaçante, nous n'aper- 
cevions plus qu'une aigrette de flamme douce. Elle 
marquait les Propylées, le Parthénon et le temple de 
la Victoire. Quoique l'ombre couvrît presque sans 
exception les îles, les montagnes et les eaux du golfe 
athénien, ce linéament pur qui décroissait et pâlissait 
sans disparaître, ce pâle rayon, ce feu blanc, né de 
quelque reflet, mais qui semblait jaillir du sein des 
colonnades, se prolongea sur nous fort avant dans 
l'épaisse nuit, comme le dernier signe que nous fissent 
la grâce, l'amitié, l'hospitalité et l'antique gloire 
athénienne. 

— petite Cargèse, la remerciai-je tout bas. Je 
comprends ton dernier bienfait. Une grâce char- 
mante, une histoire héroïque ne te paraissent pas un 
présent digne de ton cœur, et tu n'as de repos que tu 
s'aies fait songer à plus belle que toi. 



LIVRE III 

FIGURES DE CORSE 

A Hugues Rebeli. 



De la pointe avancée de la Provence orientale on 
peut voir, quand le temps est exceptionnellement pur, 
les montagnes de Corse élever de la mer, à l'extrême 
horizon, leur cime bleuâtre et dorée. Maupassant a 
conté, dans un récit qui reste fameux, cette appari- 
tion presque surnaturelle : car c'est le propre du 
lointain d'ôter à la masse son poids et de donner aux 
formes la pureté de leur éther. 

La traversée est donc fort courte. L'on ne perd 
même pas la terre de vTie. En quittant le port de 
Marseille et quand il a doublé le cap Cacal (que des 
cartes officielles appellent le cap Cacao), le navire 
pointe directement aux îles d'Hyères ; il passe entre 



1 40 ANTHINÊA 

elles et la côte. De là il continue sa route au levant 
sans obliquer le moins du monde vers le midi et la 
pleine mer ; si le continent paraît fuir, c'est que la 
ligne du rivage se replie elle-même et remonte, au 
nord, vers Saint-Tropez, Cannes et Antibes. Le cap 
Corse qu'il faut doubler en allant à Bastia est sur le 
même parallèle que Port-Cros et que Porquerolles. 

Je salue en passant l'îlot rocheux et parfumé que 
M. de Vogiié a choisi, l'autre hiver, pour le paradis 
amoureux de son roman de Jean d'Agrève. Ce nom 
servit peut-être à rendre les dieux marins favorables. 
Le ciel, qui avait été maussade (quelques gouttes de 
pluie avaient même déshonoré cette journée d'août), 
le ciel jusque-là fatigué d'un humide vent d'est, rede- 
vint lumineux. Les nuages se séparèrent et prirent en 
fondant une teinte laiteuse qui rendait l'azur plus 
brillant. Vers l'Italie lointaine régna bientôt une 
atmosphère délicieuse et, naviguant de ce côté, il 
semblait que le seuil des îles fortunées se rapprochât 
de nous à chaque tour d'hélice. Il ne demeurait d'un 
peu triste, dans cet enchantement, que le corps de 
notre navire. Je doute qu'un navire voguant au milieu 
de la mer ait jamais un aspect joyeux. Promenant sur 
les eaux la triste fortune des hommes, il demeure 
toujours, de quelque couleur qu'on l'ait peint, le 
vaisseau noir, la nef noire du vieil Homère. 

Sur le nôtre, diverses femmes corses que l'on rapa- 
triait augmentaient la commune impression de cette 
tristesse. Avec leurs jupes et leurs corsages tout noirs, 
le vaste châle en pointe, fait de la même étoffe, qui 
pend des épaules aux talons, avec la rude et sombre 
cape qui enveloppe la tête et ne laisse paraître, comme 



FIGURES DE CORSE lil 

dans le costume des plus austères communautés reli- 
gieuses, qu'une très étroite lamelle du profil, elles 
inspirent une grande mélancolie. L'effet en est très 
calculé. Une fois vêtues de ce deuil, les femmes 
corses ne le quittent presque jamais. C'est dom- 
mage. Leur beauté sèche est élégante. Des vêtements 
plus dégagés feraient valoir la taille élevée, la peau 
blanche sous les dorures du soleil, le nez maigre, 
aiguisé et dont l'aile creuse palpite. Telles quelles, je 
ne nie point leur majesté, ni leur beauté, mais elles 
font rêver de tragédie plus que d'idylle. 

Je les regardai jusqu'au soir, non sans donner un 
long moment d'admiration à deux marsouins splen- 
dides qui bondirent de flot en flot, durant plusieurs 
minutes, à gauche du navire : leur corps souple, 
couvert-d'une peau diaphane, aux nageoires vibrantes, 
semblait également accoutumé au double élément de 
l'air et de l'eau. Mais, leurs tours achevés, ils plon- 
gèrent et disparurent. Je repris donc ma rêverie avec 
ma promenade sur la plus haute passerelle. La nuit 
vint. Je revis une des choses les plus belles de notre 
vie, le mât d'un grand navire balancé entre les 
étoiles, quand le vent est léger, la marche cadencée 
et prompte. Les reflets du ciel dans la mer, l'argent 
de l'écume soulevée qui scintille de chaque côté de 
la proue, le sillon double du vaisseau, heurtant, con- 
trariant les vagues naturelles, enfin ces brusques 
phosphorescences qui se dégagent de l'eau mate, les 
ombres, les clartés du firmament liquide, retiennent 
l'œil quand il se détache des mystères du ciel noc- 
turne. J'aurais tout oublié sans le faible murmure 
d'un harmonica qui rompit soudain le silence. Un 



142 ANTHINÉA 

passager venait d'improviser à mes pieds, sur l'avant 
du bateau, un bal. Je descendis et, cependant que les 
femmes en deuil longeaient deux à deux le bordage 
et s'accoudaient ou s'accroupissaient pour dormir, je 
vis une douzaine de couples enlacés qui tournaient en 
mesure avec une lenteur et une gravité presque reli- 
gieuses. Parmi les danseurs, un gendarme, trois 
douaniers et divers autres militaires, tous en très 
petite tenue. A leurs bras, des filles et des femmes 
que je n'avais pas distinguées à la lumière, pâles, et 
gracieuses, au pas langoureux. Des garçons de sept 
à buit ans dansaient près de leurs mères, emportés, 
soulevés par de petites filles d'à peu près le même 
âge dont les yeux brillaient de plaisir. 



n 



S'est-on couché ? A-t-on dormi ? J'en doute. Le ciel 
s 'étant rembruni à l'approche de l'aube, ni l'île 
d'Eibe, ni l'île de Monte-Cristo, ni Capraja, ne 
firent, comme à l'ordinaire, au-devant de Bastia 
cette figure de cyclades lumineuses que célèbrent les 
promeneurs. De même, les hautes montagnes de l'île 
nous furent cachées par de jalouses nuées, nous ne 
vîmes que des collines de taille médiocre et d'un 
aspect sauvage. Un petit voilier italien, à destination 
de Livourne, chargé jusqu'au plat-bord de bois de 



FIGURES DE CORSE 143 

construction, s'éloignait du port de Bastia, à l'instant 
où nous y entrâmes. 

J'ai vu Bastia rapidement, n'en étant pas aussi 
curieux que je l'aurais dû. Le quartier nouveau, 
composé de maisons régulières à six ou sept étages, 
m'a paru propre, un peu con^mun ; le vieux quartier, 
bien que fort sale, est au contraire à peindre pour les 
hauts et les bas d'étroites ruelles, pour les escarpe- 
ments du fort qui le domine, enfin pour la façon 
étrange dont les nobles verdures du jardin commu- 
nal se suspendent aux aspérités du terrain. Si le lieu 
a du charme, je n'ai pas laissé d'être plus vivement 
frappé du charme de la race. Elle m'a paru fine et 
pleine de vivacité. 

Dès les six heures du matin, les trottoirs four- 
millaient de jeunes filles aux pieds nus : paysannes 
et citadines, petites lavandières chargées de leur 
panier de linge, jardinières droites, fermes, harmo- 
nieuses sous la corbeille ou sous la claie débordante 
de figue violette et de raisin noir. Pourquoi le soleil 
refuse-t-il d'éclairer un paysage ainsi animé ? Je 
l'invoque tout bas. Je lui dis l'hymne de Mistral : 
« Le soleil, amis, excite — le travail et ses chansons. 
« — et l'amour de la patrie, — et ses plus douces 
« langueurs. » Le soleil ne veut rien entendre des 
éloges que je lui donne. Quelques gouttelettes de pluie 
ont déjà creusé la poussière, et d'autres, plus serrées, 
font au sol des granules sombres. L'ondée menace.- 
Je me sauve à la gare, dans le train pour Ajaccio. 



1 44 ANTHINÉA 



m 



Du nord-est de la Corse, Bastia fait face à la Tos- 
cane ; du sud-ouest, Ajaccio regarde la Sardaigne, la 
Sicile, l'Afrique, le midi espagnol. La voie qui relie 
les deux ports traverse donc leur île presque entière 
en diagonale. 

Mais, entre Bastia l'ancienne capitale des « pays 
d'en deçà des monts » et Ajaccio qui commandait 
aux « pays d'au delà des monts », s'élève un massif 
de montagnes étendu et ramifié jusqu'aux deux litto- 
raux ; les cimes atteignent ou dépassent 2.000 mètres, 
les cols et les passages sont eux-mêmes placés à plus 
d'un kilomètre au-dessus de la mer. 

Dans l'épaisseur de ces montagnes, des pentes 
naturelles, formées par la berge d'innombrables tor- 
rents, permettent d'arriver, sans trop de peine, au 
pied des murailles de roche aiguë, qu'il faut ou 
gravir ou percer. Je me suis réjoui des merveilles de 
la ruse et de l'industrie qu'ont dû multiplier dans 
les pas difficiles les conducteurs du chemin de fer 
corse. Grâce à eux, sans bouger de leur wagon, j'ai 
entrevu l'essentiel de la charpente du pays. Bien 
qu'il n'y eût que !157 kilomètres à parcourir, une 
centaine en montée presque continue, le reste en 
descente furieuse, ma séance a duré sept heures ; 
mais la machinerie de la Compagnie des chemins de 
fer départementaux m'a paru assez primitive, eï 



FIGURES DE CORSE 145 

l'étrangeté de la voie modérait l'allure du train. 

Rien n'est doux comme cette pente qui mène-*de 
Bastia au bord de la première rampe. On suit le 
milieu de la campagne que longent les vastes lagunes 
de l'étang de Biguglia ; une flèche de sable les coupe 
de la mer. Le long du Biguglia frémit le feuillage 
vert pâle des eucalyptus, que cultivent tous les can- 
tons ûévreux de l'île. J'ai aimé ce grand arbre éma- 
cié, presque languissant, dont l'écorce fibreuse s'effi- 
loche et met à découvert un tronc lisse couleur de 
chair vive et de rose. De l'autre côté de la plaine 
quantité d'oliviers d'une taille remarquablement 
fière et fine agitent dans les champs leur couronne 
d'argent humide. Les premiers villages paraissent, 
perchés sur les coteaux, au milieu du maquis recou- 
vert d'arbustes sauvages, lentisques, arbousiers, 
myrtes, bruyères, petits chênes. 

Un peu au delà de Casamozza, la route fait un 
coude et tourne au couchant. Laissant la côte orien- 
tale, le train se dirige vers les fières maisons de la 
colline comme pour les prendre d'assaut ; mais il 
n'aborde pas la colline de front, il s'insinue dans la 
première vallée qui se présente et la remonte avec 
lenteur. C'est le lit du Golo, principal tributaire de 
l'étang de Biguglia. L'horizon diminue. Nous suivons 
la droite et la gauche du petit fleuve sur une corniche 
sculptée dans le rebord de la montagne. De vertes 
éminences, les unes menaçantes et pendantes au- 
dessus de nous, les autres, plus éloignées, arrondies 
en amphithéâtre, continuent de porter de loin en 
loin sur leurs gradins de petites cités farouches aux 
vieilles et claires maisons. 



146 ANTHINÉA 

Quelquefois, ces maisons se présentent à l'œil 
comme les branches d'un éventail grand ouvert. 
Nulle ne masque l'autre. Leur façade entière paraît 
comme si chaque ménagère tenait à voir et à être 
vue ni plus ni moins que ses voisines. Ainsi le second 
rang des habitations aligne ses rez-de-chaussée aux 
points précis où le premier achève de porter ses toits. 
Les rues sont parallèles à l'horizon, reliées en hauteur 
soit par des escaliers, soit par des montées un peu 
âpres. 

La forme du pays où sont établis ces villages dé- 
concerte par sa richesse. Le squelette du sol est 
presque partout tapissé d'une épaisse tenture de ter- 
reau ample et gras. Point de ces côtes nues, au profil 
pur comme des temples, qui illustrent, mais qui 
désolent la Grèce, l'Italie et notre Provence. Comme 
en Béarn, comme en Dauphiné, la terre meuble n'a 
point glissé des hautes collines. Une végétation vivace 
la cramponne. La nature ne semble nulle part appau- 
vrie ni sans doute perfectionnée. 



IV 



Devant nous, au-dessus de nous, baignant dans le 
Goîo, s'agrippent et s'élancent, entre les pierres de 
basalte, . de majestueux châtaigniers. Sauf dans la 
pouilleuse région qui commence au Ponte Alla Leccia 
et se continue au delà de Corte, les belles voûtes ver- 



FIGURES DE CORSE 147 

doyantes ne nous quitteront presque plus. Que de 
fraîcheur 1 Que d'abondance ! Quel éclat scintillant et 
doux ! Quel mélange de pâle et de vif, d'ombre et de 
lumière dans ces feuilles et dans ces fruits !' Pères 
nourriciers de la race, un Corse ne vit que par eux. 
Le charmant Paul Arène se plut à démontrer com- 
ment cent dix pieds d'orangers suffisaient à nourrir 
un citoyen d'Antibes ; mais ces orangers provençaux 
voulaient un peu d'engrais, quelque émondage et le 
labourage annuel. Rien du tout pour le châtaignier, 
que la peine de récolter et celle d'écosser. 

J'étais à l'admirer, quand, sur notre droite, un 
singulier nuage, de couleur blanchâtre et violette, 
parut se mêler, près de terre, aux diverses nuées qui 
rampaient sur le ciel. Maigre, déchiqueté en toutes 
sortes d'arêtes, d'aiguilles et de dents, je fus long- 
temps avant de me demander si le nuage n'était pas 
une montagne : il fallut un quart d'heure d'attention 
soutenue pour me persuader que c'en était une en 
effet, mais d'aspect véritablement nuageux et céleste, 
romantique et surnaturel. La région proprement sau- 
vage allait commencer. 

Nous laissions les fraîches collines pour entrer dan? 
une manière de désert dans lequel un ingrat tvTrain 
sablonneux alternait avec le roc brut. Abandonnant, 
presque à mi-chemin de sa source, le cours sinueux 
du Golo, on pénétrait par un tunnel, dans le bassin 
contigu du Tavignano. La vallée m'en a paru morne. 
Mais Corte, belliqueuse, derrière les remparts de sa 
gare fortifiée, ne manque point d'accent. 



148 ANTHINÉA 



La Montagne. Un riant soleil se met à jouer sur les 
crêtes. La rampe de la voie se raidit merveilleuse- 
ment. Cette montagne est parsemée de petits îlots de 
verdure, de villages crispés aux saillies de la pierre, 
au ras de vasques où débordent le pâturage vert et la 
châtaigneraie. Ces hameaux-ci, d'un modèle parti- 
culier, me rappellent les nids de pirates creusés dans 
la roche ligure de chaque côté de la rivière de Gênes. 
Venaco passe et rit sur une éminence dorée. Le train 
halète au pied du col. Il lui reste à l'escalader. 

J'ignore les mesures précises de ce passage. Mais 
comment oublier l'étrange chemin ? On est dans le 
fond d'une impasse déterminée par deux âpres mu- 
railles qui se joignent et se soudent à angle aigu : 
la voie taillée sur la pente droite de ces murailles s'y 
élève en lacets réguliers, d'une symétrie si parfaite 
qu'au milieu de l'ascension le voyageur en distingue, 
soit en avant, soit à ses. pieds, les moindres va-et- 
vient. Il domine les ponts sous lesquels il vient de 
passer, il aperçoit à cinquante mètres au-dessus de lui 
le talus sur lequel il roulera bientôt. On arrive de 
la sorte à Vivario qui marque, je crois, la limite du 
versant oriental. La vue alors embrasse un large 
océan de montagnes. 

Mais nous sommes au cœur d'une sorte d'hiver. 
Une blanche traînée de neie:e luit au flanc de quel- 



FIGURES DE CORSE 149 

ques sommets. Mêlés aux châtaigniers que rien ne 
décourage, s'avancent les tristes sapins. Le clair so- 
leil, qui s'est tout à fait ranimé, n'échauffe point la 
vivacité métallique, le Froid de l'air. Oh glisse main- 
tenant sur la hauteur du col, sans hauts ni bas 
accentués, jusqu'à Vizzavona. La prairie naturelle 
étale un herbage profond. Les vastes arbres déter- 
minent des abris à l'œil fatigué. Quelques troupeaux, 
semés de-ci de-là, confirment une molle impression 
de rusticité virgilienne. Ce pays sans histoire exhale 
ainsi tant de poésie naturelle que l'on voudrait nom- 
mer un pauvre ruisseau Sperchius, un obscur vallon 
le Tempe. 

Les arbres penchent leurs rameaux, les rochers et 
les terres s'infléchissent, se creusent en d'harmo- 
nieux petits cirques, formés pour retentir des flûtes 
pastorales. Il y a dans Gautier un poème assez ridi- 
cule où l'on voit Napoléon Bonaparte soupirer après 
la fortune d'un berger de son île jouant, comme 
Daphnis, de la flûte au bord de la source, sous 
l'avancement d'un rocher. Son soupir me paraît 
moins fade depuis que j'ai pénétré cette solitude. 

Nous arrivons à Vizzavona. Et là commence la 
descente. On évite le col au moyen d'un tunnel de 
quatre kilomètres, dont la sortie est de quatre-vingts 
mètres inférieure au niveau de l'entrée. Puis la route 
en lacets. Puis, la brusque glissade, en moins de 
deux heures, jusqu'à Ajaccio. 

Sur chaque palier refleurit quelqu'une des essences 
que nous avons laissées au fur et à mesure de notre 
ascension dans l'air glacial. Et cet air devient plus 
que tiède. L'écume du Gravona bondit devant nous 



150 ANTHINÉA 

à la mer ; nous le rattrapons à mi-côte, où prospèrent 
déjà, parmi les châtaigniers plus rares, des forêts 
d'oliviers puissants comme des chênes. Déjà l'euca- 
lyptus annonce de nouveau l'amertume du marécage. 
Des champs de cactus écarlates, d'immenses espaces 
de chaume, des plaques de maquis brûlé, destinés à 
subir aux prochaines saisons le premier ensemence- 
ment, une brise de mer qui respire en p-assant le 
citron et la tubéreuse, l'arc de la côte bleuissante, le 
pourtour montueux du golfe épanoui, joint au rire 
enflamm.é des vagues qui répondent à la flamme 
d'un pur soleil, les antennes, les mâts, le mouvement 
du port, citadelles, môles de pierre étincelante, je 
ne sais quelle joie, je ne sais quelle ardeur, dont 
pétille l'air sec, tout m'annonce que la patrie est 
retrouvée. C'est le Midi, c'est presque le Ciel, c'est 
îa vie heureuse et facile qui nous font un doux signe 
de grâce et d'amitié dans la rade d'Ajaccio. 



VI 



Ajaccio m'aura peut-être donné un avant-goût de 
cette Naples que j'ignore. Telles doivent bien être, 
au bord du golfe unique, la mollesse de l'air et la 
liberté de la vie. 

La rue basse que j'ai suivie en entrant dans la 
ville longe presque la mer. Elle est d'abord triste et 
sordide, mais sur le port, elle s'égaye ; des ruisseaux 



FIGURES DE CORSE 151 

d'une eau claire et brillante sortent de conduits sou- 
terrains et se jettent en bouillonnant sur le gravier 
et sur.le sable du rivage. De jeunes ouvrières groupées 
aux embouchures ont retroussé leur jupe et, baignant 
leurs pieds nus dans l'écume, battent le linge. 

Une autre rue, moins vaste, tortueuse et bordée 
de hautes maisons, me jette au milieu d'un monde 
d'enfants. Ils forment des monceaux véritables, 
grouillant au-dessus du pavé, accrochés aux linteaux 
des portes, aux grilles, aux croisées, saignant, pleu- 
rant, criant à même le ruisseau. Mais cette marmaille 
est très belle. Ne rêvez point des gras petits anges qui 
sonnent la trompette dans les tableaux d'église. Demi- 
nus sous un vague fourreau d'étoffe claire, robe ou 
chemise selon qu'il tombe aux chevilles ou s'arrête à 
mi-cuisse, ces minces corps d'enfants sont fermes, 
lisses, purs comme un marbre teinté d'or pâle. Le 
grain de la peau très serré y montre les muscles à 
vif. 

Si attentivement qu'on regarde ces milliers de 
petites jambes, on ne découvre aucune trace de 
chaussettes. Tout au plus si quelques sybarites ont 
des souliers. Ce luxe oriental est dédaigné de ceux-là 
même qui en usent ; à tout propos, leurs pieds re- 
viennent à la liberté. Je pense qu'ils y gagnent cette 
souple vivacité, cette harmonie charmante du pas 
et de la course qu'un regard étranger ne se lasse 
point d'admirer. 

On.se plaint de les voir malfaisants et injurieux. 
Mais c'est la lamentation de toutes les mères. A me- 
sure que l'après-midi avançait, les jeux, les courses, 
les querelles ne faisaient qu'embellir. Formés autour 



152 ANTHINÉA 

des chefs, par petits pelotons, ils se lançaient violem- 
ment les uns contre les autres et les marchandes de 
Ggues de Barbarie pleuraient leurs paniers renversés. 
Ou chaque, bande s'appliquait à se plier aux gestes 
d'un conducteur élu, se courbant avec lui, courant 
s'il se met à courir, avalant la poussière s'il y pose 
sa bouche, et se pendant à l'habit des pauvres pas- 
sants. École de discipline et de brigandage, aimable 
pépinière de gendarmes et de bandits. 

J'admirai la chaleur d'un sang demeuré jeune et 
chaud, avec le nombre infmi de ses rejetons. 

— Ah ! monsieur, les enfants 1 me disait une dame 
corse : c'est notre plaie d'Egypte, ce sont nos sau- 
terelles. 



VII 



Partagé entre les spectacles d'une race si obstiné- 
ment populeuse et la curiosité d'en trouver de nou- 
veaux, j'eus peine à passer mon chemin. 

Un vaste Cours suit la base d'une colline de 
hauteur modérée. Il est orné d'une double haie 
d'orangers. Juste à cette heure s'avançaient entre les 
petits arbres bon nombre de paysans regagnant la 
campagne. Le marché venait de finir. Monté.s.sur des 
chevaux aux jambes nerveuses et pures, ils avaient un 
air de" paresse, de superbe et d'insouciance seigneu- 
riales. Assises à califourchon sur les mêmes bêtes 
(une haute selle de bois leur rend la posture com- 



FIGURES DE CORSE 153 

mode), des paysannes arrivaient sur la même route. 
Jeunes, vieilles, l'ampleur de la selle ajourée, le gon- 
flement des jupes donnaient au groupe équestre 
qu'elles formaient une allure de majesté fantasque, 
bête et femme dessinant dans le soir lumineux la 
figure d'un dromadaire. 

On ne presse pas l'animal. Et, s'il s'arrête pour 
lécher le sol, brouter l'écorce ou le feuillage, on le 
trouble le moins possible. Le cavalier bourre sa pipe. 
L'amazone tricote. Aucun passant ne rit de cette pa- 
tience. Je ne puis m'empêcher de la trouver bien 
raisonnable. Mais la physionomie de deuil imprimée 
au costume uniforme de ces paysans a moins de jus- 
tesse. Chapeaux noirs à larges rebords, les mêmes 
robes noires aperçues sur notre vaisseau, fichus 
sombres, capes de nuit, cela passe la noble gravité 
convenable aux habitants d'un beau pays. Tout ce 
noir est funèbre ; il insulte au soleil, et les puissants 
cyprès couverts de guirlandes roses en sont réduits 
à parler comme au cimetière. 

Ces réflexions et ces critiques (car pourquoi se 
borner à décrire un paysage ? pourquoi n'en ferions- 
nous le même jugement que d'un ouvrage fourni 
de main d'homme ?) ces jugements me conduisirent 
avec lenteur au centre d'Ajaccio où sont deux belles 
places, dont Tune est ombragée de palmiers touffus, 
l'autre, vraie esplanade que rien ne protège du ciel ; 
le vent, la chaleur y font rage, mais c'est le point de 
la ville qui domine le golfe et le champ de la mer. 
Non loin est une vieille forteresse toute dorée que le 
ciel et les eaux ont coloriée à plaisir. 



154 



ANTHINEA 



VIII 



Avouerai-je que je cherchais depuis deux heures 
une auberge ? On s'accordait à me répondre que tout 
était pris, retenu, mangé et hu. Et je me demandais 
avec mélancolie d'oii venait cet encombrement d'un 
lieu qui passe pour désert aux mois d'été. Un hôtelier 
compatissant m.e trouva une alcôve que je payai fort 
cher. 

Il s'excusa de recevoir autant d'argent : 

— Après tout, me dit-il, nous sommes au moment 
du Conseil général. 

Le Conseil 1 disait-il. J'ai connu par la suite qu'il 
n'était pas de plus grande solennité. Ni fête ni marché 
n'attirent dans Ajaccio une telle affluence de tous les 
points de l'île. 

Outre que les cantons de Corse sont au nombre de 
soixante, leurs représentants ne descendent en ville 
que suivis d'un cortège d'amis, de serviteurs, et 
surtout de solliciteurs. Ainsi vinrent à l'assemblée 
les premiers patriciens de Rome. Chaque conseiller 
général présente cette clientèle à son préfet et aux 
élus de sa nuance politique. Il fait valoir de vive 
voix les recommandations qu'il a écrites et récrites. 
De son côté, le client, s'il est sage, n'épargne rien 
qui doive rehausser le prestige de son patron. 

On m*a montré le vaste édiflce ovi tient séance 
l'assemblée du département. Les abords en sont assié- 



FIGURES DE CORSE 155 

gés. Songez au quai d'Orsay un jour de grande 
discussion. Mais les badauds de l'île y mettent .plus 
de gravité que nos Parisiens ; un coup de chapeau 
négligé, une main illustre serrée, c'est la vie ou la 
mort, c'est la carrière ouverte ou close, cette belle 
carrière du fonctionnariat pour laquelle nos Corses 
ont un goût remarqué. 

— Le pays est pauvre, me dit l'un d'eux. Nous 
n'avons aucune industrie, notre agriculture manque 
de débouchés. Obligés et tout à fait résignés à vivre 
sous le régime du patronat, il nous faut bien en 
recueillir les bénéfices en même temps que les ennuis. 
Nos grandes familles rendent en protection l'hom- 
mage que nous leur apportons : elles nous servent 
dès qu'elles se sont servies, les hautes places sont 
pour elles, et, avec leur appui, nous pouvons espé- 
rer de petits postes suffisamment appointés. 

Ces paroles, qui me furent dites en diligence, 
laissent voir, sous l'absurde, un fonds de bon sens. 
Le régime demi-féodal et demi-classique de la Corse 
a des parties fort raisonnables ; quelque chose y 
semble en avance sur l'usage du continent. Nos ora- 
teurs parlent sans cesse de solidarité ; les Corses la 
pratiquent de la seule façon qui soit juste et possible, 
c'est-à-dire à l'intérieur d'un groupe, d'une tribu, 
d'un petit clan organisé comme une famille. Ils ont 
gardé famille, clan et tribu, mais leur Napoléon nous 
a enlevé tout cela. 

Comme chez nous au temps passé, leurs forts 
aident leurs faibles ; groupés autour des forts, les 
faibles, par leur nombre, augmentent la puissance 
naturelle des protecteurs. Et depuis que le monde est 



156 ANTHINÉA 

monde on n'a pas trouvé mieux. Si le courant indus- 
triel ou commercial détruit cet esprit chez les Corses, 
tout compte fait, ce sera pour eux un très giand 
malheur. 

J'admets de moins bon cœur leur manie d'être 
fonctionnaires. Nous la payons de nos deniers. Est-ce 
par pauvreté que le Corse prend du galon ? J'en doute 
et je ne sais même s'il est bien vrai de dire que la 
Corse soit pauvre. J'ai, au contraire, l'impression 
d'un pays approvisionné des plus surprenantes ré- 
serves de la nature. On y voit affleurer, non seule- 
ment dans les tranchées, mais à la surface des roches, 
des filons de matières utiles et précieuses. L'extrac- 
tion en serait aisée. La terre très féconde ne voudrait 
qu'un peu de travail. Mais il plaît au vrai Corse de 
ne point se donner de mal. 



IX 



Pourtant, depuis quelques années, ce gueux si fier 
énonce l'intention de sortir de son indolence. Il ne 
travaille pas encore. Mais il demande les moyens de 
travailler avec fruit. Quand, au lieu de faire le trajet 
d'Ajaccio à Marseille en dix-sept heures, les paque- 
bots dévoreront le même espace en un tiers de jour- 
née (il paraît que cela est tout à fait facile) ; quand en 
trois ou quatre heures l'on atteindra Antibes ou Nice 
de Bastia, ia Corse entière deviendra un champ 
d'âpre labeur et la sueur humaine cessera d'y être 



FIGURES DE CORSE 157 

épargnée. Voilà, du moins, ce qui s'est dit et répété 
au Conseil général d'Ajaccio. Et peut-être qu'on l'a 
bien dit. Changez les conditions et surtout les rétri- 
butions du travail, vous changerez peut-être un carac- 
tère dt la race. 

Ce qui m'incline à le penser, c'est l'effet de la 
transplantation chez le Corse. Loin du pays, ses belles 
facultés dormantes s'éveillent. Son activité se trahit 
au point peut-être de lui causer une espèce d'éton- 
nement et de vertige qui lui ôte le gouvernement de 
sa vie. 



X 



J'ai visité avec la curiosité et la défiance qui 
convenaient quelques-unes des traces laissées ici par 
Napoléon et les siens. Tout y est altéré. Du mobilier 
de la maison modeste où naquit l'empereur, presque 
rien n'est contemporain de ce fatal 15 août 1769. La 
grotte du Casone, couverte de tant d'inscriptions bo- 
napartistes, n'a jamais abrité le rêve de César enfant. 
Et l'on a discuté jusqu'à quel point est authentique, 
ou du moins véridique, son acte de baptême que l'on 
montre dans l'hôtel de ville, au musée napoléonien. 

L'une des salles de ce musée est ornée des portraits 
d'à peu près tous les membres de la familleiBona- 
parte ; le fondateur de la dynastie est représenté, mais 
par le masque d'Antommarchi moulé à Sainte- 
Hélène sur un visage inanimé. Rien ne ressemble 
moins que ce plâtre au Napoléon des médailles. I^a 



158 ANTHINÉA 

différence -est si criante que des critiques ont hésité 
sur le témoignage ou même l'ont traité de faux. J'ai 
été tenté de dire comme eux. Entre ces murailles où 
les frères, les soeurs, les neveux de Napoléon déve- 
loppent, sous des costumes variés, leurs faces ou leurs 
profils si uniformément frappés à la romaine, men- 
ton carré, lèvre mince, arquée et pincée, vaste mâ- 
choire, tempes et front proéminents, arcade des yeux 
rectiligne, le masque d'Antommarchi, de quelque 
façon qu'on le tourne, ne montre rien qui corres- 
ponde au type général : les tempes sont serrées, les 
pommettes en saillie, le menton aigu, le bas de 
l'ossature faciale assez maigre ; un air de finesse plu- 
tôt que de force est répandu sur tout le visage et 
rappelle, non le type romain, mais, de beaucoup plus 
près, le florentin et le ligure. On pourrait prendre 
le masque d'Antommarchi pour un portrait, usé, poli 
et adouci de Dante. De toutes ces images des Bona- 
parte, celle du seul Napoléon échappe au type napo- 
léonien. 

Comment admettre cette image ? Comment croire 
que AVaterloo, Sainte-Hélène ou même le coup de la 
mort aient défiguré à ce point cette tête en son carac- 
tère ? Ou faut-il qu'Antommarchi nous ait joués ? 
Je n'en douterais plus, si je n'avais trouvé, quelques 
heures plus tard, rue Saint-Charles, dans la maison 
des Bonaparte, un étrange portrait de Lœtitia Ramo- 
îino :. ce portrait de madame Mère répète trait pour 
trait, pour mieux dire, il annonce l'image de Napo- 
léon telle qu'Antommarchi nous l'a léguée. Je re- 
trouve ce front moyen, ces tempes rapprochées, ces 
fortes pommettes, et me voici obligé de me deman- 



FIGURES DE CORSE 159 

der si le génie mourant ne fit point un retour à la 
première image qui s'ébaucha de lui dans le sein 
maternel. 

... On s'est querellé, ces ans derniers, sur Madame 
Mère. Sa vertu était en question. Avait-elle eu trop 
de bontés pour M. de Marbeuf, gouverneur de la 
Corse, qui lui-même montra plus tard pour tous les 
Bonaparte, père, filles et fils, un zèle qui paraît sus- 
pect ? Madame Mère est sortie absolum.ent pure des 
épreuves de la critique. Mais on m'a parlé en voyage 
d'une lettre inédite de M. de Marbeuf, qui serait 
capable de réveiller les malignités. Cette lettre adressée 
par le gouverneur à l'un de ses amis habitant la 
campagne annonce l'arrivée prochaine de Laetitia. 
Le gouverneur demande une hospitalité de quelques 
jours pour cette dame et ses enfants. Et l'auteur de 
la lettre va jusqu'à désigner à son correspondant 
quelle chambre il lui plairait de voir réserver à la 
voyageuse. Celle-ci était jeune et belle. Il serait cu- 
rieux de savoir si M. de Marbeuf témoignait en faveur 
de toutes ses amies un sentiment aussi rigoureux 
du détail de l'installation. 



XI 



La dernière promenade que je fis à Ajaccio 
m'amena dans la nécropole. 



160 ANTHINÉA 

Une petite route en corniche part du pied de la 
citadelle. Bordée à droite d'un faubourg, elle suit la 
mer. Peu à peu cessent les maisons, le penchant des 
collines "apparaît tapissé de petits enclos réguliers. 
Étroits jardinets d'herbe folle, sans autre plantation 
qu'un ou deux cyprès fort anciens qui balancent 
leur plume noire, ils s'étendent comme un parvis 
au-devant de chapelles toutes pareilles, humbles, 
nues, marquées de la croix. 

Autant d'enclos, autant de sépultures particulières. 
Les Corses ont réussi à garder le droit d'acheter un 
peu de terre solitaire, de la fermer d'un mur et de 
s'y coucher au milieu des morts de leur sang. C'est 
le plus noble endroit qu'on puisse visiter ici. Tous ces 
tombeaux privés couvrent une demi-lieue de cam- 
pagne, dans un paysage composé Je vieux arbrôs 
et de rocs fracassés où règne l'idée de la mort. 

Chez nous, qui sommes condamnés jusque dans 
notre cendre à des voisinages fâcheux, le cimetière a 
renversé ce bel et humain usage des sépultures do- 
mestiques. Je ne vois aucune raison pour qu'un jour 
la fosse commune ne succède à nos tombes privées. 
Ce sera dans l'esprit du siècle et de ses lois. Quand, 
au détour des Sanguinaires, sur le bateau qui m'em- 
portait, les points blancs de la nécropole ont cessé 
de m'être visibles, il m'a semblé que l'un des derniers 
forts de notre race et le meilleur refuge qu'elle se 
fût donné contre l'administration de l'Égalité consu- 
laire s'évanouissaient de mes yeux. 

J'aurai quitté sur ce regret la patrie de Napoléon. 



LIVRE IV 

LE MUSÉE DES PASSIONS HUMAINES 
DE FLORENCE 

A René Quinton. 



Rue Gino Capponi; presque vis-à-vis de l'hospice 
des Innocents, au chevet de l'Annunziata, est un 
musée psychologique. 

11 y a huit ans environ* que l'auteur de la Physio- 
logie du plaisir, ce fertile et ingénieux Mantegazza, 
eut la pensée de rassembler sous des vitrines « des 
objets relatifs à l'étude des passions humaines ». Il 
fut d'abord embarrassé. Quels objets se rapportent à 
cette étude ? Mais plutôt quels objets, fabriqués de 
main d'homme, ne s'y rapportent pas ? Lesquels de 
nos: 'ouvrages ne sont point nés des semences de nos 

* Écrit en 1897. 



162 ANTHINÉA 

passions ? La nature même en est pleine ; toutes les 
fleurs séchées, toutes les feuilles de l'automne em- 
portent un témoignage de nos désirs. On peut en 
former des herbiers; mais le soleil, la lune, l'étoile 
du matin et l'étoile du soir entreraient assez maJ 
dans la collection. 

Mantegazza voyait la grave difficulté. Pourtant il 
acquit des armoires, posa des rayons et planta des 
clous. Ce matériel établi, il y casa à peu près tout 
ce qui lui tomba sous la main, renvoyant à des 
temps meilleurs le tri, le choix et le système. Un 
couteau de vendetta, un exemplaire de Justine, 
quelques pans de chaîne trouvés dans les prisons 
du Bargello, un cilice de mxoine, un tablier de franc- 
maçon se regardèrent d'un air navré sur les étagères. 
manque de méthode véritablement méthodique ! 
Les plus fameuses galeries et, je crois même, l'esprit 
humain en personne eurent à leurs commencements 
ce petit air de bric-à-brac. Mais, depuis, Mantegazza 
néglige avec obstination d'introduire dans son musée 
la moindre apparence d'un ordre. 

— L'unité, dit-il, ou les unités ? Cela naîtra de soi. 
Je ne l'y mettrai pas de force. Je ne le décréterai pas. 



TI 



Médecin, voyageur, professeur, écrivain, fondateur 
d'instituts ou d'académies, rédacteur d'almanachs, 
propagateur de recettes pharmaceutiques, au besoic 



LE MUSÉE DES PASSIONS HUMAINES 163 

député de Monza, sa ville natale, ou sénateur de son 
royaume d'Italie, Mantegazza avait fait, avant trente 
ans, le tour du monde ; il avait, au même âge, donné 
son meilleur livre et vécu, tant en Europe qu'en 
Amérique, le sujet de deux bons romans. Je fii's heu- 
reux d'entendre ce savant et ce galant homme, ce 
pétulant et universel polymathe unir dans son musée 
tant de sage réserve à l'esprit d'entreprise qui lui est 
naturel. 

Les trois petites salles dans lesquelles il me prome- 
nait semblaient signiGer au visiteur avide de syn- 
thèses précipitées : 

« — Nous ne connaissons rien de ce qui sortira 
» de nous. Quelle doctrine pourra naître de la mise 
» en rapport de ces curiosités bizarres ou communes 
j) recueillies de tant de côtés, nous ne le savons pas. 
» Mais nous voilà : regardez-nous et méditez, si toute- 
» fois vous en avez la force. 

» Nous ne sommes que le magasin des faits purs. 
» L'esprit scientifique nous donnera un jour, quand 
» il lui plaira de souffler, le classement, le tour, le 
» sens et la figure qui lui paraîtront convenables : il 
» tirera de nous les idées qu'il jugera bonnes. Nous 
» voilà, comme un flanc qui n'a pas été fécondé, 
» servantes, vases d'élection... » 



III 



Le classement de ces armoires est donc rudimen- 



164 ANTHINÉA 

taire. Dans la première ont été réunies en nombre 
les dépouilles de la coquetterie des femmes. Les pau- 
vrettes couchées avec les hommes de leurs siècles ont 
fait -retour au vieil élément primitif. Leurs parures 
seules subsistent, en mémoire de leur puissance : 

Les mortes en leur temps jeunes et désirées... 

Ces cadences du plus libertin des poètes s'élèvent 
doucement d'un fouillis de nippes légères, l'une d'un 
blanc éteint, l'autre rose fané ou mauve pâle, presque 
toutes fraîches encore, paniers, corsets, crinolines, 
vertugadins. Une douceur, un trouble s'y attachent, 
comme un parfum. Tout proche, les insignes de notre 
vanité. Ce sont les cordons, les rubans, les médailles, 
les plaques qiii servirent à distinguer les gens d'hon- 
neur. Pour ne blesser personne, on n'a point exposé 
d'ordre contemporain. Plus loin, un jeu de clefs, 
dont Mantegazza veut que j'admire l'extrême sim- 
plicité. 

— Ce sont les clefs du bon vieux temps. 

Il en a de proportionnées à la malignité croissante 
des malfaiteurs, sinon à l'avarice de nos proprié- 
taires. 

Dans la vitrine contiguë, réservée aux passions 
brutales, esprit de justice, vengeance, cruauté, un 
cahier de papier jauni, mais propre et de petit volume, 
nous conserve une liste des criminels exécutés' à Bo- 
logne' entre les années 1540 et 1792. Plus loin, un 
coutelas, qui trancha quantité de têtes en Dalmatie 
pendant la domination de Venise. 



LE MUSÉE DES PASSIONS HUMAINES 16S 



IV 



Le département des passions religieuses est vaste. 
Il pourra s'agrandir. Mantegazza s'est contenté d'ac- 
cumuler quelques bibelots incolores de la mômerie 
protestante, traités et livres de prières, avec les inven- 
tions du paganisme catholique cher à nos peuples 
du midi. 

L'industrie antique et fameuse des timbres de 
Lorette est bien représentée. 

— C'est, me dit Mantegazza, qu'elle subsiste en- 
core, mais clandestinement. Il y a cinquante ans, 
elle s'exerçait au grand jour. Les visiteurs de la 
sainte Maison ne quittaient guère la colline sans em- 
porter un certificat du pèlerinage. D'habiles sacris- 
tains leur timbraient la poitrine avec une imago- 
pieuse. En voici des échantillons. 

Faits de quelque substance qui ressemble au 
caoutchouc dur, ces timbres équivalent pour la bonté 
de leur empreinte à un tatouage parfait. Ce sont des 
brevets de pèlerinage que rien n'efface plus. Ils 
marquent les instruments de la Passion, le chiffre du 
Sauveur, la figure de la madone, l'Agneau pascal, la 
croix ou l'hostie enfermée dans un ostensoir. 

D'autres vignettes moins dévotes et exécutées à la 
pointe de l'aiguille ont été proprement découpées sur 
des corps de forçats et de matelots. Mantegazza, prié 
de me dire à quelle passion doit être ramenée la 



166 ANTHINÉA 



coutume du tatouage, lève les bras en soupirart qu'il 
donnerait beaucoup pour le découvrir. En attendant, 
il a classé ce goût étrange dans la catégorie des 
sujets religieux qui, venus du mystère, y retournent 
sans avoir été expliqués. 



Les deux premières salles du musée de psychologie 
sont publiques. La dernière et la plus reculée sera 
au contraire secrète. Elle est réservée à l'histoire 
complète de la luxure. Les Indes, la Perse, l'Egypte 
et, parmi les modernes, l'Italie, l'Angleterre, notre 
France y contribuent, cette dernière par un curieux 
service de Sèvres et par beaucoup de livres, d'ailleurs 
imprimés en Belgique. 

Mais Mantegazza se promet de grandes découvertes 
de ce qu'un angle spacieux de cette réserve sera 
consacré à Malthus. Le malthusianisme fait un des 
soucis principaux de mon docte guide. Je tente de 
lui rappeler à quel point le louable Essai sur le prin- 
cipe de la population est innocent des mœurs qu'on 
en fait dériver. Et comme, tout à son sujet, Mante- 
gazza s'étend sur les dégâts contemporains du fléau 
dépopulateur, un mot de Dante qui me revient tout 
d'un coup a failli me faire sourire. Tandis qu'on me 
démontre que l'amour pour l'amour et la volupté 
pour la volupté sont des diableries inventées en notre 



LE MUSÉE DES PASSIONS HUMAINES 167, 

triste siècle, les vers contradictoires du vieux poète 
remontent lentement à mon souvenir. C'est .au 
chant XV du Paradis, le célèbre passage de la prophé- 
tie de l'ancêtre. Feignant de rencontrer dans les 
sphères supérieures Cacciaguida, son propre aïeul, 
qui avait vécu une centaine d'années avant lui, Ali- 
ghieri, met dans la bouche de ce bon père la peinture 
idyllique et surtout satirique du beau temps de Flo- 
rence. 

(( Alors », soupire Cacciaguida, « alors il n'y avait 
« pas de maisons vides d'enfants. 

» Alors Sardanapale n'était pas venu... » 
Je n'ose unir de traduire ce qu'enseigna le malthu- 
sien Sardanapale aux tout premiers descendants de 
Cacciaguida, qui étaient en définitive les contempo- 
rains de saint Louis. L'italien a toutes les rusticités 
du latin : 

Non v'era giunte ancor Sardanapalo 

A monstrar cio ch' en caméra si puote... 

— Tel est ce Musée des Passions. Jusque dans la 
chambre secrète on y est caressé par un souffle de 
poésie^ 



VI 



Mais ce souffle devient plus vif une fois qu'on en 
est sorti et que l'on se retrouve dans la rue de 
Florence. J'avais rendu à Mantegazza et à son dis- 

3 



J68 ANTHINÉA 

tingué collaborateur, M. Hector Regalia, les grâces 
du plaisir que je leur avais dues. Ils s'étaient excusés 
avec la'tînesse de leur pays sur la façon modeste dont 
leurs collections remplissaient un dessin riche et 
ample, et plus je m'éloignais de C€S doctes collec- 
tionneurs en goûtant l'air vivace d'un après-midi de 
printemps, plus il me semblait que les « objets rela- 
tifs aux passions humaines » foisonnaient dans la 
lumière au-devant de moi. Toutes choses, réduites à 
l'état de simple enveloppe diaphane, me découvraient 
à nu ces passions génératrices et institutrices de la 
cité : les unes devenues architectes habiles, les autres 
peintres ou statuaires, mais imprimant et accusant en 
chaque fragment de muraille ou dans les reliefs de 
l'antique pierre dorée le mouvement ferme et hardi 
d'un peuple d'âmes vigoureuses et lascives. 

Le soir vint et l'air s'adoucit. Je cherchai dans le 
vestibule de l'Annunziata la belle tête blonde qui luit 
comme un soleil au premier plan de la Naissance de 
la Vierge. C'est, assure-t-on, une image de dame 
Lucrèce. André del Sarte qui l'aima la prit pour 
femme et, après qu'elle l'eût trompé infiniment, elle 
l'entraîna à la ruine. C'est pourquoi on la trouve dans 
toutes les oeuvres du maître. Jamais ces yeux, ce 
front, ces belles joues, plénitude de la lumière, ce 
sourire mystérieux ne me tinrent un langage plus 
évident. 

Sous le porche, les petites filles vendaient des 
fleurs, les jeunes dames allaient et venaient. C'était 
une vigile et heure de confesse. Elles me firent sou- 
venir de celles que j'avais aperçues la veille aux der- 
nières flammes du jour. Je pensai aux petites joueuses 



LE MUSÉE DES PASSIONS HUMAINES 169> 

de flûte et de guitare, aux marchandes de violettes 
qui^se tiennent assises à la terrasse des cafés. Malgré 
leur air fané, leur taille inférieure, j'évoquai les 
mendiantes qui offrent dans les rues des rameaux 
d'aubépine en fleur. 



VII 



Aiiisi me revenaient les silhouettes familières de 
Florence. En dépit de la grande instabilité de leur 
vie, elles se composaient avec les monuments. De 
toute la soirée, je ne pus me défaire de ce songe 
persécuteur, animé et réglé par le souffle de prime- 
vère qui, hiver comme été, s'élève en palpitant le 
long de l'Arno florentin. La sensation n'était pas 
neuve. Je l'éprouvais depuis le moment de mon 
arrivée. Mais elle devenait, en s'accentuant, une 
ivresse. 

Cette ivresse n'amollit point, car elle affine et forti- 
Oe ce qu'on porte de vrai dans l'âme. Elle est intel- 
ligence et courage, ardeur et lueur. Errant par les 
ruelles, elle m'introduisait au mystère de ce pays. 



VIII 



Poursuivant mon chemin dans une rêverie encore 



170 ANTHINÉA 

trop mal débrouillée, je passai via Dante devant la 
maison paternelle du plus amoureux des poètes, qui 
fut le plus intelligent et le plus énergique des 
hommes. 

EiN CETTE DEMEURE DES Altghieri, dit uu baudeau 
de pierre blanche, le divin poète naquit. 

Cette façade maigre et humble, qui a le caractère 
d'une transposition architectonique du personnage 
du poète, quand il passait dans sa longue cape rigide, 
me rappela naturellement que nul homme pins que 
l'amant de Gentucca et le serviteur de Béatrix n'a 
goûté le commun plaisir de haïr et d'aimer. Mais 
il fallut encore redescendre une ou deux ruelles jus- 
qu'à l'Arno, dans le voisinage du Pont aux Grâces, 
pour qu'enfin le langage des passions de Florence 
apparût parfaitement clair. 

Le hasard de l'association des pensées en fut la 
cause ou l'occasion : un portrait des Offices, André 
del Sarte peint par lui-même, je crois, se représenta de- 
vant mon esprit. Je l'avais regardé la veille avec une 
sorte d'amour. Les yeux caves, détournés et endoloris, 
le regard fou, timide et tendre, les maigres os tra- 
versant l'aride peau jaune, enfin cette chaleur et 
cette lassitude du dégoût uni au désir dont il avait 
l'empreinte, tout cela m'assaillit et, pendant que ma 
vue en était possédée, une musique intérieure me rap- 
pelait le beau distique de Catulle : Je hais et y aime..., 
seule épigraphe de ce portrait. 



LE MUSÉE DES PASSIONS HUMAINES ITT^ 



ÏX 



Seule épigraphe de Florence. C'est le vrai lieu du 
monde où développer ses passions. Il est une ville 
plus belle, mais je n'en connais pas dans laquelle il 
y ait un plaisir aussi vif à tenir sous les yeux de 
l'âme le visage d'une amie ou d'un ennemi. Elle est 
le fruit sublime d'une vie si extrême que le plaisir, 
la langueur même ou la dévotion y furent féroces. 
L'histoire de Florence, ses contes, ses chroniques, 
toute sa poésie portent le même sceau de la bonhomie 
sanguinaire ou d'une mortelle tendresse. Les armoires 
et les cabines vides de stylets et de dagues ont des 
cassettes de poison mêlées aux onguents et aux fards. 

Celui qui souffre de trop haïr ou ds trop aimer sera 
contraint ici de tourner au dehors la pointe de son 
sentiment. Il obtiendra la force de se délivrer par un 
acte. Et cet acte sera facilité encore, car la ville 
regorge de conseils et d'indications raffinés. La pen- 
sée de Florence et son atmosphère, ses rues étroites, 
sépulcrales et belliqueuses, ses fertiles jardins semés 
de citadelles nous proposent un choix de pensées, 
de calculs, de résolutions et de rêves parfaitement 
ajustés à notre désir. 

Le mot de Musée est trop faible. Que n'a-t-il la 
puissance ! J'essaierais de lui faire dire ce que peut 
être en nous Florence. Un musée des Passions, mais 
de passions vivantes, non de celles qui sont inhumées 



172 ANTHINÉA 

et incinérées ; rempli, non de débris sans fonction, 
sans usage, ni des lambeaux livides d'anciens ^orps 
déchirés et liquéfiés, mais peuplé, en vue de la vie, 
de ces formes incertaines et fumantes encore, sortes 
de mannequin préparé au métal ignescent qui 
s'échappent du bouillonnement d'un grand cœur... 
Parmi tant d'exemplaires et de schèmes possibles que 
lui montrent les vastes promenoirs du riche musée, 
un jeune être distinguera sans hésitation ni retard, 
les caractères de sa vie et les deux ou trois grandes 
règles de sa pensée. 



LIVRE V 

LE GÉNIE TOSCAN 

A Lucien Moréas. 



La plaine de Florence a vraiment un air de bon- 
heur. Il me souvient que j'y entrai le jour même oh 
parurent les premières nouvelles alarmantes de 
l'Orient, mêlées aux bulletins de la conférence sani- 
taire de Venise. Je vis ainsi distinctement le double 
fléau de la peste et de la guerre levé sur les villes 
d'Europe*. Mais cette idée ne put tenir contre les 
agréments d'une si heureuse campagne. 

C'était un soir de février, sur la route qui vient 
de Pise et franchit le mont Albano au défilé de Gon- 
folina. Dans cette nuit naissante, le ciel se faisait 
pur" et doux, la terre abondante et profonde. Des ver- 
gers, des bouquets de bois couronnés d'uT> feuillage 



174 ANTHINÉA 

qui ne périt pas en hiver mêlaient une ombre pâle à 
la demi-clarté. Sur les hauteurs qui longent d'une 
ligne à peine tremblée la rive gauche de l'Arne», sur- 
tout aux points où leur relief se creusait mollement, 
montaient 4e place en place de sveltes châteaux-forts, 
des clochers, de hautes tourelles élancées sur des 
tiges fines et gonflées au sommet comme des calices 
de fleurs. Coulant à notre droite, en sens inverse du 
voyage, le fleuve un moment rétréci baignait de longs 
parterres dessinés avec art au pied des maisons 
entr 'ouvertes. L'étranger ne saurait se défendre de 
sympathie pour un sol si gracieux et si commodément 
approprié à l'homme. Volontiers, pour ma part, je 
l'eusse appelé mon ami. 

Mais la ville approchait. Je me réjouissais de voir 
sa banlieue si pareille aux pensées agréables que 
donne le nom de Florence. Je la sentais venir dans sa 
grâce maigre et nerveuse, sans langueur, mais dénuée 
de brutalité. Tout charme, toute suavité et toute 
élégance, un peu molle peut-être, telle était la Flo- 
rence que j'attendais. 

Sous une bande de collines plus douces à la vue 
que ne l'est au toucher la soie, apparut enfin le clo- 
cher de Sainte-Marie Nouvelle. Je le reconnus à ce 
signe qu'il se détache en avant de Florence pour qui 
arrive entre le nord et le couchant. Il ne manqua 
point de me faire souvenir des couples du nécameron. 
Sous ce clocher, au milieu de la nef de cette vieille 
église, un mardi matin de l'année 1348, sept jeunes 
Florentines tinrent conseil avec trois jeunes gens de 
leur -connaissance, aussi courtois, aussi bien faits 
qu'elles-mêmes étaient nobles et avenantes ; c'est là 



LE GÉNIE TOSCAN 175 

qu'on résolut d'échapper à la peste et de goûter sur 
la colline de Fiesole, dont Tair est salubre et subtil, 
la consolation de l'oubli. 

Là-dessus la fatigue et l'excitation du voyage me 
firent rêver à moitié. Je me crus du Décaméron. Ou 
plutôt il me sembla que, cinq cent quarante-neuf ans 
après la grande peste, je venais chercher à Florence 
ce que Fiammette, Pampinée, leurs compagnons et 
leurs compagnes, avaient demandé à Fiesole. De 
jeunes dames en robe couleur du temps se contaient, 
les unes aux autres, des histoires ou des fables encou- 
rageantes. Puis toutes et moi-même, nous nous rani- 
mions à ces contes et l'on reprenait goût aux variétés 
de la vie. 

— Mais, dis-je en somnolant, Boccace affirme que 
la rencontre de Sainte-Marie a eu lieu un mardi 
matin, martedi mattina, dit-il formellement, et ce 
semble, il est jeudi soir... 

Sur ce beau doute, le vagon dans lequel je raison- 
nais de la sorte fit halte. Je sautai sur le quai. Ce 
mouvement me tira un peu d'illusion. 

Cependant je croyais toujours, en entrant à Flo- 
rence, pénétrer dans une espèce de paradis formé 
pour les délices de la vue et des autres sens. 

Aussi, quand la Florence véritable apparut, l'effet 
de ma surprise ne fut pas médiocre. A l'angle d'une 
rue obscure, qui débouchait sur une place vivement 
éclairée, j'ai senti comme un coup au cœur la gravité, 
la force et la majesté norentines. Quel visage sévère, 
dur, aux traits anguleux et profonds, me montra le 
génie toscan J 



176 ANTHINÉA 



II 



D'âpres maisons de pierre nue, de hautes façades 
aveugles, sombres, mortes à tout, brisant ou lassant 
le regard, hostiles au mouvement de la curiosité et 
enfin presque menaçantes : ce sont les palais de 
Florence. Des poings de fer sortent du mur de place 
en place. Il paraît que jadis on fixait là-dedans des 
torches. Mais on les dirait tendus contre le passant. 
Aucune autre saillie. Et des portes épaisses de bois 
dur ou de fer massif, couvertes de dessins farouches, 
souvent parsemées de gros clous d'un métal qui ne 
brille pas. 

Au-dessus de ces portes, la pierre, une pierre 
orgueilleuse, froide, dense, insensible, que les gens 
du pays nomment, je crois, pierre sereine, peut-être 
de ce qu'elle défie le temps et l'homme. Les temples 
de l'Attique ont aussi un aspect de sérénité éternelle ; 
mais la force en est souriante : un air léger circule 
autour des solides colonnes. Ici, point de colonnes. 
La paroi lisse, ardue. Jusqu'à la hauteur d'un second 
ou d'un troisième étage parisien, ces austères façades 
ne montrent aucune croisée, ne supportent pas de 
corniche. Nul ornement, que le grain serré des maté- 
riaux et leur belle teinte d'or sombre. 

Que la rue où sont établies ces forteresses soît 
étroite et obscure, comme celle du Proconsul, ou 
qu'on ait formé sous leurs murs une grande place 



LE GÉNIE TOSCAN 177 

aérée et lumineuse, toutes ont un grand air de haine. 
Elles gardent au front l'orgueilleux monogramme du 
premier Florentin qui les éleva, aussi bien pour s'y 
défendre du populaire que pour dominer ses égaux et 
imposer sa loi sur tous. Simple citoyen ou déjà tyran 
de sa villfc, c'était une espèce de prince. C'était à tout 
le moins un seigneur domestique, désireux de rester 
le maître chez lui et de retenir les siens dans l'obéis- 
sance comme pût l'être un père de famille romain. 
Dans ce refuge, s'accordait une libre pâture à l'am- 
bition, à la colère et au reste de ses passions. 

En descendant le cours des âges, Florence eut 
beau se laisser gouverner par le menu peuple, puis 
tomber au-dessous de ce simple état populaire et, 
se donner une manière de César, elle ne perdit 
pas l'antique marque du patriarcat primitif. Au 
icvm* siècle et encore au temps de Stendhal, ces 
anciens donjons de la liberté domestique passaient 
pour le théâtre d'inhumaines orgies. Le goût sévère 
et violent de ses édifices valait à Florence une renom- 
mée de science aux secrets du plaisir sanglant. La 
physionomie subsiste, à défaut de la renommée. Je 
l'ai retrouvée jusque dans les bâtiments les plus 
neufs des architectes fiorentins. Murs épais, assises 
puissantes, ouvertures peu prodiguées, sont encore le 
triple caractère de leurs maisons. 

Imitation involontaire, goût réfléchi de la tradi- 
tion ou souci de ne point défigurer leur ville, quelle 
que soit la cause de ces ressouvenirs, ils sont mani- 
festes. Je me défendais de songer au génie d'une 
même race, puisqu'on abuse, de nos jours, de ce 
genre d'explication. Qui sait pourtant jusqu'à quel 



178 ANTHINÉA 

point le caractère florentin s'affranchit des aiiciens 
Étrusques ? Sans doute le premier établi en Toscane, 
ce vieux peuple essaya de s'y enraciner par des cons- 
tructio^is -çternelles. Ses artisans ont décidé du style 
deloùs ceux qui leur ont succédé. 

Il est certain qu'on ne rencontre dans les rues d« 
Florence que fort peu de boutiques à larges baies 
vitrées, faites au goût de nos modes contemporaines. 
Les cafés même prennent jour par de modestes et 
parcimonieux carrés-longs, taillés dans la muraille 
comme à regret. Dans les demeures historiques, si 
la nécessité moderne fait ouvrir des fenêtres au rez- 
de-chaussée ou à l 'entre-sol, ces jours nouveaux sont 
grillés et les treillis de fonte ou de fer se doublent, 
se quadruplent. Bien qu'il y ait là des chefs-d'œuvre 
de forge, il ne me semble pas qu'on ait beaucoup 
cherché, comme à Avignon par exemple, les simples 
effets artistiques. Autant que j'ai pu l'observer, ces 
grilles ne bombent guère en panses fleuries. Leur 
applique est rigide. Elle ferme, défend et cloître, 
c'est tout son service. En vain les mœurs des hommes 
sont-elles devenues plus douces. On dirait que Flo- 
rence n'ose pas s'y fler encore et qu'enfin la patrie 
de la guerre civile ne perce les murailles qu'avec 
d'infinies précautions. 



III 



Ce violent appareil est au premier plan de Flo- 



LE GÉiNIE TOSCAN 173 

rence. Mais, pour arriver au second, il faut du temps, 
une volonté soutenue. Et cependant il ne faut que 
levei les yeux. L'accablement est si extrême qu'on 
les tient fixés près de terre. 

Un nouveau sentiment se forme, au fur et à me- 
sure que monte le regard. Ce qui naît brusquement 
du sol avec un aspect de prison, de citadelle ou de 
tombeau s'achève plus haut en dentelle. Cette pierre, 
qui épouvante dans son rugueux et triste soubasse- 
ment, épanouit auprès du ciel de charmantes déli- 
catesses dont la limpidité de l'air permet de compter 
le détail. Elle est brodée abondamment d'écussons, 
de corniches et d'autres reliefs d'une grâce fine. Tout 
en haut, les fenêtres surtout font des miracles ; de 
sveltes colonnettes, simples ou accouplées, sou- 
tiennent le cintre ou l'arcade aiguë ; plus elles 
approchent du faîte, plus leur ciselure légère étonne 
de richesse et de subtilité. On songe à ces grands 
arbres dont le tronc nu et gris, et les branches obs- 
cures finissent par jeter une multitude de fleurs. 

Tantôt paré d'une corniche, comme chez les Strozzi, 
tantôt ceint de créneaux fourchus, ou simplement 
couvert d'une toiture à pente douce, le faîte de quel- 
ques-uns de ces monuments, le Palais vieux, le Bar- 
gello, qui servit autrefois de prison à la république, 
est surmonté d'une haute tour à quatre angles. Celle- 
ci porte aux nues, comme une offrande ou un défi, 
la cloche et le lys de Florence. 

On sent alors en quoi les modernes Toscans ne 
furent pas uniquement de bons ouvriers d'architec- 
ture militaire. Ce peuple orfèvre, forgeron, ébéniste, 
verrier a connu la passion presque fiévreuse, le génie 



180 ANTHINÉA 

presque maladif de l'art ornemental. La toreutique 
des Anciens ne servait qu'aux dieux et aux femmes. 
Ici, le plus brutal voulut une poignée bien ciselée 
pour son épée, et sur la lame des incrustations pré- 
cieuses. On a souvent noté le fait ; mais j'ai compris 
ce caractère de recherche imprimé dans les âmes les 
plus violentes quand j'eus franchi le seuil de l'un des 
palais de Florence. Où mon œil, abusé par la rudesse 
des murailles, s'attendait à quelque caveau, régnait 
une clarté égale, une cour vaste s'étendait oîj ne 
manquait ni l'eau, ni l'air, ni le soleil. Au centre, 
une fontaine. Aux côtés du carré, un réseau d'arcades 
basses, toutes fleuries d'images et d'inscriptions. Il 
semblait que la main d'une femme les dût cueillir. 
La roche est vieille. Elle a noirci. Les figures qu'elle 
a reçues sont restées belles de jeunesse : glorieuses 
roses de pierre, corbeilles de feuilles roulées, arceaux 
fléchis comme des personnes humaines. Les escaliers, 
divisés en paliers fort étendus, mènent, selon des 
pentes aussi douces que magnifiques, aux étages 
supérieurs. Quelle merveille que le déroulement des 
gradins sur l'un des flancs intérieurs du Bargello 1 
Et quelle volupté que cet amas d'objets délicats et 
gracieux sur le revers des murailles inexorables ! On 
tenait à l'écart l'étranger animé de pensées hostiles. 
Mais le visiteur accueilli, tout le fête d'un sourire 
grave et discret. Ce sourire, il est vrai, n'est pas 
celui de l'hospitalité orientale. Et ce n'est que la 
face des murailles qui se dérident. Le palais florentin 
nous tient, et il nous retranche du monde. Oii êtes- 
vous, légers entrecolonnements,, aérienne liberté de 
la vie attique 1 Ici, l'air, la lumière ne viennent guère 



LE GÉNIE TOSCAN 181 

que des cours : l'une et l'autre appartiennent au 
maître du palais. Toutes les trahisons s'y peuvent 
consommer, l'histoire florentine est pleine de ces 
guet-apens. 



IV 



Voyant les églises, les cloîtres, les musées, le palais,; 
je passais mes journées dans la société des morts. 
Mais on n'échappe nulle part à la pensée, à la pré- 
sence des vivantes. Sont-elles belles ? Il n'y a pas de 
voyageur qui soit libre de ce souci. 

Il faut, je pense, distinguer. Car les premières 
florentines croisées en arrivant rue des Ceretani, rue 
Calzaioli, me parurent charmantes avant même que 
d'être vues. Ce pas ferme et nerveux, ce geste souple, 
qu'on ne trouve guère en province, me montraient 
que j'étais enfm parvenu dans une ville capitale. 
Depuis Gênes, que j'avais quittée l'avant-veille, tant 
de paysages différents s'étaient succédé sous mes yeux 
qu'il me semblait avoir couru la campagne six mois. 
De là, le vif plaisir que me donnèrent ces petites 
Parisiennes de l'Italie. 

II eût suffi, pour continuer le plaisir, de fermer 
ou de baisser les yeux jusqu'au lendemain, à l'heure 
où je fuseaux Cascines. Là, en effet, se montre la 
société de Florence. A l'ombre des pins centenaires, 
dans l'étroite et longue avenue qui borde l'Arno, à 
l'air tiède, au pâle soleil, j'ai vu passer un nombre 



182 ANTHINÉA 

infini de belles personnes et dont plus d'une, par I0 
vigou'^eux accent, la grâce solide, la finesse pure des 
traits, par un éclat de sa pâleur mate ou ambrée et la 
simplicité de tout le caractère, réalisait un rêve de 
la beauté antique. Mais ces formes heureuses qui, en 
marbre, n'eussent servi qu'à nous rendre plus sages 
et plus religieux brûlaient de vie, hélas ! et communi- 
quaient de leur trouble. 

Les promeneuses des Cascines appartiennent pour 
la plupart au patriciat de la ville et forment comme 
un petit îlot flottant où se réfugie la fleur des beautés 
de l'Italie. Si on les met à part, la race florentine est 
loin d'être belle. Ce que j'en ai vu en d'autres quar- 
tiers est même assez laid. L'uniforme laideur du 
sang populaire, en un lieu si beau, me déçut. 

Les villes du midi habituent, en effet, leur visiteur 
à tant de surprises ! Ce n'est pas seulement sur les 
promenades à la mode qu'on a chance de ressentir 
une belle palpitation. Sur un bout de trottoir, dans 
l'ombre d'un vieux magasin, à l'entrée d'un corridor 
sale, on est pris tout à coup par la beauté de carre- 
four, éclatant comme un astre sous les plus modestes 
habits. Une taille bien faite, un pas doucement ba- 
lancé. Si on lève les yeux, c'est un bel œil, un teint 
de fleur nouvelle dans le cadre d'une croisée, qui 
tirent brusquement de pensée ou de rêverie et sus- 
pendent d'admiration. Jeux des rencontres , du hasard 
communs à la Provence, à la Gascogne et à l'Italie. 
Ce bon hasard ne se joue guère au dedans de Flo- 
rence. Le voyageur éprouve avec mélancolie qu'il 
manque quelque chose à tous ces plaisirs. 



LE GÉNIE TOSCAN 183 



Comment une race si vieille, une cdujp^giie si fé- 
conde en nobles arbres inutiles, un ciel si doux, ont- 
ils disgracié jusqu'à ce point le grand nombre de 
leurs enfants ? Ni éclat ni flnesse dans la nuance 
de la peau. Nulle régularité dans les traits des vi- 
sages. Des corps osseux et boursouflés, souvent asy- 
métriques et déjetés, voilà ce qui frappe. 

Et l'on songe au passé, aux saintes figures de 
l'art : 

— Jeunes gens de Florence, jaillis comme des lys 
de l'étroit justaucorps, orgueil et joie du statuaire I 
Honnêtes dames dont la robe dessine les plis verti- 
caux, parfaitement rigides, dans les Nativités ! Ma- 
dones aux graves paupières, corps mystiques, trop 
minces, dont le vêtement flotte à la brise angélique, 
pîoyés, presque rompus par VAve Maria! Vierges 
folles, figures d'un calme trompeur, que démentent 
bien la mollesse, robuste pourtant, de vos lignes et la 
langueur de vos regards, têtes méchantes et sereines, 
poitrines et seins florissants ! Si la race n'a pas 
changé depuis l'âge d'or de Florence, ce n'est point 
dans le menu peuple, ni même dans le peuple gras 
que vous ont rencontrés les Allori, les Cellini, les Bot- 
ticelli, les Lippi, les André del Sarte, les Ghirlan- 
dajo : s'ils ne vous ont rêvés, il faut que les personnes 



184 ANTHINÉA 

des familles le» plus illustres n'aient jamais hésita 
à monter dans leur atelier. 

Tel était, dans une forme un peu exaltée, mon 
premier sentiment. Mais je dus observer combien les 
plus laides physionomies que je rencontrais dans la 
rue offraient pourtant une expression de vivacité 
intelligente et réfléchie. Je sentis, en particulier, le 
luxe étonnant des nuances dans les signes de la 
finesse, depuis la bonhomie à peine maligne jusqu'à 
la ruse et la perfidie déclarée. Même variété dans 
les tours que donne au visage la passion. Pas un trait 
de ces boutiquiers et de ces ouvrières qui ne fût 
significatif ; pas une déformation qui ne fût élo- 
quente et, en quelque sorte, historique, si les airs 
du visage racontent l'histoire de l'homme. Nos mots 
de laideur spirituelle et de laideur passionnée sont 
ici de situation. 

Un regard plus profond m'embarrassa bien davan- 
tage. Comment faisaient donc ces gens-là pour être 
laids? Vus d'un peu près, ils ressemblaient parfaite- 
ment aux chefs-d'œuvre de leur peinture et de leur 
sculpture locales. L'application, l'étude me décou- 
vraient ces ressemblances. Je m'en pénétrais chaque 
jour. Avec quelque stigmate de surcroît, je recon- 
naissais les m.entons aiguisés en fourche de Botti- 
celli ; plus loin, exagérée ou comiquement déviée, la 
ligne ondulée et serpentine de ses beaux corps. Je 
remarquais ici les maigreurs allongées des têtes famé- 
liques dont s'inspira si fréquemment le triste et 
attentif Donateiîo, ailleurs ces larges faces, osseuses et 
musclées, parfois doublées d'une couche de graisse 
rose, que nous ramène Ghirlandajo. J'en déduisais 



LE GÉNIE TOSCAN 185 

que tout ce que Florence présente de vivant répète en 
laid, mais répète distinctement les choses éternelles 
qu'elle garde sur ses murailles. Levez le masque qui 
grimace -et la similitude des visages éclate aussitôt. 

Ce vilain masque d'où vient-il ? Croirons-nous 
simplement à la dégénérescence du type depuis le 
XVI® siècle ? J'ai parfois admiré chez des petites filles 
de dix ou douze ans, qui jouent dans le ruisseau en 
sortant de l'école, chez les garçons, jusque vers qua- 
torze ou quinze ans, un caractère qui les oppose à 
leurs père et mère comme à leurs grands frères et à 
leurs grandes sœurs. Ces grands enfants ou ces jeunes 
adolescents sont très beaux. En eux, le modèle de 
l'art florentin apparaît dans sa fraîcheur, dans sa 
nouveauté^ sans une ombre, quelques types tellement 
purs qu'on les croirait descendus vifs d'une fresque 
du Dôme, d'un cadre du palais Pitti. Il n'y a d'un 
peu avivé que la couleur. On saluerait une fillette de 
la rue : — Bonjour, ange de Botticelli, et telle autre : 
— Salut, madone de Lippi. 

Ange féminin ou madone, il ne faut pas beaucoup 
de saisons pour les défleurir. Longtemps avant d'être 
nubiles, toute grâce les a quittées. Dès le premier 
moment de leur maturité, la ligne se corrompt et le 
teint se fane. J'en ai cherché et peut-être trouvé la 
cause dans la vive précocité de toute la race. Ai-je 
dit que cette beauté des petits enfants a, comme la 
laideur chez l'adulte, une ardente expression de pas- 
sion et d'intelligence ? Cet air, commun à toute créa- 
ture florentine, est peut-être le signe du génie même 
du pays. 

Une passion, une intelligence trop prompte, voilà 



186 ANTHINÉA 

ce qui dévore, brûle, réduit en cendres le charme 
délirât des petits Florentins. Sans doute qu'ils sou- 
tiennent une vie trop active pour le commun de 
jeunes êtres. Trop sentir, trop penser les dessèche, 
les contrefait ou les empâte. Seules, de rares créa- 
tures, comme celles que j'ai aperçues aux Caséines, 
affinées mais fortifiées par l'hérédité du bonheur, 
savent briller du feu qui ravage toutes les autres. Au 
combat que les deux plus dures forces de la vie livrent 
à leur beauté, aux offenses dont la pensée et le désir 
les accable et les ruine, naît en elles, ou du moins 
dans l'aspect de leur face pâle, un air de fièvre et 
de langueur qui compose un charme nouveau. 

Par là, tout compte fait, l'art florentin et la nature 
Corentine ne se contrarient plus. Il est superflu de 
penser que le physique de la race ait perdu grand 
chose depuis trois siècles. Les meilleurs artistes de 
la meilleure époque ont, du reste, laissé une collec- 
tion copieuse de laideurs caractéristiques. Ces ou- 
vrages d'un réalisme aigu sont à considérer. Celui 
qui les a médités s'aperçoit qu'ils ne diffèrent point, 
quant aux marques du type, d'avec les œuvres les 
plus idéalistes. Celles-ci montrent seulement ce type 
simplifié, remis d'accord avec lui-même et décoré 
des prestiges de la jeunesse. L'essentiel des traits 
qu'éternisent tous les artistes florentins leur est venu 
du populaire de leur ville ; pour le surplus, les 
enfants et les grandes dames l'apportèrent aux con- 
templateurs de génie. 



LE GÉNIE TOSCAN 187 



VI 



Quel désert, l'Arno à Florence î En huit jours je 
n'ai pas vu trois embarcations. Unie comme un mi- 
roir, l'eau ne porte que des reflets. Maisons, palais, 
masures s'y regardent du haut des rives. Au midi, 
depuis le pont de la Sainte-Trinité jusqu'au delà du 
Pont Vieux, il n'y a point de quai, le pied des édifices 
enfonce tout droit dans le fleuve. Il faut voir au 
soleil couché la couleur vigoureuse, la hautaine et 
forte structure de ces façades florentines, toutes bles- 
sées, lépreuses, avec leurs croisées en arceaux et leurs 
corniches en dentelle, se refléter fidèlement dans 
cette longue nappe nue, que le ciel occident trempe 
de rose et d'un or glauque. On dirait un recueil de 
souvenirs mystérieux arrêtés au poinçon sur des ban- 
delettes de bronze. 

A ce moment du soir, le vaste plateau arrondi qui 
domine l'est de la ville se couronne de petits feux. 
Ces points scintillants nous appellent. Quelque chose 
attire là-haut le passant de Florence. Et l'on cède, 
bon gré mal gré, à cet appel. On prend le pont aux 
Grâces et la porte Saint-Nicolas ; sans remarquer là 
curieuse agitation de ce quartier bien populaire, un 
peu pouilleux, d'un goût à ravir tous les amis du 
pittoresque, on s'élève, entre deux rangées de cyprès 
sombres flanqués eux-mêmes d'oliviers, sur une âpre 



188 ANXmNÉA 

montée, mi-escalier, mi-rampe dovce qui conduit à 
San-Miniato. 

La bolline de San-Miniato ferme brusquement ce 
côté de l'horizon ou, pour mieux dire, elle l'occupe, 
l'emplit et le décore à la manière d'un autel ou 
d'un tombeau. Anatole France, dans son Lys rouge, 
vante le style ferme et pur de ce monument naturel. 
Peut-être que le double mont où Fiesole repose, 
comme un bouquet de fleurs sauvages dans le creux 
d'un beau sein, paraîtra d'un goût plus riant ; mais 
nulle part au monde l'accord de la grâce suave avec 
une mâle énergie ne se réalise aussi bien qu'a San- 
Miniato. 



VII 



Je dois dire qu'on y peut monter en voiture. La 
place Michel-Ange dont j'avais vu d'en bas s'allumer 
les rampes de feu forme comme un premier palier de 
la colline. Cette place est immense. Une copie assez 
fidèle du David conservé à l'Académie des Beaux- 
Arts orne la fontaine centrale. De là plusieurs pentes 
semées d'arbres sauvages mènent au deuxième palier, 
petite hauteur élégante et fort à découvert que sur- 
monte l'église de Saint-François de la Montagne. 
Michel-Ange, génie du lieu, qui défendait de là sa 
ville contre Charles-Quint, aimait cette chapelle pour 
6a rusticité. Il l'appelait, dit-on, la belle villageoise. 
Elle est nue, mais de proportions très agréables et les 



LE GÉNIE TOSCAN 18Sf 

vieilles murailles jaunes recueillent ce qui leste de 
clarté dans le ciel après que le jour est passé. 

On a planté, à gauche, sur l'arête de la colline, une 
forte haie de cyprès où vient se briser le regard : en 
sorte que les yeux sont nécessairement rejetés à droite 
vers la vallée et sur la plaine. Cette fine violence était 
à peine utile car la vallée contient Florence épanouie 
avec ses clochers et ses dômes, et la plaine comprend 
les jardins de Florence, avec le pays tributaire. Beau 
et riche pays, étoffe magnifique où furent taillés les 
chefs-d'œuvre et les grands hommes, on veut monter 
plus haut pour l'embrasser dans sa véritable étendue. 

Encore un petit bois, une pente légère, d'obliques 
chemins sommairement dessinés, et l'on parvient, 
sous une voûte, devant la porte du cimetière et de 
l'église San-Miniato. L'église revêtue de marbres 
noirs et blancs est antique ; le cimetière, trop mo- 
derne. Mais je négligeai l'un et l'autre, ne cherchant, 
à vrai dire, qu'un point central et culminant d'où 
mettre de l'ordre chez moi. 



VIII 



Dans le mystique recueillement de la nuit, il arrive 
parfois que les choses ont un lang-age. J'entendis 
assez bien ce que répétait cette claire nuit d'Italie. 

La robuste masse apennine déployait du'nord à l'est 
dans le lointain une draperie violette et blanchâtre. 



190 ANTHINÉA 

Toute la plaine illustre déroulée à ses pieds semblait 
dire, dans les ténèbres et le silence, en considérant 
la montagne : 

— Voilà ma mère, ma maîtresse. Voilà ma protec- 
trice. Et voilà mon abri contre les vents, les pluies, 
les nuages pernicieux. Elle est la règle de mon ciel, 
le tempérament des saisons et l'artisane infatigable 
de ma richesse. 

De leur côté, les hommes qui, par un hasard bien- 
heureux, eurent les premiers cheminé par les hau- 
teurs et, s'étant établis dans cette fertile région, trou- 
vèrent tant de fruits en échange de peu de peine, me 
disaient, quoique morts depuis beaucoup de siècles, 
en désignant d'un doigt décharné le même Apennin : 

— Il est notre rempart. Qui pourra le franchir ? 
Qui passera par là ? Nous sommes enfermés dans la 
tombe après nos travaux de défense, mais nos enfants 
nous peuvent succéder sans interruption. Sûrs de 
n'être jamais troublés par des intrus, ils vivront ici 
entre frères en faisant refleurir tous les arts amis da 
la paix. 

— Il est assez vrai, me disais-je en recueillant ces 
deux discours, que l'Apennin, avec les montagnes qui 
s'en détachent, alpes apouanes, monts pisans et 
Albano, prodigue aux terres de la Toscane du nord 
les bienfaits d'une ample nature. Mais la race des 
hommes n'y a pas rencontré de vie plus paisible 
qu'ailleurs. A peine fixés, on sait bien qu'ils furent 
dans la nécessité de se retrancher. Contre qui ont 
été dressés les premiers murs de pierres brutes, cons- 
tructions dites pélasgiques dont Fiesole conserve le 



LE GÉNIE TOSCAN 191 

vestige inquiétant ? Fut-ce contre des étrangers ou 
des voisins ? Ne fut-ce pas plutôt au cours d'une 
guerre intestine, née justement de l'abondance et de 
la richesse du sol, entre ses premiers occupants ? 

Que j'étais fol, en arrivant, de relater comme un 
contraste la suavité du paysage florentin et la rude 
physionomie de la ville ! C'est cette douceur du pays 
qui fit courir aux armes, excitant les disputes par les 
rivalités. C'est elle qui forma l'appareil guerrier de 
ces murs. Lorsque le paradis régnera sur la terre, 
comptez que toutes les maisons seront fortifiées 
comme les palais de Florence : car tout le monde aura 
beaucoup à perdre et à gagner. Les violences civiques, 
les révolutions, les émeutes et les autres calamités s« 
comprennent par l'excellence prodigieuse de la con- 
trée. Les hommes passionnés qu'elle avait nourris 
de son suc n'étaient point des méchants ; mais elle 
était pour eux un trop beau sujet de désir. Ils mirent 
à la posséder, à poursuivre leur bien en elle, une 
ardeur et une violence dignes d'elle, mais presque 
sans modèle ni imitation dans l'histoire. 



IX 



— ma belle guerrière! 

J'adressais à Florence le sombre salut d'Othello. 
Devant moi, comme sous une forêt de lances^ bOUS 
ses tours et sous ses remparts, elle se donnait au 
sommeil. Depuis trois siècles, elle dort. Le risorgi- 

9 



192 ANTHINÉA 

mento de l'Italie ne l'a pas réveillée, ni les dix années 
du séjour du roi de Piémont. Elle dort. Je songeais 
à toutes les fureurs qui la soulevèrent. Je revoyais la 
face de ses enfants les plus fameux, masques à fu- 
reurs peinte:!^, âpres enseignes du désir : tantôt douces 
comme des visages de femme, ne respirant que le 
souhait d'un repos gracieux donné aux passe-temps 
de la vie et des arts, tantôt dures, contractées et 
mystérieuses, pliées sur elles-mêmes, portant la trace 
vive des flagellations du Destin. 

Mais le Destin n'a jamais épargné Florence, quand 
elle s'épargnait un instant elle-même. Quelle ville a 
souffert plus de sièges et plus d'invasions ? Oiî les 
barbares ont-ils donné avec plus de furie ? Les pas- 
sages de l'Apennin furent vite sondés. Les Étrusques 
eux-mêmes avaient bientôt cessé de rêver avec con- 
fiance du côté des monts protecteurs. Par là, en 
effet, débouchèrent une à une toutes les races qui 
devaient saccager et peupler l'Italie. Elles n'ont pas 
fini de glisser sur la même pente. Contre les hordes 
cimmériennes, Florence, mille fois, dut armer son 
sein délicat. 

Elle avait des rivales ou des sujettes dangereuses. 
Cette Pistoie collée à la montagne, là-bas Lucques, et, 
derrière la bande des collines la triste Pise, vingt 
autres villes ont alarmé son instable suprématie. 
Tout cela la tenait inquiète et l'obligeait à un effort 
perpétuel. 

Effort à quoi ? Pour quoi ? Pendant que j'en faisais 
le compte, je revoyais le plus amer des sourires du 
monde, celui qui éclaire d'une faible et triste clarté 
cet honnête visage de Michel-Ange dans tous les por- 



LE GÉNIE TOSCAN 193 

traits qui nous sont demeurés de lui. Ni comme État, 
ni, à vrai dire, comme centre de mœurs, la vieille 
république n'est plus. Une dégénérescence insensible 
est venue à Florence, comme à l'Italie, comme à 
toute cette planète qui refroidit de jour en jour, s'en- 
laidit et se barbarise. 

Dira-t-on que, du moins, tant d'effort réuni fait 
une belle ville et une belle histoire ? Sans doute. Il 
faut souscrire de tout cœur à ce jugement. Mais il 
faut avouer qu'une telle beauté est confuse, multiple 
cl divisée en cent endroits contre elle-même. Elle ré- 
sulte du hasard et de la nature, la nature donnant, 
le hasard conservant sans aucune règle précise, bien 
plus que de l'effort coordonné des hommes. Lorsque 
ceux-ci sont parvenus à mettre debout quelque monu- 
ment à quadruple façade avec une corniche entière, 
un toit, des plafonds achevés et des fresques qui aient 
séché complètement avant de s'écailler, comptez 
qu'ils ont donné leur somme ; les pauvres gens ne 
bâtiront jamais une place, ni une ville entière, ni un 
État complet. Leur vie est courte, leur tradition su- 
jette à se rompre sans cesse. Ils ne s'écoutent guère, 
et ils ne se comprennent point. 

A quoi tendit l'effort surhumain de Florence ? On 
assure que Michel-Ange se le demandait en sculptant 
l'Aurore et la Nuit sur les tombeaux de la chapelle. 
J'avais va les sombres figures. Mais à San-Miniato, 
sur .cette, hauteur solitaire, devant l'héroïne endor- 
mie, j'ai senti mieux qu'ailleurs la pensée amoureuse 
€t mélancolique du statuaire. L'histoire florentine 
et l'histoire de l'univers m'ont souri un peu comme 
lui. 



194 ANTHINÉA 

Il ne faut pas être vainement ambitieux pour le» 
très belles- choses. Elles sont, et cela suffit. Comme 
le montrexit le lys ensanglanté de ses armes et lé sens 
du mot qui la nomme, Florence aura été une fleuf de 
la terre. Elle aura été cette fleur de paix, de plaisir 
et de joie, d'où sortent, par une surhumaine généra- 
tion, la guerre, ses transports, ses malheurs, ses 
vertus. En descendant la côte de San-Miniato, il me 
semblait tenir en main ce lys déchiré et sa-Hglant. 

— Non ! disais-je, pourquoi demander aucun"' fruit 
à une fleur si belle ?... Notre univers est une tige dont 
la fleur ne fait pas de fruit. 



LIVRE VI 

LE RETOUR ET LE FOYER 

NOTES DE PROVENCE 



Au Vicomte de Léaulaud. 



Pourtant, l'on se montrait quelque auguste -décombr*, 
Quelque jeu de soleil échauffant un pin sombre, 
Par places le rayon comme un poudreux essaim. 
Lumière du Lorrain et cadre du Poussin... 

Sainte-Beuvb. 



LE FAUX PRINTEMPS 



Nous avons traversé la France couverte de neige. 
Le petit jour qui s'est levé au midi de Vienne nous 
présente le même paysage glacé ; mes yeux faits à 
considérer ces campagnes par des matinées de, soleil 
cherchent^- inutilement à les reconnaître. Des mu- 
railles fameuses autrefois saluées au passage d'un 
nom ami fuyaient sans souvenir, comme des étran- 



196 ANTHINÉA 

gères. Seuls, accablés de neige, les plans horizontaux 
donnaient quelque vie au regard. 

A la frontière de Provence cette neige se dissipa. 
Dans un air coloré de longues franges roses, flot- 
tèrent, du levant au couchant, des flottilles de nuages 
de toute forme. xMais ces nuages s'empourprèrent ; 
sous leurs plis redoublés se manifesta le soleil. 

La lumière jaillit bientôt, dora les écailles du Rhône 
et courut multipliée comme un feu subtil entre les 
verges noires des petits arbres qui se succédaient dans 
la plaine. Ces lumières du ciel sont peut-être le sou- 
verain bien. Elles apportent le courage et l'égalité 
à notre âme et ramènent à leur proportion les maux 
que centuplait chaque folle imagination de la nuit. 
consolatrices de l'homme ! J'avais le corps, l'esprit 
trop malades pour les nommer ; mais elles me sou- 
rirent en se distribuant sur toutes les choses. Les 
vieux murs ravivés s'échauffaient sous la flamme 
agile. Les teintes naturelles y refleurissaient à vue 
d'oeil. 

Nous avions dépassé ces coteaux du Valentinois que 
baigne la Drôme, d'aquèa Valentinès que Droumo 
arroso, comme chante Mistral. Avenues de platanes 
et de mûriers, jardins déserts encore, maisons ca- 
duques et nouvelles adossées à la roche ou cons- 
truites en plein champ, les petites villes prospères du 
Comtat se mirent à défiler dans cette splendeur. L'air 
dépouillé comme la terre nous laissa voir du haut en 
bas de leur structure les gloires romaines d'Orange. 
Ce fut un peu plus loin que la voie reprit sa tristesse. 
Introduits en Provence par une espèce de portique 
composé des nuances les plus délicates du ciel, ce 



LE RETOUR ET LE FOYER 197 

portique franchi nous laissait retomber sous la loi 
de l'hiver. Point de neige, mais ces larges gouttes 
d'eau glaciale qui sont de la neige fondue, et toute 
la campagne pénétrée d'une demi-brume d'où sor- 
taient çà et là des créneaux, des clochers, des tours. 

Je serais retombé dans l'état de langueur qui 
m'avait chassé de Paris si, en suivant le fil du Pihône. 
sous la mélancolie de l'espace supérieur, les formes 
des collines ne m'eussent révélé le mérite essentiel 
de leur composition. A la faveur de ce gris matin de 
février, elles m'ont fait comprendre qu'elles n'ont 
pas besoin des revêtements du soleil. Oui, ce pays 
vaut par lui-même. Les petites hauteurs qui environ- 
nent le monastère de Frigolet, le thym modeste qui 
les borde et les oliviers nains alignés en pâles bos- 
quets témoignaient d'intentions exquises, et parfai- 
tement réussies. 

J'imaginais qu'il faisait peut-être un froid vif et 
n'osais me risquer à la croisée de la voiture. Quand 
il fallut descendre en avant de Marseille, la bienveil- 
lance universelle me saisit, comme par la main. Dans 
l'air calme la pluie tombait légère sans répandre cette 
humidité pénétrante qui autre part menace de dis- 
soudre l'âme et la chair. La pluie cessa ; l'air aussitôt 
devint sec et brillant. Il brillait non du lustre que 
laisse parfois une averse, mais, véritablement, de sa 
lucidité. Si le ciel restait floconneux, ces flocons se 
bombaient à des hauteurs divines et formaient une 
voûte qu'approfondissait le regard. 

Entre tant de remarques faites pour enchanter un 
transfuge et un exilé, le hasard du chemin me pré- 
senta un vieil amandier couvert de crevasses, <jue 



198 ANTHINÉA 

l'habitude de plier sous le même vent avait allongé 
sur le sol. Deux semaines plus tôt, on l'aurait pris 
pour quelque bûche monstrueuse résersée sur le bord 
du talus par les paysans. Mais à peine l'écorce noire 
était-elle visible sous la profusion éclatante des fleurs 
qui en avaient jailli. Non seulement la pointe des ti- 
gelles, mais une infinité de tétines imperceptibles 
échappées de l'écorce crevaient en nuage de fleurs. 
Entre le bois inerte et cette fleur aérienne, pas une 
feuille. Il m'en ressouvint, ma Provence allait ouvrir 
ses semaines de faux printemps. 

De toutes nos saisons, c'est assurément la plus 
belle. (( Chaude, pure, dorée », trois mots d'un an- 
cien hymne que je lui composai dans mon adoles- 
cence, me revenaient sur un rythme persécuteur. 
Mais, à quinze ans, tout enthousiasme exagère. A dire 
vrai, la pluie et le soleil se disputent ces jours char- 
mants. Et, cette année, le soleil n'est pas assez pur 
pour sécher la terre amollie. Là-dessus, les paysans 
invoquent le mistral. Et le mistral accourt. Un fleuve 
aride passe sur la campagne, en boit toute l'humeur, 
durcit et maçonne la terre. Déjà le blé nouveau 
montre sa pousse d'un vert tendre et se met à trem- 
bler avec une inquiète douceur. Dans les arbres, le 
haut des vergettes se tend comme un mamelon trop 
gonflé. Des formes indécises en travail évident ponc- 
tuent la longueur des ramilles. 

Ce qui bourgeonne ainsi, malgré le mistral de 
février, brûle facilement six semaines plus tard. Notre 
Mars s'applique à mériter les noms redoutables que 
lui ont décernés les pères latins. A peu près certains 
de la ruine, les paysans se défendent d'un désespoir 



LE RETOUR ET LE FOYER 199 

prématuré et tout en se donnant à des précautions 
infinies : 

— C'est la saison, assurent-ils, il faut que la sève 
travaille. 

Peut-être convient-il de suivre comme eux la na- 
ture. Parmi tant de sagesse émanée de ces bons 
rustiques, la bourrasque a beau faire, les joncs et les 
roseaux plier eux-mêmes en tournoyant. Des abîmes 
de l'air à toutes les racines végétales de l'être, le ciel 
renouvelé impose sa jeune vigueur. La croissance de 
la lumière, une tiédeur manifeste de jour en jour, les 
fleurs de toute sorte qu'elle fait s'exhaler avec un 
soupir de plaisir, le souffle retenu mais sensible de 
tant d'autres fleurs latentes encore ont bouleversé 
la face et l'intimité des vivants. Hier n'est plus et 
tout s'efface de ce qui n'est point l'avenir. 

Ce matin, un pêcher en train de défaire sa fleur 
m'a tenu sans haleine et dans une espèce d'angoisse. 
Je ne trouvai à comparer à cet effort mystérieux que 
le bas-relief des divinités d'Eleusis. Mais, comme je 
priais ces Mères ineffables et le tendre jeune homme 
élu pour le signe sacré, les visibles déesses apparurent 
dans le ciel clair. Je les reconnaissais, la plus âgée 
à son sceptre trois fois fleuri, sa fille à la torche éter- 
nelle, préparant l'une et l'autre nos mortelles féli- 
cités. 

— N'en doutons plus, dis-je à mon ami : // 
approche. 

— Qui ? 

— Le véritable Printemps ! 



UN VENDREDI A AVIGNON 



A Henri Callé. 

On conte qu'Alfred de Musset, quand il toucha à la 
vieillesse et à la mort, conçut un beau désir qui fut 
satisfait. Les conservateurs du Louvre lui permirent 
de visiter leurs salles au milieu de la nuit, accom- 
pagné des gardiens qui portaient devant lui des 
lampes. Musset avait senti qu'il y a trop de visiteurs 
dans les musées. S'étant mis à l'abri de ses contem- 
poraines, il put communiquer dans la nuit solitaire 
avec Raphaël et Vinci. 

J'ai souvent envié au poète la liberté de sa prome- 
nade. Mais il me semble en avoir connu quelque 
chose dans la visite que je fis un jour à Avignon, ville 
qui vaut bien des musées. C'était un vendredi. Les 
rues étaient désertes, et les boutiques qui les bordent 
demi-closes. On avançait presque tout seul. De loin 
en loin, un ouvrier, ou quelque rangée de soldats. 
Mais on n'apercevait aucune Avignonnaise. Et toute 
la ville en avait changé d'aspect. 

Je tenais Avignon pour la ville du sentiment, un 



LE RETOUR ET LE FOYER 201 

peu dupe du va-et-vient lascif qu'y entretiennent 
quelques centaines de jeunes femmes dont la beauté 
ressemble aux premières minutes dû matin et du 
soir en ce que ces heures présentent de rapide et de 
passionné. Elles ont la peau d'une transparence cé- 
leste, le teint nacré des blondes, le cheveu brun, 
l'œil vif des Parisiennes et leur pied léger ; mais 
elles y ajoutent je ne sais quoi qui fait songer en 
même temps aux anges €t aux bêtes des bois. On les 
sent princesses et fées, faunesses et dames de cour. 
Et, par tant de mérites, elles détournent de connaître 
comme il le faudrait leur patrie. Elles étendent au- 
devant un voile délicieux d'une vie si tentante qu'elle 
reste maîtresse de toutes les curiosités. Ici est le 
naufrage des archéologues, des critiques et des histo- 
riens. 

Il débarque parfois aux portes d'Avignon des 
voyageurs bien possédés de ces beaux et graves mé- 
tiers. A peine ont-ils passé l'octroi, qu'ils se transfor- 
ment, leur cortège ne compte plus que des amants. Ils 
ont vu de la route quel magnifique autel gothique 
couronne la roche des Doms et quelle solide dentelle 
ceint tout le corps de la cité ; parvenus au cœur 
d'Avignon, c'est d'une certaine nuance de châtain 
clair qu'ils ont l'âme prise. 

Heureuseinent, le vendredi, ce sortilège se dissipe, 
car les doux objets qui l'exercent ont disparu. En 
Mémoire de la Passion et de la mort de Notre-Sei- 
gneur, les Avignonnaises se cloîtrent, comme le 
faisaient leurs grand'mères, à pareil jour. Fidèlement 
plus que pieusement peut-être. Mais dévotes ou non. 
qu'on prie ou qu'on se damne sous les voûtes de 



202 ANTHINÉA 

leurs logis profonds et sombres, elles ne sortent pas. 
Pas une, sinon vieille et laide ou de vie scandaleuse, 
ne se montrerait dans la ^ue. Les portes de chêne 
ouvragé ne se desserrent pomt. On peut sonder les 
lourdes grilles des fenêtres recourbées, pansues et 
fleuries, on n'apercevra pas beaucoup de ces visages 
dont le ton frais, la noble ligne, la fine, harmonieuse 
et suave pâleur vous eussent poursuivi la veille à 
chaque coin de rue. Vendredi, Avignon est libre de 
la fièvre qu'y sèment de jeunes démons. Ils se sont 
envolés sur un signe de croix des vieilles maisons 
papalines. La pierre se révèle. Depuis dix ans que je 
fréquente et que j'aime Avignon, c'est la première 
fois qu'il m'arrive de la bien voir. 

On peut donner d'abord un furtif regret aux 
païennes recluses. Maïs quelles délices ensuite ! Avi- 
gnon brille à son soleil. La merveille se sent aimée 
pour elle-même. Du pont Saint-Eenezet, qui s'avance 
à pas mesurés jusqu'au milieu du Rhône, à la roche 
des Doms, d'où se distinguent, dit Mistral, « toutes 
» les rivières du Comtat, toutes les villes qui hérissent 
» la riche terre du Venaissin », du marché de la place 
Pie à l'église Saint-Agricol, on chemine, comme 
Musset à travers les salles du Louvre, entre deux ran- 
gées de lumineux et solides témoins du passé. Ce 
passé se ranime. J'ai retrouvé l'étonnement de ma 
dix-septième année, quand, arrivé dans Avignon au 
tomber d'une nuit d'automne, se révéla soudain, à 
l'angle fl'une rue obscure, la ciselure délicate d'un 
vieux palais et avec elle toute la réalité de l'Histoire, 
pour attester que notre monde a connu des âges 
meilleure. 



LE RETOUR ET LE FOYER 203 

Cette sensation de la fin de l'adolescence me reve- 
nait accrue par de longues années de rêve. Rien ne 
m'en arrachait, la séduction d'aucun désir/ ni un pas 
trop coquet,-ni les parfums d'une insidieuse jeunesse. 
Mais'i*éprouvais l'envie de me traîner sur le pavé et 
de poursuivre à genoux le pèlerinage pour réaliser 
la figure de l'indignité de nos jours. Le passé géné- 
l'eux revivait jusque dans les restes de l'austère tradi- 
tion catholique qui tenait sous la grille un peuple de 
filles d'amour. Et combien ces petites filles sont diffi- 
ciles à tenir, les prophètes de Memmi me le juraient 
du haut de leurs fresques pontificales, en hochant 
leurs yeux fins et leur grêle barbe de boucs. 

Il ne m'était jamais arrivé de pousser du côté du 
Rhône au delà de l'île de la Barthelasse ; j'ai marché 
cette fois jusqu'au bout du pont, atteint la rive 
droite et, prenant possession de la terre languedo- 
cienne, visité Villeneuve, de loin reconnaissable à 
cette tour carrée dont le pied baigne dans le fleuve 
et dont les quatre faces font autant de miroirs aux 
flammes du Rhône et du ciel. Les maisons, d'une 
vétusté ou d'une ruine également éloquentfs, mon- 
trent de solennelles fenêtres à larges baies, des 
arceaux en suspens et mainte ferrure brisée. L'en- 
ceinte ébréchée du vieux fort de Saint-André cou- 
ronne la colline, au versant de laquelle se développe 
un grand village construit avec ce qui reste d'une 
Chartreuse. L'olivier, le figuier percent au milieu des 
quartiers de pierre blanche. Les bassins et des puits 
couverts, encore intacts, tranchent sur les cases 
pouilleuses, d'où se lèvent aussi quelques troupes de 
beaux enfants. Il me vient en mémoire une strophe 



^04 ANTHINÉA 

éclatante du pauvre Aubanel : « Vieux Barroux, ton 
» château décline, — par l'homme et le temps acca- 
» blé, — mais le soleil verse à tes brunes — la 
» beauté... » 

Aux portes d'Avignon, où je rentre, le soir descend, 
l'heure charmante dont h soleil va disparaître sous 
la nappe rose et verdoyante du fleuve. S'il n'était 
vendredi, ces rues, ces places seraient pleines. Tout 
rirait de plaisir. Une lueur papillotante, faite de 
robes claires et de clairs visages levés, courrait de 
toutes parts en petites vagues brillantes. Je ne trouve 
partout qu'une religieuse tristesse. Avignon se com- 
pose un air plus sévère, plus morne et plus conven- 
tuel encore que tantôt. La pensée rentre en elle-même. 
C'est à peine si l'œil prend garde aux bandes 
d'écarîate, de vermeil et d'orange que le ciel déve- 
loppe, avant de s'amortir, sur une pyramide d'églises, 
de toits et de tours. ' 

Hier, Avignon formait un temple sous le vocable 
de la jeunesse et de l'amour. C'est aujourd'hui la 
cathédrale illuminée oii flotte un nuage d'encens. 



LES COLLINES BATTUES DU VENT 



A Jacques Bainville. 

Passé Arles, commencent de grands pays muets, 
peu différents de ceux qu'aima le funèbre Vigny. 
Cependant cette plate et marécageuse campagne, 
dure plaine où, dit un poète, les derniers enfants de 
la terre essuyèrent les coups des puissances du ciel, 
ne conseille à l'esprit aucune détresse. Son silence 
a le caractère de la destinée accomplie. Rien ne 
change, tout est fixé. Entre le ciel de saphir bleu et 
la lointaine mer d'opak, on y semble à couvert de 
vicissitudes et de labeur. 

Mais, après Miramas, sur la limite des arrondisse- 
ments d'Arles et d'Aix, la nappe des terrains se plisse 
et s'ondule, les choses recommencent de souffrir et 
de sangloter à l'envi des choses humaines. Sur les 
tertres lépreux apparaissent des lots de pauvre terre 
jaune que parsèment des cailloux blancs. De tous 
côtés, le roc affleure déchirant l'étoffe subtile du 
terreau. Le mistral et le vent d'ouest s'y déchaînent 
en liberté, au milieu de peuplades d'amandiers frêles 



206 ANTHINÉA 

et chétifs, tordus en des formes plaintives et levant 
leurs bras noirs sur la terre empourprée comme s'ils 
imploraient une vengeance et un pardon. Mais le 
ciel ne s'arrête pas de les flageller. A.ucun mot ne 
peut dire le désespoir de ces arbrisseaux misérables, 
sous les coups du vent éternel. Je le perçus à l'heure 
du coucher du soleil, quand la voix du mistral se fait 
déchirante et cruelle. Ce n'est d'un bout à l'autre 
de cette plaine abandonnée qu'un geste et qu'un cri 
de pitié. 

L'étang de Berre est entouré d'un demi-cirque de 
collines qui se plient en arc byzantin et qui s'ouvrent 
vers le couchant pour lui frayer une communication 
à la mer. Ces collines sont d'une grande sévérité. 
Tout le haut de leur corps est nu. Depuis de très 
longs âges, les ondées d'hiver et d'automne ne cessent 
de précipiter la terre meuble qui donnait à la pierre 
sa toison et son vêtement. Maintenant le squelette du 
sol est visible partout. Tout ce plateau élance, du 
linceul végétal attaché encore à son flanc, des têtes 
rases et brillantes comme les ossements d'un héros 
déterré. Cette surface nue enduite d'une couleur li- 
vide ou sanglante, je ne sais rien d'aussi lugubre ! 
Sur les pentes s'agrippent des touffes de kermès et 
de ces chênes nains dont la verdure sombre ne cède 
point à la lumière, mais fait une tache éternelle par 
les plus beaux soleils d'été. Les arbustes enracinés 
dans le calcaire ne plient pas non plus sous le vent. 
Raidissant leurs baguettes, ils se contentent de gé- 
mir en égratignant le mistral. Musique aiguë, -mais 
incessante, à laquelle s'ajoute le ton grave du pin. 
Le train s'arrête au cœur de cette terre d'affliction. 



LE RETOUR ET LE FOYER 207 

C'est là que je descends, à la petite gare que l'admi- 
nistration a nommée le Pas-des-Lanciers. Le nom 
provençal de ce lieu est lou pas de l'ancié, c'est-à-dire, 
selon les uns, pas de l'angoisse, selon d'autres, du 
défilé. Peut-être, après tout, que nos pères avaient 
voulu signifier l'âme tragique d'une solitude battue 
du vent. Mais leur sentiment s'est perdu, et leur mot 
s'est défiguré. 

'Les cartographes ont massacré la Provence, les 
ethnographes ne l'ont pas beaucoup mieux traitée. Je 
voudrais y conduire les esprits simples à qui tout 
le paysage du midi semble fait de pure allégresse et 
qui placent au nord le refuge définitif des oœurs 
tristes et repliés. Il me serait facile de leur montrer 
ici les tristesses de la lumière à l'heure de son agonie. 
La sensation s'accroît des reflets de la nappe d'eau 
qui étend, au milieu d'une terre maigre et dorée, ses 
pâles successions de nuances demi-mourantes. Sur la 
plage éloignée de Vitrolles et de Berre, les salins réflé- 
chissent au fond de leurs carreaux la pulsation régu- 
lière du crépuscule. Aussitôt le soleil disparu sous 
les nuées fauves, un souffle d'extinction accourt en 
gémissant sur le monde décomposé et l'on dirait 
qu'eux-mêmes, les sages oliviers, aient sur leurs 
troncs inébranlables, cédé à la voix du chagrin qui 
s'exhale de tout. Leurs cimes claires sont touchées 
du frémissement et palpitent ensemble dans le noc- 
turne effroi qui tourmente plus loin la plume des 
roseaux et Técharpe des tamaris. 

Ah ! malgré la joie du retour, quoique je me redise 
le beau sonnet de Joachim sur l'agrément d'un long 
voyage et d'une rentrée au jour dit, et bien que, moi 



208 ANTHINÉA 

aussi, je voie tournoyer au couchant quantité de pe» 
tites fumées qui me sont chères, il m'arrive de cet 
air vif, de ce vent furieux, de ces champs misérables, 
que la vigne, rampante et malade, n'^gaye plus, un 
serrement de cœur étrange. Non, ce n'est point de 
sérénité ni de paix que se trame la vie sur ces col- 
lines, au bord de ces eaux passionnées. J'ai bien peur 
qu'il n'y passe tout autant de souffles amers que j'en 
ai senti autre part. L'impression est si forte qu'à 
voix bassy^, comme un Ancien, je prie le vent furieux 
d'épargner, ce soir, ma colline. 



L'ETANG DE MARTHE 
ET LES HAUTEURS D'ARISTARCIIE 



OPTVMO. SrVB. PESSVMO. PEIOBI. 

TAMETJ. ET. MEUORI. VTRIQVB 

NEFANDO. NVMIiNI. VEL. MONSTRO. 
SACRVM. 



Ma petite ville est assise sur les confins de deux 
pays presque contraires, et cependant elle est l'ou- 
vrage de l'un et de l'autre. Par Arles, par Marseille, 
elle tient à la plus ancienne histoire de l'Occident; 
par la Basse Camargue à des terres sans nom, à peine 
tirées de l'abîme. 



Vers le soleil couchant, sur un bandeau grisâtre 
iqu'on aperçoit de la fine pointe de nos collines, ..tra- 
vaille le Rhône divin. Il accumule grain à grain les 
tlots^ sablonneux à sa barre d'écume blanche, et les 
terres, gagnant ainsi d'un siècle à l'autre, ont re- 



210 ANTHINÈA 

poussé la mer. Du temps de Constantin, la mer bai- 
gnait encore le pied des remparts arlésiens. Elle est 
donc refoulée de plus de douze lieues dans la direc- 
tion du sn.d-est. Il y a six cents ans, la tour Saint- 
Louis marquait l'embouchure ; cette tour se trouve 
maintenant en pleine campagne. Entre elle et le 
rivage s'étend un immense pays. Chaque année, le 
limon maçonné et consolidé allonge une pointe nou- 
velle au-dessus d'un fleuve de fange. Ainsi naissent 
autour de la première épave, dépourvus de toute 
fondation de rocher, les pâtés de vase liquide qui 
émergent avec lenteur. 

Aucune origine n'est belle. La beauté véritable 
est au terme des choses. Élevées de quelques lignes 
au-dessus de l'eau et creusées de larges cuvettes oii 
l'infiltration de la mer se mélange à celle du fleuve, 
ces îles ont peut-être une sorte de charme triste. La 
terre est grise, crevassée, la flaque du milieu y luit 
malignement comme une prunelle fiévreuse. Sur la 
rive frémit parfois un tamaris aux flexibles tigelles 
roses, qu'un maître vent plie et balance, rebrousse et 
fait tourner sans que l'arbrisseau solitaire élève un 
murmure de plainte, si vague et si légère est sa vie 1 
Plus près du sol, rampent les soudes et les salicornes 
humides, grasses touffes qui servent de pâture aux 
chevaux et aux taureaux sauvages, quand ils descen- 
dent jusqu'ici, dans la belle saison. Des chasseurs, 
des gardiens, des pâtres accompagnent au désert le 
libre bétail. Mais, à l'hiver, tous s'enfuient-devant 
la tempête. Elle est reine de ces parages, quelquefois 
assez forte pour rompre les dunes et remmêler les 
îleS; les étangs, le fleuve et la mer. 



LE RETOUR ET LE FOYER 21ll 

Sable mou, petits arbres maritimes, herbage salin, 
rompu et couché par le vent, ô rinqualiOable et mé- 
lancolique étendue ! Cela n'ondule presque pas. Tout 
ce vaste lieu vide est occupé des voix contraires de 
rimm-<5nsité déchirée, accrues du son gémissant des 
vagues voisines. Saturés de sel et de miasmes, de 
fièvre lourde et de liberté surhumaine, la lande née 
d'hier nous apprend tout ce qui se peut enseigner 
de la Mort, car elle nous confronte, en métamorphose 
secrète, avec le va-et-vient continu de ses éléments. 
Ce sont des nouveau -nés, et déjà moribonds. Rien 
de fixe, tout naît et tout périt sans cesse. Nulle vie 
vraie ne se dégage qu'après dix mille efforts manques. 
Une incertitude infinie. Des débris coquilliers demi- 
engagés dans le sable aux vols de goélands qui ne 
font que tourner en cercle inutile, des galets blancs 
pris et rendus, repris encore, aux ibis migrateurs 
dont la rose dépouille flotte avec le soleil sur le plat 
moiré des étangs, il n'y a rien qui n'avertisse le sage 
promeneur des menaces de son destin. 

Il est tout seul avec lui-même. Il y est sans amis, 
ou les amis qu'il a disparaissant de toutes les sphères 
du souvenir, réduit au pauvre centre de son indi- 
vidu, il se répète, à chaque pas qu'il fait, pour seules 
paroles : « Moi et moi, nous mourrons. Moi celui qui 
me parle, moi, celui qui m'écoute, nous allons mou- 
rir tout entiers. » Les choses provisoires, instables, 
fugitives qu'il a devant les yeux imposent er. lui leur 
chaos. Il voit, il sent, il expérimente ses propres 
ruines. Et,, dissolu, dans l'antique force de ce beau 
terme, reconnaissant que sa fertile illusion s'est 
brisée, il ne découvre aucun objet d'assez humain, 



212 ANTHINÉA 

d'assez flatteur, d'assez spécieux, d'assez faux pour 
lui cacher la douceur sacrée de l'abîme. Le néant et 
la mort ont soulevé pour lui leur voile, et il les voit 
enfin tout nus. 

Celui qui ne meurt point de cette vue en tire une 
nourriture très forte. Il ne craint plus le mal, il ne 
le connaît même plus. Le paysage pisithanate procure 
à celui qui le subit et s'y conserva la force nécessaire 
pour vaincre toute vie et, conséquemment, pour la 
vivre. Comme Ulysse et Enée, il est descendu aux 
enfers. Son cœur mortifié s'est endurci et peut re- 
joindre au commun cercle les actions mesurées et 
systématiques des hommes. 



II 



Que le fleuve poursuive ses travaux d'atterrissement 
et continue ses pilotis contre la mer, et le jour peut 
être prédit où les boues de Basse Camargue auront 
poussé leur nappe grise jusqu'au pied de nos claires 
falaises de Carro* et du cap Couronne, aujourd'hui 
battues par un flot vivant. Le golfe de Fos deviendra 
un étang fermé. On reverra de ce côté ce que nous 
voyons vers Saint-Mître, une plate étendue de matière 
palustre, humide encore ou très gercée, interrompue 
soudain par un mur de calcaire qu'échauffe et dore 
le soleil. Ces bas et torpides terrains font témoignage 

* Voir, à l'Appendice, la note IV. 



LE RETOUR ET LE FOYER 213 

'd'un premier état submergé, d'où sortaiont seule- 
ment les chaînons de collines blanches. Au surplus, 
de petits étangs achèvent çà et là d'exhaler "une eau 
pauvre et muette. D'étroites chaussées, faites de main 
d'homme, quadrillent ceux qu'on exploite en marais 
salants. 

Je connais un vallon qui donne l'image de l'an- 
cienne configuration du pays. C'est une cuvette fort 
plane, spacieuse et désolée. On n'y peut faire un pas 
sans entendre céder la brillante croûte saline ; mais, 
presque en son milieu, la jetée qui s'avance entre un 
double marécage à peine épuisé, porte une file de 
puissants et noueux tamaris ; ils traînent leur feuillée 
avec une si grave expression d'affaissement et de 
deuil qu'on dirait quelque procession de royales 
veuves en larmes, agenouillées près du corps mort. 
Leur fantôme mouvant conserve le murmure de la 
petite mer qui rendit son âme à leurs pieds. 

Cependant, du haut des éminences environnantes, 
collines et coteaux taillés d'un ciseau ferme et pur, 
on ne peut se défendre de quelque mouvement de 
pitié dédaigneuse pour ces extractions de marais, race 
triste, languissante et inférieure. Sur les degrés otj ils 
se tiennent, l'olivier, le laurier, le figuier, le cyprès, 
le chêne et le pin respirent un éther salubre et leur 
racine pousse au roc fondamental, Çà et là, au-dessus 
des arbres, une crête chauve apparaît. Courbée avec 
mollesse ou taillée droit comme une table, elle porte 
sur son cristal incandescent la limpide flamme du 
ciel. ...Bien que tout soit fait de limon, il y a pour- 
tant fange et fange : ces quartiers de rochers 
montrent un meilleur ordre que la poussière du dé- 



214 ANTHÏNÉA 

sert, et leur coulée antique prit en se condensant des 
figures supérieures. 

Quand l'homme sera devenu assez savant et assez 
sage pour se rebâtir un Olympe, quelque mythe ren- 
dra sensible à la raison* l'excellente structure, l'heu- 
reuse fonction des hauteurs. L'homme pieux louera 
alors la vertu des principes ou des élémentaux qui, au 
lieu de briguer tous à la fois la même portion de 
soleil et d'air, reçurent le système d'une inégalité 
infinie ; car, en se soumettant de la sorte les uns aux 
autres, ils permirent à l'ordre et à la beauté de 
fleurir. La plupart de ces atomes pères du monde 
vivent ensevelis, au ventre des roches obscures, sans 
se flatter d'aucun espoir qu'aucun mouvement natu- 
rel les pousse jamais au dehors, avant une multitude 
de siècles. D'autres, heureux, seront éternellement 
caressés des feux de la Nuit et du Jour. Le bonheur 
de ceux-ci, l'infortune des autres, conditions néces- 
saires à la qualité de chacun ! Le monde entier serait 
moins bon s'il comportait un moins grand nombre 
d'hosties mystérieuses amenées en sacrifice à sa per- 
fection. Hostie ou non, chacun de nous, lorsqu'il est 
sage et qu'il voit que rien n'est, si ce n'est dans 
l'ordre commun, rend grâces de la forme qu'a vêtue 
son sort, quel qu'il soit ; il ne plaint que les disgra- 
ciés turbulents dont le sort est sans forme et que 
leur destinée entraîne à l'écoulement infini. 

Le genre humain est le principal bénéficiaire de la 
divine économie qui distribua les hauts lieux. De 
quelque façon qu'il se nomme, le génie qui tailla et 

* Pour compléter le$ lois, il faut des volontés, Auguste 

COMTB. 



Le retour et le foyer 215 

qui mesura leur stature, disposa leurs précipices et 
leurs gradins, sera loué des hommes pour avoir fa- 
çonné un socle à leur pensée. Personne n'eût pensé 
dans le tourbillon d'une matière qui se décompose 
à vue d'œil. Il y faut la solidité, la durée, la cons- 
iduce. Par cet esprit sublime, au lieu d'errer dans 
la solitude, nous nous groupâmes ; au lieu de songer 
à la mort, toutes les industries de la vie nous sol- 
licitèrent ; quittant le vain caprice, l'inquiétude et 
ses ferments corrupteurs, notre activité fit son oeuvre 
et, Prométhée aidant, un autre monde, le nouveau 
monde de l'homme, brisa et recréa les formes de 
l'ancien. 



III 



Quelques historiens provençaux veulent que ma 
petite ville ne soit née qu'au xiii* siècle ; d'autres 
la signalent au commencement du XII^ Je dirai hardi- 
ment qu'elle est tout au moins du xf, puisque l'an- 
née 11040 y vit naître ce Gérard Tenque, fondateur 
des moines hospitaliers de Saint-Jean qui devinrent 
les chevaliers de Rhodes et de Malte. 

Quelle que soit la date de la ville fondée, toute 
la région supérieure du pays fut certainement occupée 
par les peuples antiques, dont la trace est écrite 
sur les monticules rocheux qui lèvent leur échine 
dans notre région des marais au pourtour de l'étang 
de Berre et qui meurent enfin au bord de cette mer, 
après des courbes et des détours multipliés. La plus 

10 



216 ANTHINÉA 

sauvage et la moins fréquentée de ces presqu'îles 
forme un entablement décharné où sont les débris 
de trois ou quatre centres d'habitats successifs, im- 
posés presque l'un sur l'autre. Le dernier date de la 
iîn du moyen âge ; le premier, d'une antiquité mal 
évaluée. Des appareils de blocs rectangulaires des- 
sinent des fondations de remparts, des bases de tours : 
la science indécise murmure là-dessus des noms 
puniques, ligures et pélasgiques. Non loin, plusieurs 
centaines de tombeaux, creusés dans une pierre assez 
tendre, indiquent par la variété de leurs dimensions 
le séjour prolongé d'une peuplade, avec ses enfants 
et ses femmes. Violées maintenant, les tombes pleines 
d'eau de pluie servent d'abreuvoirs aux troupeaux 
ou portent des corbeilles de menthe sauvage et de 
thym. 



IV 



Une pièce mieux définie, plus élégante et d'un 
passé presque sans brume, faillit donner à ce rivage 
nn très beau nom. 

C'est un petit tableau de marbre trouvé en 1801 par 
un chirurgien du pays dans une île qui s'est long- 
temps appelée l'île Marseillès. Il représente une prê- 
tresse qui, chargée d'une statuette, se prépare à mon- 
ter dans un navire. Un jeune homme portant pour 
tout habit le capuchon des gens de mer, s'avance 
dans la barque au-devant de la passagère. Ce curieux 



LE RETOUR ET LE FOYER 217 

groupe* acquiert tout son sens par un texte, d'ail- 
leurs bien connu, de Strabon. 

Le géographe dit que les Phocéens, quand ils 
s'éloignèrent de leur patrie, reçurent un oracle leur 
enjoignant d'aller prendre un guide désigné par la 
Diane d'Éphèse. Ils poussèrent donc à Éphèse, s'en- 
quérir du guide inconnu. Mais l'une des plus illustres 
dames d'Éphèse, Aristarchê (nom bienheureux pour 
cette fondatrice de colonie), venait précisément 
d'avoir un songe, dans lequel Diane lui avait ordonné 
de suivre en mer des étrangers après s'être munie 
de l'image honorée sur ses autels. Aristarchê n'ob- 
jecta rien, mais obéit. Les Phocéens charmés lui firent 
grand accueil et, plus tard, une fois fixés à Marseille, 
quand ils eurent bâti à Diane un temple magnifique, 
Aristarchê en fut constituée la grande prêtresse et 
comblée de tous les honneurs. Chaque colonie de 
Marseille eut, dit Strabon, son Ephesium ou temple 
de Diane, pareil à celui de la métropole. Diane y 
tenait le premier rang et son image était placée et 
honorée, suivant le rite éphésien. 

Il est trop évident que le marbre trouvé au TMar- 
tigue fournit un abrégé délicat de cette anecdote. 
Voici le rivage d'Éphèse, voici Aristarchê, comme 
elle finit d'obéir. Elle s'embarque. Le pied droit pose 
sur la terre et la quitte, le gauche appuie déjà sur le 
bas de la planche qui monte du sol au vaisseau... 
Heure sacrée, Aristarchê vient de commencer son 
émigration. Au-dessous, se recourbe et serpente le 
flot de la mer vagabonde. Nu-tête, de très beaux 

* Le Commandant Espbrandieu y voit un Enlèvemeul 
d'Hélène. 



218 ANTHINÉA 

cheveux ondes glissant en chignon sur la nuque, les 
plis du manteau à la brise, elle-même emportée par 
son mouvement, elle semble esquisser toutefois un 
recul léger. C'est qu'elle a sur l'épaule la déesse éphé- 
sienne de la ville future et que, trop obligeant ou 
mal instruit du rite, l'homme qui la reçoit veut lui 
enlever cette charge. De quel geste elle la défend ! 

La statue a la forme des xoana, mais c'est un 
xoanon embelli, poli et dégagé, nullement la gros- 
sière idole primitive. Si elle affecte une rigide forme 
oblongue, un peu égyptienne, la cause n'en est point 
un défaut de science, mais souci d'observer un cer- 
tain canon religieux. L'hiératisme a stimulé la re- 
cherche de l'élégance. Rien de mieux fait, ni qui soit 
indiqué plus fidèlement que cette gaine lisse dans 
laquelle l-es pieds divins sont emmaillotés. Un pan 
de voile est ramené en carré sur le haut du front à 
peu près comme dans la coiffure de nos madones. 
Chaque détail de barbarie, étant ici la chose sainte, 
y est mis en valeur de toutes les forces de l'art. 

En même temps qu'elle repousse les offices du 
Phocéen, Aristarchê, d'un souple effort, raffermit la 
déesse sur son épaule. Si elle a quitté la patrie, on 
ne la verra point négliger le dieu paternel. Aucun 
autre qu 'Aristarchê n'en transmettra le culte à la 
terre étrangère ; mais elle le fera dans les circons- 
tances et selon le cérémonial convenus. 

Si nous voulons entendre battre le cœur de 
l'homme antique, l'occasion nous en est proposée 
dans ce petit marbre. Depuis le sol éphésien, paré 
d'un arbre sans feuillage, jusqu'à l'élégante nef de 
Phocée, ce qui passe, ce qui franchit le feston de la 



LE RETOUR ET LE FOYER 219 

mer sur cette planche oblique, c'est autre chose 
qu'une sainte femme exaltée, c'est le corps, c'est 
l'ame vivante de la religion, et dans ce corps, et dans 
cette âme, une tradition, une politique, une patrie, 
une intelligence, des mœurs. La ville de demain est 
comprise dans la déesse. Elle a chargé la délicate 
Aristarchê. La mer, les vents, le ciel, la destinée n'ont 
plus qu'à se faire propices : moyennant quelque sou- 
rire des conjonctures, Marseille lèvera des semences 
mystiques enfermées dans cette poitrine et sous ce 
beau front. 



Il faut bien se garder de juger Marseille antique 
par un coin de la ville moderne, le rendez-vous des 
levantins, des nègres et des juifs. Il ne faut même 
pas s'arrêter aux éloges que lui prodigua Rome après 
qu'elle l'eût occupée, quand elle la priait de lui en- 
seigner la grammaire et les lettres grecques comme 
une maîtresse d'école. Avant d'être aux Romains, 
Marseille était com.ptée entre les plus polies des villes 
de la Grèce. On donnait en modèle sa constitution 
aristocratique, la sagesse de ses sénateurs, ou timou- 
ques, nommés à vie au nombre de six cents et pris 
dans les seules familles ayant droit de cité depuis trois 
générations. On vantait son hospitalité libérale, sa 
frugalité et sa retenue. Des lois équitables, en petit 
nombre, exposées à la vue de tous fournissaient une 
règle aux actes de la vie et ceux mêmes qui voulaient 
se donner la mort étaient invités à soumettre leur 



220 ANTHINÉA 

projet aux débats du conseil de ville. Jamais la fan- 
taisie et l'humeur du privé ne furent à ce point tem- 
pérées pour le bien de tous. 

Cette remarquable sagesse s'expliquera d'un mot. 
Elle était athénienne. J'entends qu'elle était venue 
d'Athènes tout droit. Phocée avait été fondée par un 
Athénien, Philogène, et Éphèse par Androclès, fils 
de Codrus, Athénien encore, en même temps que les 
dix autres colonies athéniennes de l'Ionie : Chio, 
Priène, Colophon, Lebedos, Myonte, Milet, Erythrée, 
Tcos, Clazomènes et Samos. Smyrne en sortit un peu 
plus tard. C'est de ces émigrés athéniens de l'Ionicon 
qu'Homère naquit, s'il naquit. Les Phocéens qu'Aris- 
tarchê suivit à Marseille étaient donc deux fois Athé- 
niens, par leur ligne directe et par l'adoption reli- 
gieuse d'Éphèse. Comme s'ils eussent dû participer 
de toutes les forces du monde antique, ils s'assu- 
rèrent, en passant à la hauteur du Tibre, l'amitié du 
peuple romain. Ce premier traité fut conclu vers 
l'an 600 et sous Tarquin. 

Les émigrants avaient aussi passé en Corse, peut- 
être en d'autres lieux de ces mers d'Iîespérie qu'ils 
connaissaient de longue date, les ayant écumées pour 
y faire la pêche, le négoce et la course, qui, observe 
Justin, était alors en grand honneur. Le même Justin 
semble dire que le premier détachement phocéen, 
formé de jeunes gens, ne toucha point le sol gaulois 
à Marseille, mais bien à la bouche du Rhône : le bon 
accueil qu'ils y reçurent les aurait décidés à retourner 
quérir le gros de leurs concitoyens qu'ils avaient dû 
laisser sur un autre point de la mer. 

Ce texte de Justin a retenu l'attention des archéo- 



LE RETOUR ET LE FOYER 22!l 

logues. Ils se sont demandé si la Marseille primitive 
ou, du moins, le premier établissement phocéen ne 
fut pas dans cette île Marseillès où le marbre d'Aris- 
tarchê a été découvert. Le nom de l'île doniî? à 
songer. Sans doute elle n'est pas située à la bouche du 
Rhône, comme il le faudrait pour vérifier absolument 
le texte de Justin. Mais les premiers colons phocéens, 
commettant une erreur qui fut fréquente plus tard, 
purent se croire au bord du fleuve même, quand ils 
n'étaient qu'au débouché d'une suite d'étangs tra- 
versés de très vifs courants quasi-fluviaux. Ayant 
débarqué en ce lieu, ils y durent bâtir leurs premiers 
édifices. 

Soit fille de Marseille, soit peut-être sa sœur aînée, 
la colonie phocéenne de Marseillès fut, de toute façon, 
l'un des centres helléniques de la Provence. Le bas- 
relief d'Aristarchê ne peut avoir été apporté d'autre 
part. Le docteur Terlier, auteur de la trouvaille, vit 
la stèle encastrée dans un petit monument qu'il ap- 
pelle un tombeau. Il dut l'en détacher. Le reste de 
l'ouvrage a disparu de l'île, que des carriers ont 
aujourd'hui à peu près nivelée, mais l'existence en 
est formellement attestée. Si quelque temple avoisina 
ce tombeau, c'était sans doute un Dianium, chacune 
des colonies marseillaises ayant le sien, et la tombe à 
laquelle se rapporte le bas-relief pouvait être d'une 
prêtresse de Diane, sans doute du même rite qu'Aris- 
tarchê. Il serait ambitieux de croire que nous possé- 
dions un fragment du tombeau de l'Éphésienne elle- 
même. Cependant, pourquoi pas ? 

Avec cette Diane d'Éphèse, présent d'Aristarchê, 
avec l'Apollon delphinien, commun patron de 



222 ANTHINÉA 

rionien €n quelque pays qu'il émigré, la Minerve 
athénienne devait être adorée ici. Non peut-être la 
Minerve de Phidias, trop postérieure aux premiers 
transferts d'Attique en Asie et d'Asie dans les Gaules, 
mais cette très ancienne image de Minerve, qui figu- 
rait la déesse assise et aux genoux de qui la vieille 
reine Hécube, accompagnée des plus nobles dames de 
Troie, porta le voile d'or et, dit Homère, les prières 
qui ne furent pas exaucées. Phocée possédait une des 
Minerves assises. On en gardait une autre à Chio. 
Homme de Smyrne ou de Chio, Homère donna aux 
Troyennes la déesse de sa patrie. Un texte formel nous 
apprend que Marseille posséda également la statue 
honorée par Phocée et Chio. La patronne d'Athènes 
a donc régné sur nos rochers et leur pure corniche 
connut les pompes dérivées de Panathénées ar- 
chaïques. fUn ciel infiniment moins brutal que celui 
du reste de la Provence maritime flotte sur ces pro- 
montoires bleus et dorés ; la délicatesse de sa lumière 
ne pouvait manquer d'enchanter des yeux ioniens, 
soit qu'elle s'éteignît sur les eaux du couchant, au 
milieu des plus vives nuances de la pourpre, adoucies 
d'améthyste et d'or, soit que ses premiers feux re- 
vinssent couronner de safran et de rose le cône vigou- 
reux où se lève notre soleil. 



VI 



Du cône oriental de cette montagne maîtresse 
nommée plus tard par les Latins la montagne de la 



LE RETOUR ET LE FOYER 223 

Victoire*, parce que la victoire de Marius ouvrit de 
là son aile sur la barbarie cimmérienne, le pays entier 
se compose, exactement comme l'Attique tire toute 
sa loi du Pentélique protecteur, qui étend son bras 
sur Athènes. Les coteaux qui descendent de cette Vic- 
toire azurée, les collines qui font le cercle à son en- 
tour ne sont pas indignes de ce beau chef. La plupart 
se distinguent par la ner^ire et l'assemblage, d'une 
précision excellente. Leurs grands corps allongés dé- 
clinant à la mer suivant une courbe très pure m'ont 
rappelé parfois cette déesse que Phidias avait couchée 
à l'angle de l'un de ses frontons. Ils encaissent des 
vallons spacieux, dont quelques-uns sont égayés de 
vignes, de vergers, de labours et de petits bois. Là 
nymphes et sylvains menèrent à la danse la jeunesse 
des environs ; là dut s'épanouir cette fine et puis- 
sante conception de la vie qui, faisant la vertu plus 
vertueuse, l'innocence plas innocente, donnait aux 
diiiérents plaisirs de l'esprit ou du corps un carac- 
tère de pureté ou de perfection. 

Que la prêtresse Aristarchê ou ses élèves aient en- 
seigné ici les arts de la sagesse et de la volupté, j'en 
ai des preuves plus certaines que le marbre, car elles 
vivent, elles sont de chair et de sang. Ces beautés 
naturelles sont issues de l'effort ardent et délicat du 
régime de la sélection de l'amour. Leur privilège se 
continue comme de lui-même ; il ne se forma point 



• Le moyen âge en a fait Sainte Victoire. Mais nos ma- 
rins ne connaissent ni la Sainte ni la Déesse. Ils disent 
dalnbre ou délabre, n'ayant gardé mémoire que du temple, 
Delubrum Victoriœ, qui brililait autrefois comme le flam- 
beau du pays. 



224 ANTHINÉA 

sans la palestre et les autres jeux qui sont les maîtres 
de l'élégance physique. Le torse, le buste divin de 
r Amazone d'Epidaure à laquelle j'ai fait visite chaque 
jour de mon mois d'Athènes, je le revois ici, mais 
inflétri et sans blessure, quand la saison des bains 
fait accourir la troupe de nos vierges sur le rivage. 
De tant de beaux corps demi-nus, il en est souvent 
jusqu'à deux ou trois dont la forme et l'impétueux 
mouvement ne dépareraient point le splendide cour- 
sier de marbre aux pieds brisés que chevauche cette 
Amazone... « Tu es parfaite, arrête ! » Mais aucune 
ne s'est arrêtée dans sa perfection et, sans être un 
vieillard, j'en peux nommer plus d'une qui se délie 
dans l'argile du cimetière. Jamais les dieux ne cessent 
de dissoudre ni de créer. Mais les générations répètent 
ta formule. Ordre de l'insertion et de l'involution, 
éternel au même rameau ! 

Aristarchê me paraît présente et comme vivante 
en divers autres caractères qui ne peuvent venir que 
d'elle, et, par exemple, un certain amour des tâches 
bien faites, le goût de l'achevé, du poli, du fmi. Qu'il 
s'agisse d'une enceinte à prendre les thons ou d'un 
sauvetage très difflcile, les pêcheurs du pays, dans la 
pratique de leur art, aiment, en quelque sorte, l'art. 
C'est une inclination qui ne fait pas uniquement des 
artisans habiles. C'est un principe de bonté. Celui 
qui sut aimer l'emploi coutumier de ses heures ne 
peine plus comme un esclave que plie la main d'un 
maître dur. L'activité résulte du jeu même de ses 
puissances ; elle jaillit d'une nature qui met sa force 
et sa gaieté à changer la face du monde. Il ne peut 
être homme nuisible ni mauvais homme. 



LE RETOUR ET LE FOYER 225 

Fier du produit, plus qu'intéressé au profit, ce 
subtil artisan peut avoir des passions, mais il n'aura 
point de bassesses. Nos prud'hommes disaient en 
calant leurs filets : — Notre Père, faites nous prendre 
assez de poisson pour en manger, en donner, en 
vendre et nous en laisser dérober I Le Juif cupide, 
l'étroit Latin, le Celte paresseux et léger n'auront 
pas fait cette prière. Elle est grecque, tant par l 'épi- 
gramme finale que par le beau tour généreux, et 
fier. Les dieux d'Aristarchê furent des génies bien- 
veillants. 



Vil 



On discute beaucoup des services que Rome rendit 
au monde. Je reprends qui les nie, mais je blâme 
qui les célèbre. Rome a propagé l'hellénisme, et avec- 
l 'hellénisme, le sémitisme et son convoi de bate- 
leurs, de prophètes, de nécromans, agités et agita- 
teurs sans patrie. Quel manque de discernement chez 
ses prêteurs et ses proconsuls ! Non seulement ils 
ne surent point distinguer l'Hellène pur de l'Hellène 
contaminé, mais ils poussèrent à la contagion de 
l'Asie. 

Marins était le plus grossier des soldats. Plutarque 
nous apprend qu'il traînait depuis Rome dans ses 
camps de Provence une devineresse née en Syrie et 
du nom de Marthe. A Rome, les débuts de cette 
Marthe avaient été durs. Le sénat l'avait éconduite. 
Mais un jour, dans l'amphitéâtre, s 'étant flattée de 



226 ANTHINÉA 

deviner le gladiateur qui vaincrait, son présage se 
trouva juste. L'événement frappa d'admiration la 
femme de iMarius. Cette Julie était crédule, elle dé- 
pêcha Marthe à son démagogue d'époux. Celui-ci, 
n'ayant aucun préjugé de sénateur, avait probable- 
ment tous les autres. Plutarque, qui fait très peu de 
cas de la prophétesse, se demande si Marins était plus 
fourbe que superstitieux. Dans les deux cas Marthe 
convenait. Elle lui plut et ût fortune. On ne la revit 
dans les camps que portée en litière avec de grands 
honneurs. Le général romain n'offrait de sacrifice 
qu'après avoir pris son avis. 

Marthe avait de grands dons, l'impudence, l'entê- 
tement, la solennité de l'affirmation religieuse, et 
beaucoup de souplesse. Cela est juif. Mais elle avait 
tiré parti de son séjour parmi les peuples civilisés, 
qui lui avaient appris des raffinements de costume. 
Quand Marthe allait au sacrifice, elle portait, selon 
Plutarque, « une grande mante de pourpre qui s'at- 
(( tachait à sa gorge avec des agrafes, et elle tenait à 
« la main une pique environnée de bandelettes et de 
« couronnes de fleurs. » Ce brillant appareil passait 
naguère encore pour inscrit sur un r,oc des Alpilles, 
aux Baux. On croyait reconnaître sur le bas-relief 
la figure de Marthe, entre un soldat que l'on appe- 
lait Marins et une femme qui correspondait à Julie : 
la pique et le manteau joints à la mître orientale dont 
la fausse Marthe est coiffée, donnent de l'apparence 
à cette attribution. Mais on la rejette à présent. Il est 
admis que Marthe ne nous laissa aucun portrait, ou 
qu'elle l'inscrivit sur une eau indécise et trompeuse 
comme elle-même. 



LE RETOUR ET LE FOYER 227 

Car cette comédienne (ainsi la dénomme Plutarque) 
dut plutôt se fixer sur le bord de nos marécages 
et dans les lieux les plus stagnants de la contrée. Un 
territoire moins sujet à la confusion primitive aurait 
moins secondé l'art de cette sorcière. Les auditeurs 
eussent trouvé sur les rochers de la montagne et 
dans les figures du ciel des points de repère et d'ap- 
pui contre la maligne influence. Mais surtout, la bar- 
bare aurait risqué de se heurter à la salubre sagesse 
de rionie. L'esprit des Grecs ne s'était pas encore 
gâté dans ces parages, habités par Minerve, Apollon 
et Diane, les plus nobles de tous les dieux. Une reli- 
gion comme celle d'Aristarchê faisait partie de la 
politique. C'était le cœur de la cité aussi bien que de 
la maison. Elle rejetait naturellement les prêtres libres 
et les prêtresses ambulantes. Le sourire public aurait 
consommé la justice. Marthe ne s'y exposa point et 
resta dans le bas pays. 

En un endroit que le navigateur Pythéas aurait 
comparé au visqueux élément du poumon marin, 
près d'un étang, entre une eau épaissie de bourbe et 
le sol toujours détrempé, sur des lits d'une algue 
confuse et pestilentielle, cette femme syrienne affola 
tout ce que le pays contenait de rustres et de goujats. 
Elle les rapprocha des bêtes et ils la portèrent aux 
nues. Elle prophétisait, donnait le mal, l'ôtait, le 
rendait, et cette solitude tragique lui servant de vague 
trépied, le lieu impressionnant, l'opaque fumée du 
repaire, une fièvre pernicieuse éparse dans l'air 
alourdi ajoutaient à l'effet des incantations qu'elle 
psalmodiait du fond de la gorge. Elle agitait le cœur 
de l'homme. Elle Tisolait, l'égarait. On la salua bien- 



228 ANTHINÉA 

faitrice. II ne fut question que de Marthe et de son 
élang. Si cette gloire abjecte dut se désagréger pJus 
vite que ce corps hideux, il en resta les syllabes 
évocatrices qu'elle avait attachées au mauvais canton 
du pays. Une suite de dérivations régulières donna 
du marthicum stagnum, le moderne Marthègue ou 
Marthigue et Martigue. 

Le véritable étang de Marthe s'est desséché comme 
la plupart de nos marécages, mais le nom passa et 
demeura fort longtemps à la nappe méridionale de 
notre petite mer de Berre. Le peuple apprit et con- 
serva ce nom d'autant plus volontiers qu'une autre 
étrangère du même nom, venue dans la barque de 
Lazare et de Maximim, aborda, dit-on, dans nos 
parages au siècle suivant. 

En ce pays de France que tant d'invasions 
recouvrirent, peu de terres conservent le souvenir 
nominatif des premiers civilisateurs. Plus une 
race est étrangère, mieux son passage est ac- 
cusé dans la nomenclature des lieux. A l'autre 
bout du territoire, en Neustrie, les goths Scan- 
dinaves n'ont pas introduit dix vocables dans le 
patois roman de la province, mais celle-ci s'appelle 
de leur nom Normandie. Ces Normands ont aussi 
nommé un certain nombre de villes comme Harfleur, 
Barfleur, Honfîeur, Le Havre. Et le nom général de 
toutes nos provinces, la France, ne désigne pas le 
caractère gallo-romain qu'elles ont en commun, mais 
la petite horde franke qui leur a donné quelques 
rois. 

Qu'ils soient de Sem ou de Japhet, les barbares 
errants écrivent leur nom sur les murs. Ils laissent ce 



LE RETOUR ET LE FOYER 229 

nom propre en manière de monument. Le gracieux 
pelit marbre que j'ai décrit résume le précieux 
apport de la Grèce dans ce district. Toutes les briques 
du pays comme tous les mots du langage sont le 
souvenir des Romains dont on conserve aussi plus 
d'un vestige religieux : un autel à Junon, retourné et 
creusé au socle et faisant ainsi office de bénitier dans 
une église de campagne, porte une dédicace latine 
à la reine des dieux. Pour tout bien, la syrienne 
Marthe a marqué de son nom les lagunes qu'elle 
infesta. 

VIII 

Les névropathes sont communément stériles. Est-iî 
sûr toutefois que cette Juive l'ait été ? Son mal sacré 
n'est-il jamais revenu troubler la région? N'a-t-elle 
une ombre maléfique, comme Aristarchê donne le 
rayon bienfaisant ? Et ne faut-il appréhender l'in- 
fluence de ses prestiges ? Non plus sous la pourpre, 
les fleurs et la pique empruntées de Rome, mais nue, 
le poil dressé, cette sorcière ne refait-elle point son 
sabbat pendant les nuits d'hiver sur une plage mal 
séparée des étangs ? L'astrologue Nostradamus est 
venu mourir à peu de distance d'ici. Il a son tombeau 
à Salon. Le maréchal ferrant qui vint parler à 
Louis XIV de la part du fantôme de la reine défunte 
était né sur les mêmes bords. L'obscur génie de 
Marthe anima peut-être ces rêves. Si l'on faisait son 
interrogatoire en règle, il faudrait demander à Marthe 
quelle fut son action sur les trois grandes catas- 
trophes qui, ayant suivi l'arrivée en Gaule des mœurs 



230 ANTHINÉA 

et des songes syriens, furent plus ou moins les effets 
de ces nouveautés douloureuses. 

D'abord, quand une troupe de barbares, d'un autre 
sang que Marthe, aux corps blancs et aux cheveux 
roux, se montrèrent sur nos lagunes, les guidait-elle 
de ses yeux et de ses cheveux sombres ? Mena-t-elle 
le chœur des étranges pythonisses couleur de lune ? 
Et si, dès le ix® siècle, cette barbare d'Orient avait 
fait alliance avec les barbares du Nord, n'y a-t-il pas 
lieu d'estimer que, au seizième, Marthe dut conspirer 
pour ce réveil de l'esprit juif et l'impur délire bi- 
blique que nous appelons ironiquement la Réforme ? 
Au xviii^ siècle, n'était-elle point l'âme de la Révolu- 
tion ? Qu'une folie se fasse, qu'une faute de goût et 
de sens insulte au soleil, la présence de Marthe doit 
être retenue et scrutée avec attention. Toute déraison 
nous vient d'elle, la rupture des hautes traditions 
de l'esprit, le retour aux états sauvages. Mais l'in- 
fluence fut petite. Nos Scandinaves furent vite ro- 
manisés. C'est de ligueurs déterminés plus que de 
huguenots que furent remplies nos murailles, et 
M. Taine cite un curieux document qui démontre que 
le pays de Marthe ne comptait pas plus de quatorze 
sans-culottes en pleine Terreur. Sur dix mille habi- 
tants, la proportion paraîtra faible. Elle est toujours 
assez forte pour témoigner des perturbations que 
causèrent l'âpre folie de l'Orient, et sa religion sensi- 
tive, et le goût de l'orage proposé de la sorte aux 
esprits fatigués. Les grands malaises historiques 
s'interprètent, pour notre Occident tout entier comme 
pour l'étroite bourgade, par les chaleurs du même 
miasme juif et syrien. 



LE RETOUR ET LE FOYER 231 



IX 



Telle a été l'épreuve. Je ne crois pas qu'elle doive 
nous inquiéter. La plus ancienne Grèce a connu avant 
nous cette molle et funeste écume de l'Asie. Elle 
aurait pu la dissoudre et la rejeter : son vif esprit 
jugea préférable de l'employer dans le concept su- 
blime de sa Vénus marine et ainsi de tirer du prin- 
cipe de toutes les tempêtes dé l'âme une divinité 
rayonnante qui les apaise. La lumière qui brille sur 
le front des héros ne vient que des luttes antiques 
accrues du sentiment d'un triomphe définitif. La 
nature des terres grecques se prononçait pour la 
réussite de ses enfants. Si la nature de notre pays le 
veut, nous aurons le même bonheur. 

De nos bas-fonds déserts, de ces platitudes fié- 
vreuses où l'enfance du m^onde se recommence à 
l'infini, il ne faut pas marcher longtemps pour 
çagner les hauteurs oh l'ordre se construit et se con- 
tinue ; tout le temps du trajet, le ciel, le vent, les 
astres sont des guides et des amis : 

— Courage, disent-ils, tes premières folies sont 
les mères de ta sagesse. Tu veux la vérité, ton erreur 
en est le chemin ! Ta race antique n'est point lasse, 
et ton vieux sang r 'est pas aigri. Le feu, tant qu'il 
flamboie, la vie, tant qu'elle brûle, sont la noble 
substance qui s'épure en se dévorant. Ton esprit qui 
veut vivre élimine de toi tout ce qui n'est pas le 
meilleur» 



232 ANTHINÉA 

» Courage, le filet des pêcheurs, tes amis, est 

redescendu sous l'eau vive. Le pic des charpentiers 
heurte à coups sourds contre la cale des nav*res en 
construction, et les calfacs armés de torches de ré- 
sine secouent ces lueurs dans le soir. Bientôt les 
jeunes filles aux hanches balancées se seront mises 
en route pour la fontaine. Au même instant qu'une 
agonie se résoudra, le soupir de l'amour prophétisera 
des semences. Tu peux vérifier qu'il n'y a nulle part 
une chose si humble qui ne soit animée d'un im- 
mense vœu de grandir. Va, personne n'en désespère. 
Uejoins donc ta prêtresse et, auprès d'elle, oublie tout 
ce qui n'est pas de son chœur. Plein des forces d'en 
bas, demande à sa lumière un modèle de leur usage. 
Le corps de TÉphésienne scintille comme Diane sur 
le plus voisin des coteaux. Aristarchê t'attend pour 
t'initier au mystère et le chant de sa lyre te révèle 
déjà une enceinte de la cité. » 



L'AME DES OLIVIERS 



A Lucien Carpechol. 

J'ai gravi aujourd'hui le tertre qui domine toute 
cette contrée. Son sommet, garni d'un ermitage et 
d'une chapelle, porte de vieux cyprès taillés par la 
foudre et le vent. A mi-côte s'étend un bois de pins, 
blond de lumière à ses toufies supérieures ; il traîne 
dans la nuit ses extrémités retombantes. Enfin, \ers 
le soubassement de la colline est un long verger 
d'oliviers. Égales pour la gloire, ce sont trois races 
d'arbres bien inégales en beauté, car l'olivier passe 
de beaucoup les deux autres. Mais des traits qui leur 
sont particuliers distinguent les blancs oliviers de 
ce lieu. 

Supérieurs au type ordinaire de ce bel arbre, ils 
montraient parmi les ondoiements de leur cime une 
beauté plus rare, un signe de vigueur et de perfec- 
tion qu'ils ne font apparaître qu'en des circonstances 
choisies : je leur vis le souple bouquet, frêle comme 
un bourgeon, dense et resserré comme un fruit, que 
se plaisait à reproduire la sculpture des Athéniens. Le 



234 ANTHINÉA 

ciseau des Attiques n'a aimé que l'exquis. Il nous 
conserve encore une fleur même de la fleur. Je me 
mis à l'élude du chef-d'œuvre de la nature éclos dans 
le sol maternel. Les purs rameaux me suspendaient 
amoureusement à leur forme, mais, en me révélant 
avec largesse ce trésor, les mystérieux petits arbres 
ajoutaient le conseil de les louer tout bas. Élevant à 
l'enthousiasme, ils recommandaient la pudeur. 

« Pampres de Bacchus, pourquoi m'étreignez-vous ? 
« Otez vos raisins, je suis vierge et ne m'enivre 
« point. » Ainsi, se plaint chez un poète de l'Antho- 
logie l'arbre chaste et sauvage qu'on voulait charger 
de présents. Comme il eût écarté, lui aussi, la grappe 
et le pampre, l'olivier provençal me faisait modérer 
les signes de ma religion. Mais le goût, la pudeur 
devaient être vaincus par la force d'un souvenir. 
L'olivier m'apparut, tel que je l'avais vu antérieure- 
ment un matin de jeunesse impétueuse et concentrée, 
épanoui dans le point central de mes songes qu'agi- 
tait le frisson de la silhouette argentée... Réminiscence 
de Platon, de Renan et de France, que je suivais 
alors tous trois, l'ancienne invocation se répéta 
presque telle quelle dans ma pensée. 

« — Petit arbre nerveux et pâle », lui disais-je, en 
modifiant à peine le premier texte, « vous que né- 
glige le vulgaire et qu'il a bien soin d'insulter : un 
rare privilège vous défend, olivier, de flatter l'indigne 
regard. Je vous refuse tout honneur de la part de ceux 
qui n'en méritent aucun : moins ils vous considèrent, 
plus il vous appartient d'exceller dans votre ordre, 
délice des cœurs exercés. 

» Vous nouez vos racines au-dessus de la terre, 



LE RETOUR ET LE FOYER 235 

mais \ous les enfoncez fort avant dans un sol léger 
et aride comme l'esprit. Si votre tronc est court, 
s'il élève peu de rameaux, sous une écorce délicate, 
le plus frêle est solide et plein de vigueur. De tronc 
rugueux, de rameaux lisses, lent à croître, long à 
mourir, ainsi que la sagesse, le dieu qui vous habite 
a l'âme curieuse. Pour atteindre à la paix, il est en- 
nemi du repos. Comme les sentinelles et les coureurs 
de nuit, il se maintient par la sensibilité vigilante. 
Mais chaque pas des heures touche sa verte lyre du 
frémissement infini, le moindre ébranlement de votre 
air lui donne la fièvre, et personne ne montre plus 
de résignation à ce qui n'a point de recours. Ni lan- 
goureux abattement, ni vaine révolte : tous les fléaux 
ajoutent un éloge à votre vertu et, des pires injures 
qui lui tombent du ciel, votre automne compose un 
amer et généreux fruit. 

({ Que votre bois, olivier, ait notre cantique, car 
les premières crosses des pasteurs en sont façonnées. 
Les rois pères des peuples vous ont pris le sceptre 
amical. Lorsque Thersite alla prêcher une confusion 
de pouvoirs qui eût imposé l'anarchie, c'est avec vous 
qu'Ulysse punit le bavard impudent, c'est à coups 
d'olivier que lui furent scandées les inestimables doc- 
trines : — Le gouvernement de plusieurs n'est pas 
bon. Qu'il y ait un seul chef, un roi... A Ithaque, dans 
sa maison, au centre d'une cour, s'ouvrait le plus 
beau d'entre vous. Ayant été ployé et débité des mains 
d'Ulysse, il devint son lit nuptial et l'arbre, dont le 
tronc et la maîtresse branche n'avaient été ni dépla- 
cés, ni retranchés de leurs racines, mais abrités d'une 
toiture et clos de toute part, connut l'hymen de 



236 ANTHINÉA 

Pénélope, sa défense innocente et la chasteté de sa 
foi. 

« Telle étant sa substance, votre feuille, olivier, 
porte en sa couleur doulHe le signe de la vérité. Son 
ovale acéré défie le reproche et sa coupure nette ne 
redoute aucun examen. Toutefois, épaissie en touffes 
légères qui tremblent, elle se mêle à tous les fantômes 
de l'air. Des sophismes pressés y confondent leur 
aile grise, les nuances subtiles y décrivent agilement 
un mystère discret qui ne peut tenter le profane. 
L'œil du peuple ne voit qu'un bouquet confus et 
cendré : mais, voisins des dieux, les paysans taillent 
ou courbent chaque plant selon la forme des cratères, 
et le Sage qui passe une fois ou deux chaque siècle, 
n'en pourra nier la leçon. 

(( Que l'amandier bacchique anime son branchage 
de grimaces désespérées ; que le cyprès, du flanc 
d'une métairie solitaire, élève sa colonne blanche et 
noire contre le jour ; que le pin turbulent se précipite- 
en indiscernables troupeaux : ô nobles oliviers, il ne 
saurait vous plaire d'interrompre d'aucun dissenti- 
ment la courbe déliée des collines de nos pays. Non, 
vous faites corps avec elle. Ni ennui, ni orgueil ne 
vous jetteraient au désert, et vous vous aimez trop, 
car vous vous sentez trop bien vivre, pour vous mêler 
les uns dans les autres, comme ces pins. Énergies, 
mais indomptables, ô Patiences, mais redressées, 
Constances, Industrie, plus que fertiles Inventions, 
osant tout et tout supportant, mais tout méprisant 
au besoin, vos mépris n'ont été durables qu'à l'égard 
da crime inutile, l'Excès. Distant des bas fonds et 
des crêtes, c'est en choeur, oliviers, qu'il vous inté- 



LE RETOUR ET LE FOYER 237 

fesse d'aller. Sans vous presser l'un l'autre, sociables 
rameaux qui communiquez entre vous, vous aimez 
vous toucher en rendant un son qui ressemble aux 
discours de la Mer intelligemment mesurée et des 
hommes qui la longèrent. Vous savez une langue 
bien accordée à l'âme. Parole et pensée n'y font 
qu'un, et le même mot les révèle, pensée toujours 
conduite à la perfection de son signe, mais signe 
plein et dense, vertueux et signifiant*. 

« De sorte, clairs feuillages, qu'il n'y a presque 
rien qui altère votre bonheur ! La méditation n'im- 
pose ni fatigue, ni souillure à vos transparences et 
la nuit ne les couvre pas. Voulant des clartés, vous 
en faites. En montant vers le ciel, vous formez un 
chapeau de mystérieuse lumière. Le phosphore divin 
brille à la pointe de vus tiges, comme dans l'œil 
des chats sacrés et des oiseaux de nuit et de tout ce 
qui fut conçu et procréé du sein de la Vierge elle- 
même. 

(( Fils certains de Pallas, rangées d'yeux pers fleuris 
des modérations éternelles, athénienne semence qui, 
à son tour, compose le plus délicat des boutons, vous 
êtes apparus par la sûre volonté de cette déesse : pre- 
miers, derniers maîtres du monde, secoués des dé- 
luges et victorieux de la nuit, pacifiques, guerriers, 
auteurs et enfants des cités, exterminateurs des 
désordres, extincteurs des barbares nuits, il n'y a 
point de siècle qui ne vous ait reconnus les pères et 
les mères de ses destinées favorables. Vos diffuses 
lueurs étant choses humaines, aucun trouble n'en 

• AOrOS. VERBUM, RESOUN. 



238 ANTHINÉA 

provenait : mais quand, formés de votre chair et 
bourrés de vos fruits, les pressoirs épanchèrent un 
rayon de chrême doré, la Déess€ ouvrière en fît éclater 
son orgueil. Aliment ou breuvage, douce onction de 
l'athlète ou baume des corps déchirés, elle s'applau- 
dit elle-même et pour que son collaborateur, le peuple 
athénien, eût sa part de satisfaction, elle lui prit la 
main et la serra, du geste que le marbre a perpétué. 
« Tout autrement beau que le marbre, soyez-nous, 
Olivier, le garant animé des assentiments de Pallas. 
Redites son grand témoignage. Ne vous lassez point 
d'enseigner ce qu'elle aime et approuve, et comment 
elle sait sourire à celui qui la sert. L'homme qui la 
comprend n'a pas besoin d'être encouragé à la suivre. 
S'il connaît la sagesse, il s'y précipite après vous. Oh ! 
redoublez l'éclaircissement de votre sagesse ! Sous 
une pâle armure d'émeraude voilée, annoncez la 
brillante agoniste de la raison, paranymphe de 
l'homme qui, digne de son nom, apprivoise, domine, 
conduit ses frères bestiaux. Bel ordre des Sciences et 
fine mesure des Arts, gardez-en, communiquez-en 
plus que n'en veut, plus que n'en souffre l'imbécile 
dégénéré. Sur les coteaux où procèdent vos théories, 
rien ne pourra se perdre du moment que vous subsis- 
tez, la iMerveille du monde ne s'abîmera qu'avec 
vous ! » 



APPENDICE 
LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 



S"iTE DE LA DEUXIÈME Lettre : Premiers pas. 



Ne comptez pas sur un récit de ces courses ou de 
celles qui furent faites le lendemain et le jour suivant. 
Erreurs précipitées, stations désordonnées, je n'en 
écris pas le journal. Ou je fatiguerais par un bruit 
de paroles, ou j'embarrasserais d'indigestes détails 
locaux. 

Qu'en me promenant sous la citadelle, j'aie arrêté, 
une minute ou une heure, mes yeux charmés sur le 
monument choragique, ses contours délicieux et sa 
molle frise, ou que j'aie choisi l'esplanade du temple 
de Thésée pour le théâtre de mon premier exercice de 
méditation et d'intelligence athénienne; qu'enfin 

* Dans la première édition d'Anthinea, les pages qui suiveni 
faisaient partie du livxe premier, « le voyage d'Athènes ». 

11 



240 APPENDICE 

troublé ici, là pleurant presque de plaisir, j'aie fait 
une suite d'épreuves avant de me former l'idée juste 
et les sentiments qui me convenaient, les résultats 
seuls vous importent, non le détail quotidien des 
préparations. 

Deux fois déjà, j'ai vu le soleil se coucher, je l'ai 
vu deux fois se lever, aux deux pointes de l'Acropole. 
Aujourd'hui, avant de partir pour les Jeux Olym- 
piques, car je vous dois une chronique de ces jeux, 
j'irai revoir l'éclat des marbres au plein midi. La 
journée est superbe; le ciel, tout à la fois très pur et 
divinement dégradé. Les jeux ne seront point gâtés 
comme ils l'ont été hier par la bise. Mes amis athé- 
niens étaient fort en colère contre le vent. Néanmoins 
nous nous sommes très honnêtement divertis. 

Dans les beaux temps d'Athènes, le Stade où eurent 
lieu tant de jeux illustres était fait de simple gazon ; 
les gradins pratiqués au flanc de l'Hymette ne por- 
taient aucun revêtement étranger. Le précepteur de 
Marc-Aurèle, Hérode Atticus, inventa de les recouvrir 
d'un appareil de marbre. Tel est le monument 
qu'Athènes vient de restaurer, grâce aux munificences 
d'un marchand grec d'Alexandrie, M. Averof. Il a 
payé jusqu'à 750.000 francs, selon les uns, et, selon 
les autres, le double. En pareille occasion, les Athé- 
niens de la décadence eussent décerné à leur bienfai- 
teur quelque trois cents statues d'or massif ; on s'est 
contenté de lui en ériger une seule, de marbre fin à 
la porte même du Stade. Les gens de goût déplorent 
que l'image mortelle du nouvel Hérode Atticus arbore 
une paire de m.oustaches scythiques d'autant moins 
supportables que le menton est glabre ainsi que les 
joues. Que n'a-t-il une barbe pareille à celle qui fleu- 
rit M. Philémon, le président des Jeux, taillée comme 



lettre: des jeux olympiques 241 

un portique, la plus belle barbe d'Athènes. Le peuple 
ne fait pas attention à ces différences. Généreusement, 
sans critique, il ne perd pas une occasion de crier 
Vive Averof ! Ce cri est devenu en peu de temps aussi 
vulgaire que Vive le Roi ! ou même que Vive le dia- 
doque! Le diadoque est l'héritier présomptif du trône 
des Grecs, leur dauphin. 

Venons aux Jeux, qui sont fort beaux. Mais j'ai eu 
l'ennui d'assister, pour mon début, à trois victoires 
de gymnastes prussiens. Trois fois le drapeau blanc 
et noir a été hissé sur le Stade. La première, je dois 
le dire, n'alla point sans huées. Le peuple entier était 
debout ; tout le monde criait adika I adika ! (injustice, 
injustice !) Il paraît que les juges n'avaient pas bien 
jugé ; la palme décernée à l'équipe prussienne au- 
rait dû revenir à l'équipe hellénique. Pourtant 
le beau travail de deux ou trois de ces barbares 
borusses et germains a fini par conquérir l'admira- 
tion générale. C'est qu'ils n'avaient point de concur- 
rents français devant eux. Cette réflexion faite, j'ai 
pu m'abandonner au sentiment commun. 

Mon voisin du Stade, un Hellène, avec lequel je 
converse en mauvais anglais (car il ne sait pas le 
français, ce que j'ai de grec, prononcé à l'érasmienne, 
ne m'est d'aucun secours), cet Hellène me fait en- 
tendre que, dans une course de cycles qui fut la 
première de toutes, c'est un de mes compatriotes, 
M. Flamand, qui a obtenu le prix. Je lis sur son 
visage qu'il est certain de me procurer un plaisir 
extrême. Je l'en remercie de mon mieux dans 
l'idiome de Shakespeare, que j'ai bien soin d'estro- 
pier. Hélas ! même écorché, qu'ont pu dire les Muses 
entendant un pareil propos sous leur colline. 



242 APPENDICE 

TROISIÈME LETTRE 

LE STADE PANATHÉNAÏQUE 



Figurez-vous, au flanc du mont Hymette, un rnonu- 
ment de forme antique, dont la matière neuve, 
fraîchement coupée et polie, répond d'un éclat doux, 
point aveuglant, mais net au ciel varié de l'Attique. On 
u'a point demandé au Stade d'être beau. Il ne peut 
guère l'être. Mais il répond exactement à son emploi. 
C'est à peine si la dixième partie des gradins est 
achevée. Ce qui manquait a été suppléé, non sans 
habileté, non sans art, avec des planches employées à 
l'état brut ou couvertes d'un enduit blanc. L'œil 
indulgent n'est pas choqué. 

Les traités d'archéologie ont une phrase ingénieuse 
pour définir le Stade : c'est, disent-ils, une large 
avenue fermée et arrondie à l'une de ses extrémités. 
Je dirai, à mon tour, que c'est un U couché au sol, 
mais renversé. Tapissez de gradins les branches paral- 
lèles et la boucle du fond de Î'U. Appuyez la boucle 
et les branches à un amphithéâtre de collines vio- 
lettes et grises, presque sans herbe, mais d'où 
viennent quelques légères brises parfumées de la- 
vande. Enfin, faites couler devant l'ouverture de I'U 
un petit fleuve aux ondes lentes entre des massifs de 
lauriers-roses encore défleuris, et que cette onde rare 
s'appelle l'Illisius. 

Ce Stade athénien reçoit dans son enceinte quatre- 
vingt mille spectateurs. De la longue chaussée sur 
laquelle se font les exercices athlétiques jusqu'au faîte 
de l'édifice, j'ai compté soixante gradins, soixante 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 243 

étages; ils régnent sur toute la longueur du Stade. Ils 
sont divisés en tribunes, traversés par des escaliers 
qui dégagent la circulation. Bien qu'on fût à l'étroit, 
l'on pouvait cependant, grâce à la largeur des degrés, 
s'y mouvoir d'avant en arrière et s'y renverser à 
l'aise. Les nouveaux Athéniens sont des gens expan- 
siis ; mais je n'ai point vu d'accident. Hier comme 
aujourd'hui, l'on a seulement souffert de la bise 
quand elle venait du nord, et du soleil quand il nous 
faisait vis-à-vis. Tel est l'inconvénient des spectacles 
en plein air. Nous n'y sommes plus endurcis. Joignez 
que la saison est fraîche. D'ailleurs, en août comme 
en avril, c'est l'immobilité au grand air qui est pé- 
nible. Je me souviens de m'être alternativement transi 
et rôti aux représentations du théâtre antique 
d'Orange et elles avaient lieu en pleine canicule. 

De ces quatre-vingt mille spectateurs, un bon quart 
était fort heureux : c'étaient tous ceux-îà dont la 
place avait été marquée un peu haut, du côté de 
l'orient. Presque sans quitter du regard la suite des 
jeux célébrés et pendant que la vue des autres spec- 
tateurs se bornait au tour de la piste ou se brisait 
contre le rideau des grands arbres qui défendent le 
Zappion, nous avions sous les yeux un abrégé des 
plus belles choses d'Attique : à gauche du triste 
portique d'Adrien, les hautes colonnes corinthiques 
du Jupiter ; plus loin, les ruines du théâtre de Bac- 
chus. Une clarté sublime nous élevait ensuite sur la 
pente de l'Acropole que couronne le Parthénon. 

Le roi des Grecs a pris sa place sur l'un des trônes 
qui sont taillés, au fond du Stade, au milieu du pre- 
mier gradin. Sur l'autre, il vient de faire asseoir le 
jeune Alexandre, roi de Serbie, son hôte. 

A la gauche du roi Georges, se tient la princesse 
royale, femme du diadoque et sœur de l'empereui 



244 APPENDICE 

d'Allemagne. C'est une fort belle personne à cheveux 
blonds qui brillent d'un étrange éclat dans l'air de la 
Grèce. Ses deux enfants, vêtus en matelots comme 
tous les petits garçons de l'univers, s'appuient lan- 
guissamment aux genoux de leur gouvernante. A la 
droite du jeune roi de Serbie, la princesse Marie, fille 
du roi de Grèce, rose et blanche comme Gretchen. 
Ses fiançailles ont été célébrées la semaine dernière 
avec le grand-duc Georges de Russie. Celui-ci se tient 
à la droite de sa fiancée. C'est un grand homme à 
fortes moustaches châtaines. Les Athéniennes sont 
unanimes à regretter qu'il se cache le front sous la 
visière d'une casquette ; il en faudra tomber d'accord, 
nos amis russes gagneraient à sacrifier le gâteau rose 
et vert qu'ils s'enfoncent au sinciput. 

Après le Grand-duc, en contijiuant sur la droite, se 
tiennent les derniers infants de Grèce, vêtus, eux 
aussi, en marins. Le teint transparent, les yeux d'un 
bleu pâle, tous deux font songer comme leur sœur 
au climat hyperboréen. 

Je ne crois pas que tout ce monde tarde trop à 
s'helléniser. Le peuple hellène absorbe et assimile 
tous les barbares qu'il lui plaît, et cette famille ré- 
gnante semble absolument disposée à tout recevoir 
et à tout souffrir. Il n'est aucune fantaisie hellénique 
à laquelle le roi ne se prête de bonne grâce, et ses 
trois fils aînés, circulant dans le Stade, paraissent 
populaires. 

L'héritier présomptif est président des Jeux. Il les 
préside réellement. Aucun détail ne lui échappe. 
Sanglé à la prussienne dans son uniforme d'officier 
général d'infanterie, le diadoque Constantin veut tout 
surveiller par lui-même. Il est secondé de près par son 
frère le prince Georges, en capitaine de vaisseau. Ces 
deux princes suggèrent toute sorte de souvenirs. On 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 245 

peut les comparer soit aux fils de Nestor dans la belle 
Pylos, soit encore au prince Polydamas, qui fut l'or- 
donnateur des Jeux dans l'île de Schérie, sur laquelle 
régnait Alcinoûs son père, selon l'ordre de Jupiter. 
Comme ils s'empressent de chaque côté du trône, au 
repos, on les nommerait les vivantes colonnes de la 
dynastie Scandinave. Le piince Nicolas, leur frère, qui 
porte l'uniforme d'officier d'artillerie, me paraît un 
peu moins actif que ses deux aînés ; il ne règle pas 
les querelles qui s'élèvent à tout propos du sable fu- 
mant, mais passe pour ami des belles-lettres, des 
sciences et des arts. 

On continue à me montrer, toujours sur le premier 
gradin, et sur la droite du roi de Serbie, immédiate- 
ment après les petits princes, avant le corps diploma- 
tique, nonchalamment assis et occupé à tordre de 
longues moustaches brun clair, le colonel Pappadia- 
mantopouios, aide de camp du roi de Grèce, et qui 
est, si je ne me trompe, le proche parent d'un poète 
français, né athénien, dont l'œuvre et la personne 
doivent être également chères, M. Jean Moréas. Au 
delà, sur le même rang, plusieurs ambassadeurs, de 
pompeuses ambassadrices. Les membres du cabinet 
grec sont placés avec leurs familles, du côté opposé, 
sur la gauche du roi, à la suite de la princesse royale 
et des enfants de celle-ci. Tel est ce premier gradin 
de la tribune centrale, rempli d'un bout à l'autre par 
des personnages de sang royal ou revêtus des pre- 
mières charges d'État. Ensuite viennent les gradins 
secondaires '4e la même tribune qui fc trouvent 
occupés par les députes, leurs femmes et leurs filles. 

Plusieurs sont d'une beauté assez pure. Il en est 
beaucoup de jolies. Les anciens historiens et les 
modernes voyageurs s'accordent à médire des Athé- 
niennes. On leur concède de l'esprit et de la vertu. Je 



24:6 APPENDICE 

ne sais trop pourquoi on leur refuse si généralement la 
beauté. Celles que j'ai aperçues avaient, au moins, 
beaucoup de grâce. Quelques-unes d'un teint de lait. 
Je distingue une cbevelure dorée de la nuance la 
plus pâle, et deux ou trois d'un fauve ardent. C'est le 
foncé qui domine, comme il convient. Deux visages 
des plus délicats montrent la couleur de l'olive par- 
faitement mûre, on leur redirait volontiers l'épi- 
pramme d'Asclépiade à cette belle Didymé, fleur de 
l'Anthologie : « Elle est noire et qu'importe ? Les 
« charbons aussi sont noirs, mais quand ils sont en 
« feu, ils sont brillants comme des calices de rose. » 
Et les beaux yeux ! Vifs et mouillés, aigus et tendres, 
on ne nous parle pas assez des beaux yeux de l'Athé- 
nienne. 

Ces yeux m'ont mis en grand retard. Le courrier va 
partir. Il me faut ajourner la suite de mes tableaux 
du Stade. J'ai dit l'aspect du n:ionument. Mais le stade 
est plein et les collines sont couvertes de peuple. Çà 
et là un Cosmétôr place les gens ; un époptès, coiffé 
d'un casque colonial tout rouge, affublé d'un justau- 
corps de même, fait sa ronde ; un médecin, sous le 
poteau indicateur, où l'on peut lire iatros, attend 
qu'on réclame ses soins. Et la fouie chante et s'agite. 
Mais pourquoi fait-elle une tache dans la clarté ? Les 
Athéniens viennent au Stade la boutonnière fleurie 
de violettes blanches, ils devraient y ajouter des vête- 
ments clairs.. 



QUATRIÈME LETTRE 

LES NATIONS DANS LE STADE ET LA COURSE DE MARATHON 

L'origine des Jeux Olympiques se perd dans l'anti- 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 247 

<5iiité de la Grèce. La première Olympiade, qui part 
de 776 avant J.-C, nous marque le dernier règlement 
de ces jeux. Ils se célébrèrent toujours, ainsi que 
leur nom le constate, à Olvmpie, le sanctanir-e de 
l'Elide, qui est elle-même une province du Pélopo- 
nsse. Ils furent abolis trois cent quatre-vingt-quatorze 
ans après J.-C, par un décret de Théodose. Du ^ au 
15 avril 1896 on les a vus ressuscites aux portes 
d'Athènes et peut-être dureront-ils. 

Les anciens Grecs conviaient au bord de l'Alphée 
tous les peuples de leur langue, y compris les Macé- 
doniens. Mais ils durent plus tard ouvrir le stade au 
conquérant latin. Les Athéniens modernes ont refait 
le pacte olympique, non avec les seuls Grecs, ni les 
seuls Helléno-latins, ni les seuls Européens, avec 
l'univers. Quand la première idée en fut publiée, 
j'avoue que je l'ai blâmée de toutes mes forces. L'In- 
ternationale des jeux me déplaisait. J'y craignais la 
profanation d'un beau nom, assaisonnée d'un contre- 
sens. Et j'y voyais de plus un anachronisme. Des 
olympiades grecques étaient possibles quand il exis- 
tait une Grèce. Depuis la Réforme, surtout depuis la 
Révolution française, il n'y a presque plus d'Europe : 
qu'allaient signifier des Olympiades ouvertes au 
monde entier ? Enfin, ce mélange de races menaçait 
d'aboutir, non à l'intelligente et raisonnable fédéra- 
tion des peuples modernes, mais aux vagues désordres 
du cosmopolitisme. 

Or, je vous prie, à qui reviennent tous les bénéfices 
du cosmopolitisme ? Au moins cosmopolite des 
peuples, d la plus nationaliste des races, a l'anglo- 
saxonne. L'ère olympique qui doit s'ouvrir à Athènes 
ne fera qu'apporter un nouvel élément d'activité et 
de prospérité à ce concurrent éternel. 

Ainsi, avais-je raisonné, et non je crois, sans vrai- 



248 APPENDICE 

semblance. Je subis là-dessus les vives remontrances 
de M. Pierre de Coubertin, le zélateur de l'entreprise. 
Elles glissèrent sur mon esprit, sans y faire grande 
impression. Pourtant, la réflexion ne laissa pas de 
nuancer ce premier sentiment. Il ne s'était jamais 
offert occasion aussi favorable pour essayer de distin- 
guer exactement le cosmopolitisme, qui n'est qu'un 
mélange confus de nationalités réduites ou détruites, 
d'avec l'internationalisme qui suppose d'abord le 
maintien des différents esprits nationaux. Il me sem- 
blait, de plus, que le tendre ciel de la Grèce, le saint 
rocher que domine le Parthénon devaient agir utile- 
ment sur cette première rencontre : certaines barba- 
ries ne pourraient s'y donner carrière, et la suite des 
représentations athlétiques conserverait peut-être l'in- 
fluence de son point de départ. Lorsque je bouclai ma 
valise, la bienveillance l'emportait. Puisque j'allais 
en juger de mes propres yeux, il fallait que l'affaire 
bénéficiât d'abord de mes doutes. 

L'expérience à laquelle j'ai assisté achève de me 
convertir. Les premières raisons ne manquaient point 
de fondement, mais elles étaient incomplètes. J'avais 
négligé deux grands traits. 

Pour ce qui est du cosmopolitisme, je ne voyais pas 
qu'il n*y aurait rien à craindre de ce côté, par la 
bonne raison que, de nos jours, quand plusieurs races 
distinctes sont mises en présence et contraintes de se 
fréquenter, elles se repoussent, s'éloignent dans 
l'instant mênie oii elles pensent se mélanger. Paul 
Bourget a fait avant moi cette observation ; mais j'en 
donnerai des images. 

Pour la prépondérance anglo-saxonne, elle n'est 
peut-être si forte que pour avoir procédé en un grand 
mystère. Les progrès n'en ont pas été, comme ceux 
des Prussiens entre 18G0 et 1870, une vive fulguration^ 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 249 

Ils ont duré un siècle. Jusqu'à ces derniers temps, 
l'Anglais et l'Américain se sont partagé l'univers 
dans un grand silence*. Même aujourd'hui, quand 
les Anglo-Saxons sont les maîtres partout, personne 
ne mesure quelle est leur puissance réelle. Ces con- 
quérants universels profitent de ce que nous ne 
voyons au juste ni ce qu'ils sont, ni ce qu'ils font, ni 
ce qu'ils rêvent de faire. Les modernes olympiades 
auront peut-être l'avantage de montrer aux peuples 
latins le nombre, la puissance, l'influence, les ambi- 
tions croissantes et encore le point faible ou vulné- 
rable de ces audacieux prétendants à la tyrannie. Il 
est possible que cela nous vaille un quart d'heure 
d'angoisse. Nous serions le dernier des peuples si 
nous avions peur d'avoir peur. A sentir le péril, nous 
aurons une chance de moins d'y succomber. 

Parlons des Jeux. Les mouvements d'ensemble des 
équipes gymnastiques ressemblent pour la règle, l'ac- 
cord, la sûreté savante et douce des mêmes gestes pris 
et repris en demi-chœur, à une musique parfaite. On 
est tout assailli de souvenirs platoniciens. En revan- 
che, le saut, les anneaux et certaines courses per- 
daient leur caractère dans ce grand espace béant. Mais 
les assauts de lutte passionnent : on ne peut s'empê- 
cher d'y sentir son cœur réuni dans une attention 
irritée. Les luttes d'hier ont d'ailleurs été pleines 
d'incidents caractéristiques. 

Un Grec et un Dsnois étaient aux prises, M. Jensen 
du Rowing-club de Copenhague et M. Christopoulos 
de la Société gymnastique de Patras, ce dernier 
mince, souple et de beaucoup inférieur en muscula- 
ture à son concurrent. Quant à M. Jensen, qui n'a 

* Les deux guerres anglo-transvaalienne et hispano-amé' 
dcaine sont postérieures à ces observations de 18.96. 



250 APPENDICE 

rien du géant du Nord, c'est un athlète de taille 
moyenne, si trapu qu'il en semble bref. Brute savante 
et méthodique autant que vigoureuse, il nous donne 
loisir d'admirer ses biceps, qui sont d'un colosse, ses 
jarrets inflexibles et ses poignets tendus comme deux 
branches de métal. Cet étalage ne peut venir à bout 
de la ruse et de l'agilité de iM. Christopoulos, qui, un 
moment, a le dessus. Pourtant le Scandinave ne mord 
pas la poussière. On est forcé de séparer les adver- 
saires, mais toute la Grèce sourit. De quel cœur on 
embrasse M. Christopoulos ! Le champion de Patras 
peut rêver cette nuit qu'il a représenté sa race subtile 
et légère. 

On met ensuite aux prises un Allemand et un An- 
glais. En un clin d'œil M. Schumann a fait mordre la 
poussière à M. Éliott ; mais voici que, avec une téna- 
cité toute britannique, celui-ci se démène comme 
s'il n'avait pas touché terre des deux épaules. Le gros 
Germain est émerveillé de tant d'impudence, mais 
Athènes s'épanouit. Il faut que le diadoque et le 
prince Georges prennent sur eux de renvoyer 
M. Éliott à son club. A ce moment les organisateurs 
ont la mauvaise idée d'engager un combat entre 
M. Christopoulos et un autre Grec... Tumulte magni- 
fique. De tous les points du stade, le peuple entier 
proteste. Non, non ! Oki, Oki, Oki ! On n'admet point 
le sacrilège, on ne veut pas de lutte entre les hommes 
de même langue et de même sang. J'ai beaucoup 
admiré ce soulèvement hellénique. Il s'en produit 
ainsi, du même ordre, à tous les instants. 

On s'afflige si l'Hellène en sautant à la perche 
manque la barre ou exécute de travers le rétablisse- 
ment aux anneaux. Si l'Anglais, l'Américain ou le 
Français ont plus d'adresse et de bonheur, c'est un 
froncement de sourcil. La justice n'en souffre pas. 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 251 

Chacun admire ce qu'il convient d'admirer, mais il 
le fait d'un cœur plus ou moins généreux suivant 
les honneurs engagés. Aussi, loin d'étouffer les pas- 
sions nationales, tout ce faux cosmopolitisme du 
Stade les exaspère. 

Mais nos vieux peuples, comme on dit, n'en gardent 
pas le monopole. Les plus \iolents, les plus bruyants 
nationalistes du stade, savez-vous leur patrie ? Ce ne 
sont pas les Grecs peut-être. Ce sont les gens de 
l'Amérique. Venus en bandes, les yankees paraissent 
trois fois plus nombreux qu'ils ne sont : toutes les 
fois qu'une victoire est proclamée, les drapeaux de 
l'Union claquent au vent ; les chapeaux, les bérets 
s'envolent ; des bans secouent les gradins de bois. 
Cette Amérique ignore ce que le monde hellénisé a 
conçu de plus rare, et de plus secret, la mesure. Je lis 
de beaux sourires sur les lèvres des Athéniennes. Les 
journaux grecs parlent avec une indulgence amusée 
des « manifestations exubérantes des gais et excen» 
« triques Yankees ». 

M. Konnoly, vainqueur pour le saut triple, a noble- 
ment télégraphié à ses nationaux : « Les Hellènes ont 
« vaincu l'Europe ; moi, j'ai vaincu le monde entier. )> 
J'ai toujours dit que Tarascon était une ville d'Amé- 
rique. Le bulletin de victoire de M. Konnoly fait la 
tour des salons et des cafés d'Athènes. 

Non, les patries ne sont pas encore dissociées. La 
guerre non plus n'est pas morte. Jadis les peuples se 
fréquentaient par ambassadeurs. C'étaient des inter- 
médiaires qui atténuaient bien des chocs : les peuples 
déliés du poids de la terre, servis par la vapeur et 
l'électricité, vont se fréquenter sans procurations, 
s'injurier de bouche à bouche et s'accabler de cœur 
à cœur. L'ancien ludus pro patria n'en sera que plus 
nécessaire» 



252 APPENDICE 

Quarante kilomètres séparent du stade d'Athènes le 
bourg de Marathon. A quelque race qu'il appartienne 
et pourvu qu'il soit d'une nation cultivée, tout 
homme se souvient, comme d'un trait saillant de sa 
propre jeunesse, de la défaite que les Grecs, sous 
Miltiade, infligèrent aux Perses de Darius. Le soir de 
la bataille, un soldat athénien, blessé et chargé de 
ses armes, couvrit d'une traite le chemin qui va de 
Marathon à Athènes et vint tomber mourant au pied 
des magistrats en leur annonçant la victoire. C'est en 
mémoire de ce héros que l'ancienne Athènes avait 
fondé une course de Marathon. L'Athènes nouvelle 
profite des Jeux Olympiques pour renouer la tradi- 
tion. Son goût d'enchaîner le présent au passé doit 
être compté à ce peuple. 

Or, le vendredi 10 avril, le Stade entier, avec une 
prodigieuse anxiété, attendait le vainqueur de la 
course de Marathon. Qui l'emporterait des étrangers 
ou des autochtones ? Comment finirait cette épreuve 
vraim.ent nationale ? Une sorte de sens mystique y 
était attachée. La crainte et l'espérance faisaient flot- 
ter le cœur de nos citoyens rassemblés. Non seule- 
ment le Stade, mais les collines des environs, les 
routes et les rues tremblaient d'inquiétude et de 
fièvre. Le signal du départ de Marathon avait été 
donné à 1 h. 56' 30". Et l'après-midi s'avançait. Mais 
un coup de canon éveille enfin de longs échos. C'est 
le signe espéré, le coureur athénien arrive, il €st en 
tête. Une énorme agitation ébranle la masse, un 
immense N enikikamen ! « nous avons vaincu ». Les 
bourgeois athéniens aussi enthousiastes que le 
moindre manœuvre, les vieillards comme les en- 
fants. Les drapeaux secoués, des cris, des chants por- 
taient la joie magnétique d'un peuple. Le roi, fort 
agité, se lève à demi, personne autour de lui ne se 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 253 

tient en place. Chacun sait, mais chacun veut voir. 
Animés par le vent, les grands ombrages de cypjès 
et de pins qui limitent la vue du Stade avaient, à ce 
moment, one ondulation moins large et moins pro- 
fonde que la forêt humaine étendue sur tous les 
gradins. 

Le signal n'avait pas menti. Au plus beau de cette 
solennelle folie, un coureur revêtu du maillot blanc 
et bleu, les couleurs de la Grèce, débouche ; il s'en- 
gouffre dans l'allée profonde du Stade à travers les 
éclats redoublés de mêmes clameurs. — nikiiis t 
nikitis l Zitô ! « Le vainqueur ! Le vainqueur ! 
Vive !» Il n'y a fils de bon Hellène qui ne se lève 
pour acclamer le marathonomaque ! Celui-ci, d'un 
mouvement vif qui est trouvé sublime, pousse droit 
au prince Constantin et au prince Georges et tombe 
entre leurs bras liés, au milieu d'une mer de trépi- 
gnements et de cris. Toutes les cigales attiques élèvent 
une sèche et perçante chanson, et, pendant que la 
foule chante, le roi salue. 

Puis, le nom de cet heureux vainqueur, à peine 
connu, vole au ciel. Spiro Louys est un paysan du 
bourg de Maroussi en Attique. Bon, il aura un 
champ ; les riches se cotisent pour lui en faire hon- 
neur. On lui apporte du café. On lui jette mille ca- 
deaux. Une dame de Smyrne lui attache de sa main 
une chaîne d'or. D'autres l'essuient, le frottent» 
l'étrillent avec un art de cajolerie spontanée qui fait 
les délices profondes de l'œil observateur. Les six 
coureurs qui suivent Spiro Louys, tous Hellènes, sont 
traités comme lui, accablés de baisers, d'étreintes ou 
de compliments. Ainsi doit savoir déraisonner à pro- 
pos chaque peuple. Celui-ci, succombant à l'ivresse 
historique, prenait conscience de soi dans l'instant 
même où il semblait hors de lui. 



25 i APPENDICE 



CINQUIÈME LETTRE 

intermèdes. la mort de m. tricoupîs. 

l'État grec. 



Ces jours-ci, les concours se donnaient au vélo- 
drome du Nouveau Phalère et au champ de tir 
eméîiagé non loin de Phalère le Vieux. Il est fort 
agréable d'aller prendre l'air de la mer en ces divers 
endroits. «Si je n'y reviens pas chaque jour, c'est uni- 
quement qu'il me fâche de revoir les Propylées et 
les autres colonnades de l'Acropole dessinés dans le 
ciel entre deux pavillons chinois. 

Mais tournons le dos à la terre. Phalère et, plus 
encore, le Pirée ont le charme des petits ports cons- 
truits en avant des grandes villes maritimes, et ré- 
duits aux fonctions d'entrepôts, d'arsenaux ou de 
magasins. Le mouvement particulier à l'étrange 
monde marin répand dans ces escales une turbulence 
inouïe. Les mâts prêts à s'enfuir qui oscillent dans 
l'air plus pâle, les cheminées qui fument, les coques 
qui halètent, les sillages croisés des caïques aux 
rouges voiles, les caisses des changeurs, leurs mé- 
dailles brillant sous la vitre au fond de sébilles, les 
cordages roulés, les ancres hors d'usage ensablées à 
mi-corps et dont l'épais goudron pleure son parfum 
au soleil, les sacs, les caisses, les ballots trempés 
d'une acre odeur de raisin, d'épice et d'orange : ce 
qui ne fait que d'arriver et ce qu'on exporte, ce qui 
fera le tour du monde et ce qu'on livrera ce soir, 
les éléments et leurs fantômes, le corps solide et 
l'âme errante de ce paysage trop familier ne peuvent 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 255 

reparaître un moment devant moi sans être un objet 
de désir et, bien que visiteur acharné aux ruines 
d'Athènes, les propositions de voyage qui s'élèvent 
ainsi de la face de l'eau me communiquent un étour- 
dissement délicieux. Un plant de cassie marseillaise 
trouvé dans un jardin public avait accru mon trouble. 
Il me fallut faire effort pour m'en délivrer. 

Traversant le théâtre du Pirée, songeant aux chré- 
tiens, à saint Paul, je pris les landes solitaires de la 
péninsule d'Acte, plus sauvage et plus stérile que 
toute mer. Avec ses asphodèles qui ont déjà séché au 
vent dur (elles sont en fleur sur l'Hymette) ses rem- 
parts rasés près du sol, son magnifique sarcophage, 
oii fut, paraît-il, Thémistocle, aujourd'hui couvert et 
découvert par le Hot, Acte, en irritant et exaspérant 
mon humeur, la calma enfin. J'ai retrouvé Athènes 
€t continué mes chroniques. 

Un homme, en ce moment, est la coqueluche 
d'Athènes ; c'est le petit coureur de Maroussi qui 
devança la Grèce, l'Europe et l'Amérique à la course 
de Marathon. On n'entend que le nom de M. Spiro 
Louys, et l'on ne voit que ses images. Il était chez le 
roi, dimanche soir, en fustanelle blanche, au milieu 
des habits et des uniformes brodés. On va lui acheter 
un champ au village natal. Tout lui rit, mais cet 
heureux marathonomaque a causé de violents ennuis 
à une jeune et jolie fille, la plus jolie, dit-on, de la 
bourgeoisie athénienne. 

Mademoiselle Y..., aussi patriote que belle, avait 
entendu le patriotisme à l'antique. La veille de la 
course, elle voua publiquement son cœur et sa main 
au vainqueur, s'il était Hellène. Mademoiselle Y... 
pouvait se permettre, sans trop de risques, un aussi 
grave engagement : on savait que le plus grand 



256 APPENDICE 

nombre des champions, tous jeunes gens de bonne 
mine, appartenait à des familles excellentes, étu- 
diants, officiers... Et voilà qu'un petit pâtre gagne 
le prix. 

La jeune dame grecque qui me contait ce trait en 
faisait les plus grands éclats. Elle m'a confié, au mi- 
lieu des larmes que lui donnait le rire, que personne 
à Athènes ne savait comment se dénouerait l'aventure. 
'Mademoiselle Y... paraît embarrassée de son lauréat, 
et toutefois témoigne une certaine horreur de ne point 
tenir un serment fait à l'autel de la Patrie. 

Samedi, comme je rentrais au milieu de la nuit, on 
affichait une feuille télégraphique au vestibule de 
l'hôtel. Elle ne portait que ces m.ots : M. Tricoupis 
est mort à Cannes, à six heures du soir. Le lende- 
main, tous les journaux athéniens ont rendu hom- 
mage à l'orgueilleux, énergique et imprudent patriote 
grec. Bien que les ennemis du premier ministre accu- 
sent M. Delyannis d'avoir dansé en apprenant la mort 
de son rival, les éloges des delyannistes sont una- 
nimes. On n'a pas oublié que M. Charilaûs Tricoupis 
est l'auteur principal, sinon le seul, et en tout cas 
le plus directement responsable des erreurs qui ont 
jeté la Grèce dans le discrédit financier ; mais, sans 
se détacher de souvenirs qui sont des exemples, les 
anciens adversaires de M. Tricoupis ont tenu à l'en- 
sevelir avec honneur. Dithyrambe et apothéose, c'est 
aujourd'hui le ton de toute la presse athénienne ; on 
dirait le deuil d'un Colbert. 

T>a faillite de 1896 a cependant porté un grave coup 
à l'hellénisme. Un Hellène de son parti me dit : 

— Oui, Tricoupis a fait d'énormes dépenses. Vais- 
seaux, écoles, chemins de fer, il s'endettait à corps 
perdu pour réaliser tous ses projets à la fois. Il aurait 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 257 

dû y venir petit à petit. De là, sa chute et sans doute 
sa mort. Mais qu'ont donc fait ses successeurs ? Us 
parlaient d'économie, dans l'opposition ; leurs bud- 
gets sont exactement ceux de Tricoupis. Nos créan- 
ciers d'Europe ont eu un moment d'espérance : ils 
l'ont si bien perdue qu'ils cherchent à nous imposer 
une commission de contrôle financier. 

» Comme ils personnifiaient les économies, les ad- 
versaires de Tricoupis personnifiaient la patrie. Com- 
battre Tricoupis, c'était faire une chose légitime, 
honorable, et parfaitement bien portée. Cet homme 
d'État distingué ayant des manières anglaises, on ju- 
gea national de lui faire de l'opposition. Mais s'il 
était facile de renverser Tricoupis, il l'était un peu 
moins de réaliser l'hellénisme et nous n'avons encore 
ni Crète, ni Macédoine, ni le moindre morceau de 
Grèce esclave à nous annexer, » 

Mon interlocuteur m'assure qu'on regrette déjà 
Tricoupis. Les obsèques qu'on lui a faites, et aux- 
quelles le roi Georges, sagement, s'est associé, me 
montrent l'extrême animosité des partis ou plutôt les 
clans. Les tricoupistes se sont battus pour l'honneur 
de porter le corps de l'ancien chef, et, quand le roi 
s'est incliné pour donner le baiser de paix sur le 
vitrage du cercueil, un long murmure de scandale 
courut à travers l'assistance. 

Une vieille femme vêtue de noir, le visage entouré 
d'un crêpe, s'approcha de nous. 

— Mais il est mort, s'écria-t-elle. Que peut lui faire 
tout cela ? 

A lui personnellement, rien du tout. Mais cela peut 
faire grand bien aux survivants. Ils vivaient de sa 
politique. Us continuent à l'exploiter. 

Le royaume de Grèce est la proie des partis. Intelli- 



258 APPENDICE 

gente, patriote, encore soutenue par une ancienne et 

traditionnelle organisation (certains députés sont élus 
à la Chambre de père en fils), à peu près pure de 
toute fièvre socialiste, la Grèce entretient à Athènes 
deux mille étudiants en philosophie, en droit ou en 
médecine : comptez les aspirants fonctionnaires et les 
aspirants députés. Ce peuple d'avocats, de prêtres et 
de docteurs ne trouvera jamais dans l'Orient entier 
un assez grand nombre d'ouailles à prêcher, de 
clients à médicamenter et à conseiller. Qu'est-ce qui 
soutiendra une bourgeoisie si nombreuse ? 

J'ai bien peur que l'État ne soit, en fin de compte, 
chargé de travailler et de payer pour eux. De cet État, 
réduit à la fonction de pourvoyeur et de nourricier 
sortira fatalement la ruine civile. Les employés de 
l'État ne sont déjà plus rares. Ils font tous de la poli- 
tique. Ils n'en feront que davantage, et leur nombre 
en sera accru : si maigres que soient les ressources sur 
lesquelles on les prélève, les traitements, aujourd'hui 
médiocres ou petits, augmenteront du même pas. 
Telle est la destinée des pays où la foule a trop d'in- 
fluence. Les troubles intestins y provoquent des pactes 
qui se concluent au détriment de l'avoir public. Mais 
ces pactes absurdes causent de nouvelles querelles, 
qui tendent elles-mêmes à produire d'autres com- 
promis onéreux. Ainsi de suite, jusqu'au terme de la 
dégénérescence commune ou jusqu'à l'entrée en 
scène de l'Étranger. 

Dénuée d'une dynastie nationale, la Grèce s'est 
choisi un roi dans une fam.ille étrangère. Ce roi lui 
rend de grands services. La fonction royale assume ici 
la même charge que les podestats des républiques de 
l'Italie ; elle existe, avant tout, en vue de départager 
les factions. Personnellement estimé pour la bonho- 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 259' 

mie, la finesse et la discrétion de son attitude, déjà 
entouré de dévouements qu'il m'a bien fallu remar- 
quer, le roi Georges est blâmé pour son usage extraor- 
dinairement modéré des prérogatives constitution- 
nelles. 

— Pourquoi êtes- vous contre le roi ? dis-je à quel- 
qu'un. 

— Parce qu'il ne fait rien, parce qu'il ne dit rien, 
parce qu'il n'exerce pas assez son pouvoir... 

D'autres m'ont déclaré être républicains parce que 
le roi Georges menace de se démettre toutes les l'ois 
qu'on lui cause trop d'embarras. Un troisième parti 
prétend enfin imposer à la royauté un accroissement 
de fonctions. Plus royalistes que le roi, ce ne sont pas 
les moins violents ni les moins aigres envers la per- 
sonne royale. 

Chez tous, s'épanouit une confiance sans bornes 
dans les qualités de la masse du peuple grec. « Ce 
)) qui est bon est notre ouvrage, l'ouvrage de nos 
)) citoyens. Le mauvais vient en droite ligne de la 
)) méchante administration, du méchant État. » Ce- 
pendant ils déplorent que l'État soit si faible contre 
les partis et les plus avancés voudraient en consé- 
quence que l'État fût encore affaibli et diminué par 
la suppression de la fonction royale ! Ils rêvent d'une 
sorte de république fédérative présidée par un magis- 
trat annuel et dans laquelle les partis demeureraient 
seuls en face les uns des autres... 

Bien qu'ils m'aient fait l'honneur de me demander 
mon avis, je n'ai pu le leur dire. Une pudeur secrète 
m'en a retenu. En me taisant, je me reprochais ce 
silence. Il était sans doute coupable, puisque je sen- 
tais avec force combien l'erreur démocratique, répu- 
blicaine et libérale de tous ces patriotes grecs leur 
promettait plus de déboires que le tzar et que le sul- 



260 APPENDICE 

tan : mais, pour montrer l'erreur hellène, il m'aurait 
fallu faire voir l'erreur des Français dans les cent 
dernières années de leur histoire. Je n'ai pas eu le 
cœur d'humilier ainsi les mien^s et c'est en raon se- 
cret, tout bas, avec une pénétrante amertume, que j'ai 
fait le compte des responsabilités incroyables assu- 
mées par la Révolution Française dans la déviation 
de l'esprit politicjue chez les peuples qu'elle a ins- 
truits. 



SIXIÈME LETTRE 

CLÔTURE DES JEUX OLYMPIQUES. l'ÉCOLE FRANÇAISE 

d'athènes 



Il a fait un air délicieux et, par les grandes déchi- 
rures que l'âge, le vent, la poussière ont pratiquées 
dans la masse de ces beaux arbres, les cyprès des jar- 
dins exhalaient des bouffées de cassie et de laurier- 
rose. Tout ce que ces mots de matinée de printemps 
conservent de grâce et de fraîcheur, rêvez-le, ce sera 
notre matinée d'aujourd'hui. Tels sont les lendemains 
d'averse dans ce pays. On se plaint qu'ils soient rares. 
Athènes est un des lieux du monde où il tombe le 
moins de pluie. C'est aussi le cas de Paris. Mais, 
comme à Paris, le ciel d'Athènes est d'une grande 
variété. Je ne rouvre jamais ma croisée sans un peu 
d'angoisse. 

Ce matin, de légères compagnies de nuages entraî- 
nées par le vent couvraient quelquefois le soleil. Cela 
n'a rien ôté à la magnificence de la cérémonie. L'en- 
thousiasme populaire s'est élevé comme le jour de 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 261 

Marathon. On poussait des zitô. On lâchait des colom- 
bes. On agitait dans l'air les petits drapeaux bleu de 
ciel. 

Le roi, sur son estrade, placée à cette extrémité du 
stade que je vous ai décrite, celle-là même que les 
anciens appelaient la Fronde, parce qu'elle est assez 
brusquement arrondie, le roi, dis-je, était paternel et 
grave. On eût dit un bon colonel présidant, à quelque 
fête régimentaire, une distribution de prix. Les lau- 
réats, bien nettoyés de la « noble crasse » olympique 
dont parle Ronsard, escaladaient les gradins et s'in- 
clinaient profondément : le roi répondait par le salut 
militaire, donnait une poignée de mains ; nouveau 
salut de notre athlète : en sus du prix et du diplôme, 
il emportait une petite branche cueillie sur l'olivier 
sauvage duquel les olympionices étaient couronnés 
autrefois. 

Ces oliviers attiques m'enchantent. Ils sont beau- 
coup plus élancés que ceux de ma Provence occiden- 
tale, mais du même feuillage subtil et pur qui fait 
que la lumière se mélange intimement à leur ombre 
grise. J'ai aussi fait grand cas des lauriers que le 
roi entremêlait judicieusement aux autres rameaux. 
Ce laurier qui ou\Te de grandes feuilles vigoureuses, 
très fermes, d'un vert sombre, brillant et dur, signifie 
la victoire ravie de force et par élan. Mais l'énergie 
en est pleine de grâce encore. Une nymphe jeune et 
charmante est captive dans le tronc lisse et immaculé 
du laurier. Les lauriers d'Athènes nous gardent le 
cœur de Daphné. 

Ce mystique laurier ou le grave olivier au poing, les 
vainqueurs ont dû faire le tour du Stade immense et 
ils l'ont même fait deux fois. Ils passaient au milieu 
des acclamations. Le petit paysan de Maroussi, vain- 
queur inoubliable de Marathon, toujours vêtu de sa 



262 APPENDICE 

bien-aimée fustanelle, marchait en tête de la théorie 
internationale, serrant contre son cœur le diplôme 
avec le rameau, et de sa main libre jetant à la foule 
de grands baisers. Il était joyeux, plein de gloire. 
Peut-être le laissait-il voir avec un excès imprudent. 

Depuis hier, Athènes commence à murmurer contre 
ie nouveau Miltiade. Il manque de goût, songe-î-elle. 
Louys, s'il était sage, prendrait garde à l'accusation. 
Elle a été terrible. Elle perdit Aristide et Socrate. L'un 
avait cultivé l'ironie, l'autre la justice, mais égale- 
ment sans mesure. 

Toutefois, Spiro Louys a bénéficié de la compa- 
raison avec les athlètes barbares, ses collègues. Les 
sottes gens I Anglais, Germains, surtout Yankees, on 
n'a point l'idée du farouche ramage que faisait leur 
voix, rauque ou perçante, avec ses hourrah et ses 
hoch. Sans doute on les supporte, on leur fait fête, 
il le faut bien. Mais tous les spectateurs désintéressés 
en ont le cœur troublé. Ces langages barbares s'ac- 
cordent mal avec un lieu si facile et si doux. Dans 
l'ancienne Athènes, les Scythes ne servaient qu'à faire 
des sergents de ville. 

Plusieurs Américains ont tenu la conduite de grands 
enfants. On ne voyait que leur drapeau. On n'enten- 
dait que leur accent. Le nationalisme est une belle pas- 
sion. Encore la faut-il nuancer de civilité quand on 
est sorti de chez soi ! Les Athéniens ont la bonne 
grâce de ne s'apercevoir de rien. Ces hôtes si aimables 
sont encore d'habiles gens. En C€ moment, ce qu'ils 
demandent, c'est d'avoir de fréquentes occasions 
d'exercer la même tolérance. Pour une suite de motifs 
assez divers, mais dont plusieurs sont nobles, nos 
Athéniens voudraient que les olympiades, au lieu de 
rouler, comme on nous le promet, de capitale en 
capitale, ne fussent désormais célébrées que chez 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 263 

eux. Ils y auraient des avantages. Cette Athènes mo- 
derne, ainsi devenue le centre de l'athlétisme, retrou- 
verait l'ombre d'un rôle, d'une fonction active et 
vivante en Europe. 

Poui le uioiiient, Athènes a partout la réputation 
d'une belle morte. 

— On dit qu'elle est morte, 

Mais je sais, moi, qu'elle est vivante. 

Ce propos d'un poète, les Athéniens se l'appro- 
prient à chaque instant. Ils souhaitent qu'il leur soit 
possible de faire une démonstration réglée, pério- 
dique, de leur existence et de leur développement. Je 
ne sais ce qu'en pourront dire les directeurs des so- 
ciétés de qui l'a fia ire dépend. Je ne sais même pas 
si M. Pierre de Coubertin, qui nous représente dans 
les conseils de l'Alhlétisme, est favorable au désir 
d'Athènes. Mais je sais bien que les laideurs que je 
redoutais ici n'ont poir' paru. Une assemblée d'ori- 
gine ou d'institution cosmopolite est devenue l'heu- 
reux champ du concours des races et des langues. La 
nature contre laquelle on conspirait en a mieux fait 
entendre la souveraineté de ses lois. 

Rue Didot, au bout de l'âpre rue de Marseille, sur 
la rampe septentrionale du Lycabète, s'élève l'École 
française. J'aurais dû y courir dès mon premier jour. 
Le passant de notre nation y rencontre des guides 
aimables et savants. Les quatre ou cinq élèves confiés 
à la direction de M. Homolle savent tout ce qui inté- 
resse la curiosité d'un nouvel Athénien ; ils mettent 
de la gruce à développer ce savoir, au hasard de ques- 
tions qui sont quelquefois saugrenues. 

Je n'ai frappé à cette porte hospitalière que ce soir, 
en sortant du Stade, et j'ai commencé par admirer le 

i2 



264 APPENDICE 

jardin. On y voit réunis les plus beaux arbres de 
i'Attique. En ce mois de printemps, au soleil couché, 
comme les fleurs achevaient de donner leur souffle, il 
m'a été plus qu'agréable de rôder entre les massifs 
d'ombre verte disposés devant le perron. Doux, trans- 
parent, le ciel rendait toute forme plus claire et avi- 
vait toute couleur. 'Une étoile précoce alluma son 
pâle flambeau. Et l'Athènes nouvelle déroulée à nos 
pieds, il suffisait de reculer de quelques pas en élevant 
les yeux : j'apercevais l'Athènes antique et l'Acropole 
couronnée de beauté immortelle. Cet asile qui a reçu 
tant de sages peut en former. 

Un nombre infini de bons livres grecs, latins et 
français sont mis au service du visiteur. Un ami, qui 
passait par là peu de jours avant moi, songea qu'il 
serait beau d'y consumer ses nuits dans la veille et 
l'étude. Il s'adressa à M. lîomolle pour avoir à toute 
heure l'accès de la bibliofhèque. On le lui accorda 
avant qu'il eût fini de dire. Une lampe fut même 
disposée sur la table à l'intention du visiteur. Mais je 
ne sais s'il pensa même à l'allumer une seule fois. 
(Mon ami avait compté sans les nuits attiques. Elles 
étaient déjà fameuses au moment d'Hérode Atticus. 
Leurs délices le détournèrent des livres de la rue 
Didot. Il observa que, le jour une fois tombé, il se 
lève sur les hauteurs sauvages de Mélite et sur les 
pentes de la colline des Nymphes une brise légère qui 
a le goût du miel. Tout ce canton est recouvert de 
longues asphodèles entre lesquelles il est agréable de 
s'enfoncer. Le Céramiquf est aussi planté d'aspho- 
dèles et, par la route du Pirée, il n'y a rien de plus 
facile que d'y entrer après la fermeture -, des mon- 
ceaux de cailloux déposés contre la muraille servent 
de marche-pied. Mon ami aimait à revenir cares&er^ 
60US la nuit limpide, d'un regard de prêtre et 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 265 

d'amant, les chapelles païennes qui gardent Héghéso, 
Coralion, Eucolinê et beaucoup d'autres jeunes 
mortes. Dressés dans l'herbe florissante, leurs fan- 
tôme? faisaient de touchantes conversations qui le 
confirmaient dans une belle idée de la mort. 

Enfin quand on s'égare du côté de Céphise, il n'est 
point rare de trouver un bouquet d'aubépine ou de 
myrte qui font de savants conseillers de méditation 
paresseuse. On s'étend à leur pied. On regarde bril- 
ler en un ciel profondément pur la flamm.e claire des 
étoiles ; les cornes de la lune, inscrites d'un trait net, 
contribuent à pousser la débauche jusqu'au miatin. 
Pour ces raisons, pendant son passage à Athènes, mon 
ami négligea cette lampe pieuse qu'il aurait en- 
flammée sur de doctes labeurs. Il aurait pu relire 
Homère, Thucydide, Sophocle, Platon, et tous les 
autres dans la bibliothèque de l'École française. Et 
maintenant ce souvenir le fait pleurer de confusion. 



LA VILLE MODERNE 

A Henri VaugeoU. 

L'antiquité fait dire aux sages : — Il ne faut pas 
juger un homme qu'il ne soit mort ; une ville, que tu 
n'en aies jamais passé le rempart ; un voyage, que le 
terme n'en soit touché... Mon voyage est fini, les mu- 
railles d'Athènes sont loin derrière moi. Je m'en suis 
arraché en me flagellant de l'imprécation de Lysippe : 
« Qui ne désire pas voir Athènes est stupide ; qui la 
« voit sans s'y plaire est stupide encore ; mais le 
« comble de la stupidité est de la voir, de s'y plaire et 
« de la quitter. » Il est vrai que, maintenant que je 



266 APPENDICE 

l'ai quittée, j'en puis écrire autrement que par iin« 
pression et donner à mes sentiments figure d'idée gé- 
nérale. 



Il y a quatre-vingt-dix ans, lorsque Chateaubriand 
pénétra dans Athènes, c'était une malheureuse bour- 
gade turque. Quelques centaines de maisons cou- 
vraient la pente septentrionale de l'Acropole. Un petit 
mur semblable à la clôture d'un jardin tenait lieu 
d'enceinte ; ville et muraille étaient la propriété du 
chef des Eunuques noirs de Constantinople. 

Vingt-six ans plus tard, lorsque vint Lamartine, la 
condition d'Athènes, ne s'étant pas améliorée, était 
même plus misérable. La révolte de 1821 y avait attiré 
plusieurs malheurs nouveaux et c'était presque en 
vain pour elle que les alliés des Hellènes avaient 
vaincu à Navarin. La cause grecque, devenue la cause 
de l'Europe, triomphait; l'indépendance était pro- 
clamée depuis trois années et néanmoins, le Turc 
ayant gardé la citadelle, l'auteur du Voyage en Orient 
dut obtenir d'un janissaire l'accès du Parthénon. 
Près des ruines antiques, il distingua des ruines faites 
nouvellement, aussi bien dans la ville moderne 
qu'entre les murs de Thémistocle et de Cimon. A la 
pauvreté de jadis s'ajoutait l'œuvre des boulets, de la 
mine et du pic. 

Ce fut deux ans après le passage de Lamartine, en 
1834, que le nouveau roi de la Grèce et le Parlement 
grec vinrent se fixer à Athènes. Dès ce jour, la ville 
nouvelle est sortie du désert. Les commencements 
furent lents. Cela tint, paraît-il, au gouvernement du 
roi Othon. Ses collaborateurs venus avec lui d'Aile- 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 267 

magne n'inspiraknt qu'une conflance médiocre aux 
gens du pays. L'opinion commune à Athènes est que. 
avant le mouvement de il862, rien d'utile ne s'accom- 
plit. Il y a bien de la rudesse dans ce jugement. Toute 
période organique est difficile; tout règne improvisé, 
malheureux. Les esprits justes tiennent compte des 
efforts et des talents du premier roi des Grecs. Il n'en 
put bénéficier. Une insurrection de palais jeta hors 
de la Grèce le monarque et son entourage. 

Sous la nouvelle dynastie, le développement fut 
aussi brillant que rapide. Le roi Georges s'est montré 
fort habile à faire pardonner sa naissance. La plupart 
des Athéniens ne le félicitent que d'avoir laissé le 
champ libre aux Hellènes, car ils sont jaloux de la 
gloire d'avoir suffi aux élégances de leur capitale. 

Quoi qu'il en soit du jugement, les faits parlent. Au 
Pirée, où Chateaubriand ne vit pas une seule barque 
et qui ne consistait en 1802 qu'en un couvent flanqué 
d'une baraque de douaniers, une cité populeuse, com- 
merçante et industrieuse s'éveille. Le Pirée est la 
seconde ville de la Grèce. 

Athènes reste la première : elle avait, en 1870, 
48.000 habitants : neuf ans après l'on y comptait 
10.000 nouveaux Athéniens. Or, le chiffre de 58.000 a 
bien doublé en dix-sept ans. C'est à plus de 120.000 
âmes que se monte la population de la métropole du 
monde grec. N'y a-t-il aucune imprudence à déve- 
lopper de la sorte, dans un petit royaume, d'aussi 
vastes centres urbains ? Que la population y soit 
accourue des campagnes ou qu'elle ait été empruntée 
aux villes grecques de l'empire turc, on peut se de- 
mander si tant de progrès n'eurent pas quelque chose 
de Actif et de dangereux. Trop de nouveaux venus 
peuvent gâter un peuple, trop de paysans changés en 
citadins peuvent l'affaiblir. Et les fabriques de koniak 



268 APPENDICE 

lie sont peut-être pas seulement destinées à abrutir 
les hordes slaves des environs. 



II 



Mais du seuil de la ville, il faut sentir qu'elle fut 
faite avec amour. Ses habitants n'ont rien épargné 
pour qu'elle fût belle. Us avaient leurs ressources et 
les richesses de leurs compatriotes, les banquiers 
grecs dispersés dans tout l'univers. Ils se rappelèrent 
que leurs ancêtres possédaient des carrières de plu- 
sieurs sortes de marbre, le pentélique doré, le paros 
d'un blanc délicat dont on est ébloui, l'hymette gris 
et bleu, l'éleusinien noirâtre. Ces veines perdues 
furent rouvertes. On revêtit de marbre tous les édi- 
fices publics. Cette précieuse pierre n'est pas absente 
des maisons particulières ; elle les recouvre du haut 
au bas ou elle erre au long des corniches, rehausse 
le pourtour des baies et des issues, les marches des 
perrons, souligne la saillie des étages et verse partout 
une idée d'opulence et de propreté lumineuse. 

Trop jeunes pour avoir des écoles d'architecture, 
les petits-fils de Mnésiclès ont demandé, pour la 
construction de la ville, le secours des artistes et des 
savants occidentaux. Mais l'Occident non plus n'était 
pas riche d'architectes. Il a envoyé des maçons et ces 
messieurs ont travaillé du mieux qu'ils ont pu, c'est- 
à-dire avec conscience et maladresse. L'Allemagne 
s'est distinguée par le mauvais goût de ses fils. Les 
Français ont coutume d'en faire des plaintes amères. 
Il est cependant naturel, toute considération de poli- 
tique othonienne laissée à part, que les nouveaux 
Athéniens aient chargé des Germains du soin de tracer 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 269 

leurs boulevards. Ces bons barbares ont si patiem- 
ment suivi l'art antique ! Ils en parlent avec un 
respect si sincère, un zèle si vif! Ce n'est pas qu'ils 
l'aient bien compris. Leur travail, par sa quantité, 
devait frapper d'étonnement un peuple qui se ré- 
veillait. 



III 



Les rangées de maisons de marbre, celles qui com- 
posent les quartiers les plus neufs, se coupent à l'amé- 
ricaine, je veux dire à angles aussi droits que peut le 
permettre la nécessité de se garantir du vent, de la 
poussière et du soleil. Cela est d'un goût très mo- 
derne. Je m'attendais à pis. Un Hellène de mes amis 
m'assurait au départ que je retrouverais là-bas les 
beaux alignements et les hautes maisons qui l'émer- 
veillaient rue de Rennes. Cet innocent me calomniait 
sa patrie. Si les maisons montrent des proportions 
fort nobles, elles ont peu d'étages, trois au plus, 
généralement. Et cela détermine même un léger dé- 
faut : comme ces étages sont assez élevés, beaucoup 
d'appartements, d'ailleurs spacieux, semblent étroits 
et courts ; la hauteur majestueuse de leurs plafonds, 
nous jette au fond d'un puits. Cela vaut mieux que 
de se heurter le front sous nos portes. 

Mais ce système de construction ne se montre que 
sur les boulevards et les grandes places, et le désagré- 
ment en est atténué par la grâce familière, spirituelle, 
simple dont nos Athéniens savent approprier à leurs 
commodités ces froides bâtisses. Sur le seuil, on peut 
se croire à Boston ou à Chicago. Poussez la porte, 
gravissez le petit escalier extérieur qui, de la cour, 
mène au perron, vous retrouverez l'Orient, parfois 



270 APPENDICE 

même, à quelque détail de réminiscence naïve, une 
antiquité assez belle. Sur la fin de l'après-midi, les 
balcons se garnissent de jeunes femmes en robes 
d'intérieur. Elles reçoivent là, comme dans un salon, 
les visites de leurs amies. Le motif de décoration en 
vaut bien un autre. 

Ces quartiers sont parsemés de vastes jardins. Celui 
que l'on rencontre en avant du Palais du roi, formé 
de quelques parterres d'orangers et de cyprès, m'a 
retenu longtemps sous son ombre. Non que la fraî- 
cheur fût extrême, mais l'air tiède y étsdt saturé de 
fleurs capiteuses, qui s'ouvraient dans le moment 
même où allait finir mon séjour. Leur souvenir asso- 
cié aux préparatifs du départ garde l'arôme du regret. 
Derrière le Palais, le Jardin Royal, complanté des 
rares essences, verse dans toutes les avenues qui l'en- 
tourent un souffle plus léger nourri de feuillage et 
d'eaux vives. Le soir venu, la foule le respire avec 
délices en longeant les grilles. C'est le lieu de la 
promenade où la société échange les saints et les sou- 
rires de chaque jour. 



IV 



Le Zappion est une sorte de palais public, élevé aux 
portes d'Athènes ; on y fait des concerts, des exposi- 
tions et des conférences comme au Trocadéro. Il 
forme la limite de la promenade du soir. Un bon 
patriote, Zappa, en a fait le don à la Grèce. Ces belles 
pierres blanches ne coûtèrent pas un denier au bud- 
get de l'Ëtat ni de la ville. Le citoyen a tout donné, 
tout assuré. N'est-ce pas une idée touchante ? Les 
idées de ce genre sont communes ici. A chaque pas^ 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 271 

l'on trouve des fondations privées, devenues le bien 
du public. Et le public reconnaissant donne, comme 
il est naturel, à l'objet du bienfait le nom du bien- 
faiteur et de l'évergète. C'est ainsi que le Panghion 
est nommé de Pangha, l'Arsakion d'Arsakis, de Var- 
vakis le Varvakion, de Rhizaris le Rhizarion. En géné- 
ral ces donateurs n'habitent pas Athènes ; ce ne sont 
même point des sujets hellènes. Ils appartiennent à 
la Grèce esclave ou étrangère. Argentiers de Smyrne 
et de Constantinople, négociants de Marseille, de 
Trieste et de Nev^-York, ils n'ont point oublié leur 
race et le prouvent facilement. M. Averof, qui a donné 
des centaines de mille francs pour le Stade à l'occa- 
sion des Jeux olympiques, est le type de ces Hellènes 
bienveillants. Athènes s'est donc rebâtie à leurs 
frais. 

Elle s'embellira plus tard. La génération affinée qui 
se lève commence à railler les lourdes bâtisses alle- 
mandes faites en forme de caserne : les absurdes pas- 
tiches du dorique et de l'ionien feront bientôt sourire 
et l'on regardera un peu l'Académie, l'Université, la 
nouvelle Bibliothèque comme on s'accorde à regarder 
le Palais du roi. Du reste, ces nuances de sentiment 
n'ont, aujourd'hui, qu'une importance secondaire. 
Pour une capitale âgée de soixante-six ans, la grande 
affaire n'est jamais de bien sentir, mais de sentir 
beaucoup. Pour vivre finement, elle a l'avenir devant 
elle ; qu'elle vive énergiquement. 

Ainsi a procédé l'Athènes antique. L'archéologie 
m'est témoin que tous ses premiers édifices n'étaient 
pas également dignes de la ville de Minerve. Au fur 
et à mesure que le temps ou la guerre couchaient au 
sol ces bâtiments babyloniens, égyptiens, mycéniens, 
les habitants d'Athènes se gardaient de les relever, ils 
les remplaçaient par des édifices d'un meilleur goût. 



272 APPENDICE 

Enfin ce bon goût s'épura ; il devint le meilleur du 
monde. Athènes devint incapable de souffrir plus 
longtemps ses anciennes sauvageries. Elles furent ra- 
sées. Quant aux matériaux, on les utilisa dans les 
substructures. Je souhaite cette fortune et cet usage 
à quelques maisons d'aujourd'hui. Les moins élé- 
gantes deviennent plus commodes. J'y ai vu circuler 
l'électricité et le gaz ; les tramways courent devant 
elles ; des distributeurs et des peseurs automatiques 
y sont encastrés. Je crois même avoir reconnu un 
grand nombre de ces toiles incandescentes dont les 
savants occidentaux épurent et redoublent l'éclat d'un 
mauvais lumignon. En un lieu si antique, tant de 
nouveautés du même ordre m'ont fait plaisir. 



Telle est une partie, la plus vaste et la plus voyante 
de l'Athènes moderne. Beaux quartiers ou riches 
quartiers, maisons neuves, murs frais, constructions 
récentes et si activement poussées que tout y change 
de figure en quelques années : enfin, parfaite image 
de quelque jeune ville d'Australie, ennoblie et dorée 
par le génie du souvenir. En effet, ces rues droites, 
ces places symétriques attestent par les noms illustres 
qu'on leur donne de quel cœur nos iVthéniens glo» 
rifient leurs pères antiques. Rue de Platon, rues de 
Phocion, de Sophocle, rues de Solon, de Thémistocle. 
On n'est pas libre de ne pas aimer ce sentiment. 

La vertu des inscriptions en langue grecque est 
assez connue. Cela vient de ce qu'elles ont de clair 
et d'harmonieux. Plaiia Omônias, Pîatia SyntàgmatoSy 
ces mots ne veulent dire que « place de la Concorde », 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 273 

« place de la Constitution », mais combien le voca- 
bulaire latin (si bien fait cependant et, dans les deux 
exemples que voilà, si fidèlement calqué sur les types 
grecs) semble décoloré et presque sans douceur au- 
près du modèle 1 Les hellénistes sont heureux, car 
ils fréquentent le langage le plus « signifiant », 
comme disait Montaigne, que le monde ait jamais 
parlé. 



VI 



Entre la rue d'Hermès et l'Acropole, où est l'empla- 
cement des quartiers septentrionaux de la ville 
antique, montent confusément les rues de ce que 
l'on peut nommer la moyenne Athènes, car on y voit 
la transition entre la ville turque et la capitale de la 
Grèce moderne. Ombreuses, tortueuses et bordées de 
fraîches boutiques, les beaux noms de ces rues sont 
les mêmes que portaient, il y a deux mille ans, des 
chemins à peu près pareils : rue du Pœcile, rue du 
Conseil (Bouleftirioii) et enfin la rue des Trépieds 
déjà marquée dans l'itinéraire de Pausanias. Les plus 
voisines du rocher sont coupées par des escaliers et 
des terrasses, qui y forment une manière de casbah. 

Les maisons sont petites, souvent recouvertes d'un 
enduit clair et doux et, avec l'unique pente de leur 
toiture, aménagées à peu près comme toutes les 
maisons d'indigents dans beaucoup de bourgades 
du midi de la France. N'y cherchez plus le marbre 
neuf. Mais, dans quelque muraille bâtie de galets et 
de boue, ne vous étonnez pas d'entrevoir, engagé 
pêle-mêle avec d'autres matériaux ou servant de sou- 
tien à la plus modeste cabane, le fût élégamment 
tourné d'une blanche colonne. 



274 APPENDICE 

Cabane, maisonnette ou maison, la demeure est 
ici précédée d'une cour, souvent assez large. Au mi- 
lieu de la cour, un bosquet d'arbrisseaux entre les- 
quels remonte avec une dignité presque religieuse, 
nu jusqu'à hauteur d'homme, le cyprès à l'écorce 
blanche, au feuillage sombre et serré. Aperçue de la 
terrasse du ïheseion, cette partie d'Athènes, semée 
de cyprès sveltes, dont la feuille supérieure, traver- 
sant l'air léger, se courbe à peine au vent, est d'une 
poésie charmante. Je crois que les Athéniens du siècle 
prochain y trouveront sinon le modèle, au moins la 
juste indication de leur ville future. De discrètes 
maisons, d'étendue médiocre, avec un espace libre 
au milieu, c'est, il me semble, ce que veulent le climat 
et la vie d'Athènes. Les architectes auront à examiner 
s'il conviendra de conserver l'espèce de balcon cir- 
culaire, fait de bois ajouré et peint en couleurs vives, 
qui environne la plupart des cours intérieures. Cela 
rappelle bien l'Espagne ; mais on pourrait l'helléniser 
au moyen d'un péristyle au rez-de-chaussée. 



VU 



te quartier populeux présente une physionomie 
archaïque : ce qui n'est pas américain, c'est-à-dire en 
avant de plusieurs années sur le siècle, est d'une 
vétusté magique ; ce qui n'avance point sur nos 
habitudes de vie en retarde de septante ans. Par le style 
de certains meubles ou de certains costumes, on est 
tout à coup transporté au plus profond de nos plus 
fidèles provinces. La brusquerie de la transition est 
divertissante. Il n'est point sans charme non plus de 
contempler notre passé d'hier à cet état vivant : 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 275 

splendide de fraîcheur, utilisé et sans poussière. Telle 
pièce que l'on reléguerait dans quelque annexe du 
musée de Cluny est ici en plein exercice. 

La vie, le mouvement des choses n'est pas moins 
ancien que leur forme. Des processions de chèvres 
sillonnent les rues à pas lents ; de distance en dis- 
tance, le berger les arrête pour traire la plus lourde 
au bord du trottoir, au devant des ménagères qui 
l'apostrophent. Ces chèvres sont parfois suivies d'une 
bande de petits ânes, couverts de feuilles de lauriers 
pour sauver du soleil un faix de citron et d'orange. 
J'ai même vu des ânes qui n'avaient sur leur bât 
que de grandes bottes de thym. Un Cretois bleu et 
noir, vêtu à la turque, bouffantes braies, veste col- 
lante, prend le soleil et tire la fumée de son narghilé, 
cependant qu'un vieil Albanais en fustanelle, assis 
gravement sur un âne, escorté de sa femme et de sa 
Glle en longues chemises blanchâtres, gravit ou 
redescend la petite voie escarpée. 

Ce dernier tableau se fait rare. Tous les Grecs 
d'Athènes, joints à bon nombre d'Albanais, aban- 
donnent la fustanelle. A quoi bon les blâmer ? Cette 
espèce de jupe ou de ceinture à plis tuyautés et rigide- 
ment empesés peut être estimée pittoresque, c'est-à- 
dire singulière et bonne à copier avec des crayons 
de couleur. Elle est bien laide. Car la beauté et le 
pittoresque vont peu d'accord. Si les nécessités de la 
vie moderne viennent à bout du mauvais goût de nos 
amateurs de peinture, je n'en ferai aucune plainte ; 
la jaquette, le veston et les autres pièces du vêtement 
occidental ne sont pas beaucoup plus harmonieux 
que la fustanelle ; mais, placés entre deux laideurs, il 
sied de préférer celle qu'on remarque le moins. 

Un sentiment explique la piété de quelques Hellènes 
envers la jupe albanaise. C'est ainsi costumés que 



276 APPENDICE 

leurs grands-pères ont soutenu la guerre de l'Indé- 
pendance. Mais, si honorables que soient de pareils 
souvenirs, leur histoire en. compte de plus illustres. 
C'est de l'antiquité classique que \iennent les hautes 
traditions de la jeune Grèce. Le vêtement des grands 
anciens restant, pour cent motifs, à peu près impos- 
sible à restituer de nos jours, le mieux est encore 
d'adopter, comme on le fait, les costumes des races 
qui ont continué pendant le sommeil des Hellènes la 
civilisation entreprise par eux. 



VIII 



La fable ici valant l'histoire, je tiens pour accordé 
tout ce que les Grecs modernes avancent d'histo- 
rique ou de fabuleux quant à leur parenté avec la 
Grèce antique. De quoi les chicaner ? On leur a re- 
proché les ingrédients vénitiens, turcs, slaves, alba- 
nais de leur langue ou ses corruptions populaires ; on 
a dressé un compte des nombreux éléments étran- 
gers qui, depuis le moyen âge ou la fin de l'antiquité, 
venus du Nord ou de l'Asie, s'ils ne venaient de Rome 
ou de Venise, se sont mêlés au pur élément hellé- 
nique jusqu'au point de l'influencer. Massacre, apos- 
tasie, migration, on a tout supputé en vue de 
conclure que la race autochtone avait disparu sans 
retour. Mais cette conclusion, toujours énoncée avec 
force, est tantôt précédée, tantôt suivie de concessions 
et de corrections de détail qui la ruinent du tout au 
tout. 

Tous les Grecs, dit-on, ont péri. Et l'on avoue en 
même temps qu'il en subsista des masses considé- 
rables au nord-ouest de l'Achaïe^ oii le type physique 



LETTRES DES JEUX OLYMPIQUES 277 

8*€St maintenu. Tout l'ancien grec est périmé ; cepen- 
dant, l'idiome de certaines îles et de certains rivages 
du Péloponèse en conserve des caractères. Qu'est-ce 
à dire ? S'il est resté des Grecs, s'il subsiste, nette ou 
obscure, tme langue de type grec, la survivance est 
démontrée, la continuité établie. Le nombre des 
familles d'origine hellénique importe beaucoup moins 
que leur activité, et plus les chiffres seront faibles, 
plus ils seront démonstratifs et éloquents. Le méca- 
nisme de l'histoire est héroïque : jamais le nombre 
n'importa pour continuer une race. C'est à l'élite que 
revient cette fonction. Une élite grecque a-t-elle sur- 
vécu ? Tout est là. 

Moins les Grecs survivants auront été nombreux, 
mieux sera établie la plastique vertu de leur hellé- 
nisme en action, ce génie de l'esprit et du sang qui 
leur permit de transformer leurs voisins et leurs 
conquérants en Hellènes de foi, de mœurs, bientôt 
de langue. La petite poignée des éléments hellènes a 
fait là-bas ce que firent ailleurs la religion, les mœurs, 
les institutions et la langue bien plus que le sang 
des Latins. Une sorte de greffe ethnique appliquée 
à propos refit des Grecs et des Latins. Ces deux 
noyaux qui se développent en assimilant l'étranger, 
perpétuent sans conteste l'hellénisme et le roma- 
ni sme. L'adoption par contact vaut la génération. 



NOTES 



NOTE I 

« ANTHINEA » 

Le tUre de ce livre était choisi depuis longtemps, et 
j'attribuais même au seul allemand Curtius l'idée de la 
gracieuse étymologie du nom athénien, lorsqu'un hasard 
a mis sous mes yeux les lignes suivantes de Buchon, le 
savant éditeur de VilJehardouin, l'auteur de la Grèce 
continentale et la Morée (i843) : 

« Un de mes amis, se promenant un jour dans les 
environs d'Athènes, demanda à un petit pâtre, qu'il 
rencontra, le nom de cette ville qui se présentait en 
perspective. — On l'appelle Anthina {c'esi-à-dire la ville 
des fleurs, Florence, par exemple) lui dit le berger dans 
son patois, mais pour des fleurs {en grec anthi) elle 
n'en a pas. » 

Buchon ajoute avec finesse que le peuple ne fausse 
jamais les noms propres que «pour leur donner une si- 
gnification plus analogue à sa pensée. — Je suis heu- 
reux de m 'être rencontré en cela avec le sentiment po- 
pulaire des Athéniens de i84o, et je suis plus heureux 
peut-être de voir ce sentiment noté par le savant fran- 
çais envers qui l'hellénisme a d'immenses obligations. 

NOTE II 

LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE 

Le comte Paul de Leusse dans ses Etudes d'histoire 



280 NOTES 

ethnique a fort bien défini les caractères de oe que l'oiî 
appelle la démocratie à Athènes et à Sparte. 

« ... Clinton, qui fait autorité en pareille matière, in- 
dique coniime chiffre de population pour la Laconie et la 
Messénie 33.ooo Spartiates (ou conquérants ayant seuls 
des (Irons politiques) , 66.000 Périèques et 170.000 îloles... 

« Maintenant, qu'on veuille bien avoir toujours pré- 
sent à l'esprit ce fait que, quand 269 habitants de ce 
pays étaient réunis, 33 d'entre eux possédaient seuls le 
sol et le pouvoir, 66 avaient quelque richesse sans droit, 
et 170 étaient un pur bétail. Si on n'a pas toujours celle 
proportion à l'esprit, on comprendra à faux toute l'his- 
toire grecque... 

« Je dirai la même chose d'Athènes n, ajoute M. de 
Leusse, qui omet seulement de noter que les esclaves 
athéniens furent traités comme des hommes, avec une 
douceur et une générosité dont les monuments et les 
textes témoignent. 

« Je dirai la même chose d'Athènes et je voudrais 
mettre cette division par castes, avec leur nombre pro- 
portionnel au haut de chacune de mes pages qui 
traitent de la Grèce, «parce que cette division et cette 
proportion expliquent tout et rendent absolument gro- 
tesques toutes les comparaisons que les hommes mo- 
dernes veulent faire entre ces temps-là et le nôtre, entre 
le mot république d'alors et le mot république d'au- 
jourd'hui, entre la conception démocratique ancienne et 
la conception démocratique moderne. 

« Aussi, quand je vois un homme de la valeur d« 
M. Duruy, qui a été mon maître au lycée Saint-Louis et 
dont j'estime autant le talent que le caractère, nous 
parler toujours de démocratie à Sparte, je n'y com- 
prends absolument plus rien. 

« S'il y avait en France, sur 38 millions d'habitants, 
3 millions de propriétaires fonciers, femmes et enfants 
compris, c'est-à-dire pas 400.000 hommes valides, pos- 
sédant tout le sol, seuls maîtres du pouvoir à Paris et 
dans les départements, tous parents et égaux en droit 
entre eux, jamais il ne me viendrait à l'esprit de dire 



NOTES 281 

que ce n'est pas un régime aristocratique à la dernière 
puissance. 

« Cela donnerait dans chaque commune rurale une 
ou deux personnes la possédant et pouvant brûler la 
cervelle à qui bougerait, avec dix personnes dans les 
villes, et trois ou quatre cents à Paris ayant ce pouvoir. 
Eh bien I cela serait-il une démocratie ? » 

La vive iiujginalion du comte de Leusse nous réalise 
en numérations excellentes cette pensée, presque trop 
claire, que le régime antique fut l'aristocratie. Bien 
plus, dans tous les temps et toutes les villes où se mon- 
tra une civilisaiion hellénique brillante, ce fut une 
aristocratie de l'aristocratie, une Heur de Ja fleur qui 
l'avait préparée et déterminée. Aux moments dits dé- 
mocratiques, c'est-à-dire quand le plus grand nombre 
des citoyens, quand la ^partie inférieure de l'élite prit 
le dessus, cette denii-démocratie iuL une consomption 
rapide. Ainsi périt l'Athènes d'Alcibiade et <ie Périclès. 



NOTE III 
I. 'athlète de polyclète 

M. Louis Dimier m'a écrit que l'athlète de Polyclète 
qui a été trouvé à Vaison, en Provence, et qui est au 
Musée Britannique, avait été proposé par deux fois, 
sous le second empire, à M. de Nieuwerkerque, alors 
surintendant des Beaux-Arts. Sur le refus du fonction- 
naire, la pièce fut olïerte aux Anglais. Ils l'achetèrent 
6ur-le -champ. 

NOTE IV 

LA BARQUE DE CARRO 

J'ai raconté l'émouvant sauvetage accompli, le ii jan- 
vier 1901, à la bouche du Rhône, par douze matelots 



282 NOTES 

attachés au port de Carro. Le récit, paru dans la Gazette 
de France, m'a valu une intéressante lettre de Mistral. 
Toujours préoccupé d'ajouter les gloires du passé à la 
foroe de l'avenir, ie grand poète provençal a pro|X)sé 
d'élever un nouveau marbre sur l'emplacement du bas- 
relief d'Aristarchê : 

u Vous dites, m'écrit-il, qu'à Carro, en 1802, fut 
trouvé le bas-relief d'Aristarchê, représentant la prê- 
tresse d'Artémis, qui accompagna les Phocéens fonda- 
teurs de Marseille ; pourquoi, en ce lieu, ne consacre- 
rait-on pas une stèle de marbre à la sainte prouesse des 
hommes de Carro ? Et pourquoi la commission qui 
donne tous les ans aux élèves des beaux-arts, concou- 
rant pour le prix de Piome, des sujets tirés des fastes de 
l'antiquité grecque ou romaine ou biblique, ne choi- 
sirait-elle pas pour sujet de concours la Barque de 
Carro I 

« Les mâles têtes de nos pêcheurs, leur costume pri- 
mitif, leur superbe débraillé se prêteraient à la sculp- 
ture autant et beaucoup mieux que le conventionnel 
antique. 

« Tout à vous et aux braves qui nous ont tant émus. 

F. Mistral. » 

L'île Marseillès où fut trouvé le bas-relief d'Aristar- 
chê est très voisine de Carro. Le bas-relief d'Arisiar- 
chê est déposé à l'Académie de Marseille et rien, dans 
le pays, ne rappelle le souvenir de ce petit marbre, pas 
un monument, pas une inscription. Je ne l'ai connu el 
recherché, pour ma part, qu'après lecture d'un cha- 
pitre de la Statistique des Bouches-du-Rhône du comte 
de Villeneuve, préfet de Marseille sous la Restauration. 



TABLE DES MATIÈRES 



PRÉPAca, vu 

LIVRE PREMIER 
Le voyage d'Athènks 

CHAriTRB 1. — Lettres des Jeux Olympiques 17 

Première lettre. — Notre Mer il 

Deuxième lettre. — Premiers pas ... 25 

— II. — Athènes antique 27 

LAcropole 34 

Les Collections 50 

— III. — La Naissance de la Raison, notes du Musée 

Britannique 79 

Méditation lOl 

LIVRE II 

Une ville grecque et française 107 

LIVRE III 

Figures de Corse 139 

LIVRE IV 

Lb Musée des passions humaines de Florence 161 



284 TABLE DES MATIERES 

LIVRE V 
Le Génie toscan ...^ • «. 173 

LIVRE VI 

Le retour et le foyer. — Notes de Provence 

Le f.'iux printemps 195 

iJn vendredi à Avignon 200 

Les collines battues du vent 205 

L'étang de Marthe et les hauteurs d'Aristarchê 209 

L'àme des oliviers 233 

APPENDICE 
Lettres des Jeux Olympiques 

Suite de la deuxième lettre. — Premiers pas. ..... 239 

Troisième lettre. — Le St'ac/e pana//ienaigwe 242 

Quatrième lettre. — Les Nations dans le Stade et la Course 

de Marathon. ... 246 

Cinquième lettre. — Intermèdes. — La mort de M. Tricou- 

pis. — L'Etat grec 254 

Sixième lettre. — Clôture des Jeux Olympiques. — L'Ecole 

française d'Athènes 260 

La ville moderne 2C5 

NOTES 

NoTB I. — « Anthinea » 279 

Note h. — La Démocratie athénienne 279 

KoTE II!. — L'Athlète de Polyclèle 281 

^;ofE IV. — La barque de Carro »... 281 



IMPRIMERIE DE LAGNY EMMANUEL GREVIN ET FILS 2-1938. 



ANTHINBA. 



DERNIÈRES NOUVEAUTÉS 



ALANIC (MATHILDE) 
L'oiseau couleur du leinps, roman |5 » 

AUBRY (OCTAVE) 
Napoléon el son temps (Collec- 
tion "L'Histoire et les Hommes") |5 » 
Sainte-HôK^ne (35* m.). Tome I: 
La captivité de Napoléon. 
Tome II: La mort de l'Empe- 
reur, les 2 volumes 30 » 

CHAMPION (PIERRE) 
Le roi Louis XI (10* millfl). . . 15 » 

COURTHS-MAHLER 
Tempête sentimenlaie, roman. 
Traduit de rallemand par 

Nicole Renaud . . |5 » 

DAUDET (LÉON), de r Académie Goncourl 
Phryné ou désir et remords, 
roman contemporain (12* m.) 15 » 

D0R10T (JACQUES) 
La France avec nous ! (24» mille) 6 50 

TOUTES LES PREUVES : G est MOS- 
COU qui paie (12* mille). ... 6 75 
FARRÈRE (CLAUDE), de VAcad. française 
Forces spirituelles de l'Orient 

(10« mille) 15 » 

Les quatre dames d'Angora, 

roman (:<4» mille) I2 » 

Sillages (10* mille) 12 » 

FLAMENT 'ALBERT) 

L'ENCHANTERESSE ERRANTE : La 

Malibran |5 » 

FOLEY* (CHARLES) 
Les pleureuses de Mogha, rom. |5 » 

FRANK (BERNARD) 
La vergue, récit des long-cour- 
riers irançais (iO* mille).. . . |5 « 

GHÉON (HEI«RI) 
Les détours imprévus, roman . 22 » 

GILLET <LOUIS), de l'Académie française 

Rayoùs et ombres d Allemagne |6 » 

HENRI, Comte de Paris 

FAILLITE d'un RÉOIMB 

Essai sur le Gouvernement de 

demain (37* mille). |2 » 

HERMANT (ABEL), de /'Académie française 
La d3rniêre incarnation de 
Monsit-ur de Courpière, rom. |5 » 

LAtHAPELLE(GEO:iGES) 
Les finances de la III* Répu- 
blique 15 » 

MAURIAC (FRANÇOIS), de l'Acad. française 
Vie de Jésus. Édit. nouv. {132* m.) |6 » 

MAURRAS (CHARLES) 
Jeanne d'Arc, Louis XIV, Na- 
poléon. . le » 

Les vergers sur la mer : àttiqutî, 

ITALIE ET PROVENCE. . . . . |5 » 



MERMOZ 
Mes vols (60" mille). . 



REDIER (ANTOINE) 
GARÇONS D'AUJOURD'HUI : Les 

Radios . 15 » 

LesAUemands dans nos maisons 15 » 

REYNAUO (PAUL) 
Le problème militaire français 
(12* mille; 6 75 

ROMAINS (JULES) 
Le couple Francc-AUemagns 

(14» millei 5 » 

L'homme blanc, poème . . . . |5 » 
Visite aux Américains .'..., |5 » 
Zola et son exemple, discours 

de Médan 3 » 

LES HOMMES UK BONNE VOLONTÉ 

Roman 
L Le 6 octobre (59» mille). . 
IL Crime de (iuinette (-lO'm.). 

III. Les amours eutanlines 

(43" mille) 

IV. Éros de Paris (41« mille) 
V. Les Superi»es ^38* mille) . 

VI. Les Humbles (3^* mille). 
VIL Recherche cVune Eglise 

(33* mille). . 

Viri. Province (33' niilleU . . . 

IX. Montée des périls (27* m.) 

X. Les Pouvoirs (27* mille). . 

XL Recoure à l'abîme (28 m.) 

XII. Les Créateurs (28* mille) 

XIII. Mission à Rom« (26' m.) . 

XIV. Le draf.'eau noir (26* m.i 



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SALAZAR (OLIVEIRA) 
Une révolution dons la paix. 
Traduit par Fernanda de Cas- 
tro. Introduction de Maurice 
Maeterlinck 18 

TARDIEU (ANDRÉ) 

LA RÉVOLUTION A REFAIRE 

I. Le souverain captif (45* m.) |2 
IL La profession parlementaire 
(27* mille) 18 

TINAYRE (MARCELLE) 
Château en Limousin, roman 

vrai (15* mille). 12 

La porte rouge, roman (20* m.). 12 

TRILBY (T.) 
Bouboule et le Front Populaire, 
roman . . 15 

VAILLAT (LÉANDRE) 
Bouquet de France 15 



9448. — Imp. Flammarion, P«ri«. — (3-38). 



(A)